Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Elle était vêtue de laine douce et de soie. Tu adorais la regarder s'habiller, tout ce désir en sens inverse, chaque vêtement venant lentement couvrir sa peau. Puis elle alla à sa table de nuit, s'empara d'un flacon en verre biseauté doté d'un bouchon doré, et se parfuma le cou ainsi que les poignets. La pièce se remplit de son odeur.
Elle ne faisait que passer et tu devrais faire avec ce que tu avais vu d'elle. Tu savais que même si à cet instant elle venait se serrer contre toi, le parfum qu'elle laisserait sur ta peau finirait pas s'évaporer.
Nous sommes dans les années 80 à Dublin.
Sonny a 16 ans et fréquente encore le lycée, tandis que ses frères travaillent déjà pour contribuer à la vie de la maisonnée, ce qui les rend jaloux. Objet de moquerie et de harcèlement constant parce qu'il est un des rares boursiers dans un lycée de riches, Sonny se révolte et finit par se faire renvoyer. Le soir après l'école, il travaille chez le boucher du coin...pour peut-être décrocher un contrat d'apprentissage un jour, ce qui ne le fait pas du tout rêver. Car lui, il rêve de partir loin de cette vie où il se sent si seul et de fuir cet avenir tout tracé.
Le père est mutique, mais travailleur. Son seul plaisir est de dépenser son argent rudement gagné en paris inutiles dès le vendredi soir, au grand désespoir de la mère, aigrie par les difficultés et sa vie quotidienne qui passe alors sa colère sur son jeune fils, le seul qu'elle peut encore atteindre.
Mais un jour où Sonny travaille avec son père comme maçon, il fait la connaissance de l'habitante des lieux, une jeune femme qui vit seule dans une jolie maison dans un des quartiers les plus chics de la ville. C'est Véra. Elle est belle, élégante, prévenante...
Malgré le fait que tout les sépare, leur âge, leur milieu social, leur croyance religieuse, elle respecte aussitôt Sonny, l'écoute et lui parle comme s'il était quelqu'un d'important à ses yeux.
Il va succomber à son charme. Ce qu'il ignore et qui le touche sans qu'il s'en rende compte, c'est qu'elle est elle-même très fragile et totalement perdue...
Une histoire d'amour improbable, mais intense va naître entre eux.
Tu emportas le bout de papier dans l'arrière-boutique et, avant de le plier avec précaution et de le glisser dans ta poche, tu lis son nom, mais dans ta tête, pour qu'il ne soit qu'à toi. Vera...
Ta nuit d'insomnie te rattrapa, et du même coup, l'épuisement. Tu contemplas son lit. Tu avais toujours trouvé que c'était idiot de la part de Boucle d'or de se coucher dans le lit des ours. Forcément, ils tomberaient sur elle à leur retour.
Tu posas la tête sur son oreiller. C'était son odeur, sans aucun doute, l'odeur de ses cheveux et de son corps quand ils étaient précipités dans le sommeil. Cependant, tu n'osas pas t'allonger.
Nous sommes des serre-livres, toi et moi, tu vois ce que je veux dire ? Ton esprit se projette, il va de l'avant, tu penses à l'avenir. Moi, je pense au passé...
C'était un homme de la campagne, ton père. Il était arrivé à Dublin quand il était jeune et ne s'était jamais senti chez lui En revanche, quand il enfonçait la pelle en acier dans la terre, il y allait de tout son corps : là, dans ce paysage concret, il était lui-même et son existence prenait enfin un sens. Il fallait bien avouer qu'à ses cotés, des hommes de vingt ou trente ans de moins essayaient de maintenir le rythme et finissaient par s’arrêter pour le regarder en silence. Même tes frères le reconnaissaient.
L'auteur que je ne connaissais pas encore, est un auteur et un acteur reconnu. Il s'agit de son premier roman. Il a joué dans des films de Ken Loach, ainsi que des séries, ce que j'apprends en rédigeant cette chronique et ce qui ne m'étonne guère car ce roman pourrait en effet faire l'objet d'un film. Il a lui même quitté l'Irlande à l'âge de 16 ans et a depuis pris la nationalité américaine.
Ce roman est un roman social qui nous parle d'amour, un livre touchant mais triste, cruel et révoltant, je vous explique pourquoi...
Dublin, tout d'abord, est un personnage à part entière. Le roman décrit très bien le quartier pauvre où vit Sonny et sa famille, un quartier qui côtoie les quartiers chics sans que jamais les deux populations de la ville ne se mélangent, d'où le harcèlement que subit le jeune adolescent lorsqu'il est au lycée. Il décrit aussi très bien dans ces pages les dégâts causés par la pauvreté et le chômage, ceux liés à la consommation abusive d'alcool qui touchent les plus faibles des familles. La famille de Sonny n'est en rien épargnée ce qui explique que le jeune homme qui a poursuivi des études, rêve d'un ailleurs qui le sortirait de ce milieu dans lequel il étouffe.
Au delà de cette triste réalité sociale, que l'on sent peser démesurément sur les épaules de ce jeune adolescent, l'histoire d'amour qu'il va vivre avec Vera apparait comme un baume dans sa vie même si cette relation, du point de vue du lecteur, semble bien improbable et vouée par avance à l'échec. Mais bizarrement, cela ne m'a pas gênée dans ma lecture, car tout se passe en douceur. La relation s'installe entre eux peu à peu. Elle semble aller de soi comme si Vera finalement l'attendait. Lui a besoin d'amour et de reconnaissance et elle, qui a souffert dans le passé, cherche à trouver un sens à son existence.
Au départ, Sonny ne la comprend pas, il est bien trop jeune. Il ne voit pas son mal-être mais ensuite il cherchera à l'aider mais sera totalement impuissant et ne saura pas comment...il ne pourra malheureusement pas faire grand chose ce que le lecteur comprend dès le départ. Elle non plus d'ailleurs ne pourra changer le destin qui attend Sonny. Cette histoire d'amour fait du bien même si la fin n'est pas celle que le lecteur attendait, elle apporte une lueur d'espoir et du rêve dans des vies qui en sont dépourvues.
L'auteur nous livre donc ici un premier roman attachant. Alors qu'il ne se passe presque rien, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde tant je suis restée accrochée le temps de ma lecture, pour voir comment chacun allait pouvoir se faire du bien, et peut-être aller mieux et voir sa vie évoluer dans le bon sens. Il y a en effet une ambiance particulière au fil des pages qui donne envie de poursuivre la lecture.
Je n'ai eu aucun mal à comprendre Sonny, mais Vera reste mystérieuse jusqu'à la toute fin où le lecteur découvrira, bouleversé, en même temps que le jeune homme tout ce qu'elle lui a caché au fil de leur relation.
A côté d'eux, l'auteur décrit tout un panel de personnages secondaires avec une véritable justesse, beaucoup de réalisme et de délicatesse.
Ce qui m'a un peu déroutée au départ, et ce sera mon seul bémol, c'est que l'auteur emploie le "tu", mais ensuite cela ajoute à l'ambiance comme si l'auteur avait puisé dans ses propres souvenirs d'adolescent et ses propres émois pour écrire un premier roman. Mais, s'adresse-t-il à celui qu'il a été autrefois ? Ou au lecteur ?
Voilà donc un auteur que je ne connaissais pas. J'ai apprécié sa plume à la fois réaliste mais douce et pudique. Il nous décrit la vie telle qu'elle est, sans fioriture, avec ses occasions ratées, ses doutes et ses beautés, ses personnages malmenés et ses injustices...
Dans la mesure où la toile de fond de ce roman est la ville de Dublin et qu'il s'agit aussi au delà de l'histoire d'amour impossible, d'un roman social, j'ai décidé de proposer ce roman pour le challenge d'Ingannmic "Sous les pavés les pages", un challenge qu'elle a prolongé jusqu'à la fin de la semaine pour les retardataires, dont je fais partie.
Tu n'avais jamais possédé de livre, et celui-ci était un bon livre, tu en étais sûr, à cause des pages abîmées à force d'être tournées, et de cette odeur d'ambre. Le nom de l'auteur en capitales rouges, T.S. Eliot et, au-dessus, le simple mot Poèmes. Sur la couverture, sur ce même mot, un cercle parfait, une tache sombre.
Tu te représentas alors Vera, chez elle, une nuit, sur ce canapé bleu, un plaid sur les genoux, un feu dans la cheminée, pourquoi pas. Elle entortillait une mèche de cheveu derrière son oreille, puis posait un verre de vin rouge à moitié bu sur le livre qu'elle venait de terminer. Le vin laissait une marque.