Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes, mes créations ou mes voyages : intellectuels, spirituels, botaniques ou culinaires...
Il a secoué discrètement le panier, juste un frémissement du poignet quand la fille regardait ailleurs, pour intimer au truc de se taire, c'était sa première interaction avec le truc qu'il voyait pas, qu'il avait jamais vu, caché sous la couverture. Le truc a arrêté de bouger et il s'est dit qu'il fallait arrêter d'interagir avec, que s'il lui donnait encore une fois de l'humanité avec une interaction, il serait incapable de la lui retirer ensuite, l'humanité qu'il mettait en lui en secouant le panier sur la route pour lui dire d'arrêter de bouger parce qu'il supportait pas de sentir la vie bouger dans le panier.
Deux jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, dont nous ne saurons jamais le nom, se retrouvent dans une chambre louée à bas prix pour la nuit.
Ils ne se connaissent pas. Ils se sont juste croisés, il y a neuf mois et comme beaucoup de jeunes, ils ont couché ensemble. C'était leur première fois à tous les deux. Lui est militaire, elle étudiante. Et maintenant, il y a ce couffin qui les sépare et dans le couffin un nouveau-né de six jours, surnommé "le truc" dans le roman, car elle ne lui a pas donné de nom. Un nouveau-né qu'ils ne veulent/peuvent pas assumer.
Elle est silencieuse et s'occupe l'esprit en faisant un puzzle qu'elle a trouvé dans un tiroir. Lui ne pense qu'à une seule chose, recommencer à faire "la machine" avec elle, la "baiser" donc car cela fait des mois que cela ne lui est plus arriver et y penser pour lui, vire à l'obsession.
Perdus dans leurs regrets, dépassés par la situation, ils ont décidé de se retrouver quand elle l'a appelé. Lui (qu'elle surnomme intérieurement le "chien") a tout organisé, elle s'est laissée porter mais ne sait pas encore si elle va accepter de faire ce que lui a décidé à sa place : se débarrasser de leur problème.
Il ne sait pas à quel point elle en a bavé durant sa grossesse qu'elle a cachée et vécue isolée dans sa chambre d'étudiante, seulement aidée par une vieille dame croisée dans la rue, ni sur l'accouchement, toute seule dans la douche, ni sur les six jours qui viennent de s'écouler...
Elle ne devine pas ses pensées de jeune homme qui tourne en boucle et ne pense qu'au sexe.
Ils sont seuls face à eux-mêmes, à leurs regrets et à leur désir de vivre...
A l'armée, on nous dit que c'est beaucoup plus facile de tirer sur quelqu'un qu'on connaît pas, qu'il faut éviter le contact le plus possible avec les gens qu'on va tuer. C'est encore plus facile pour les tireurs d'élite...eux quand ils tirent sur quelqu'un, bah, dès qu'ils enlèvent leur oeil de la lunette de visée, ils peuvent même plus voir ce sur quoi ils ont tiré, donc c'est comme si rien ne s'était passé pour eux...
elle a le même désir...Juste, elle le montre pas, mais ça c'est les filles, c'est comme ça, c'est ce qu'il se dit dans sa tête. Il sait qu'il connait pas trop les filles...
Il le sait bien, mais depuis qu'il est dans la caserne, autour de la table et dans le noir des chambres quand la lumière est éteinte, tout le monde dit que la séduction, le succès, la victoire, comme la guerre, se trouvent dans la volonté d'aller prendre ce qu'on nous refuse, d'occuper un espace étranger et que l'étranger, si on se comporte bien, finira par aimer ça parce qu'il verra que c'est mieux que sa vie d'avant et que de toute manière c'est ça ou la mort. La guerre est partout.
Voilà un roman choc qui ne peut laisser personne indifférent tant il est dérangeant, car il parle d'un sujet terrible et tabou, traité avec force, celui de l'infanticide, ce que je ne savais pas lorsque je l'ai noté sur ma liste de demandes lors de la dernière Masse critique de Babelio. Et bien entendu parmi tous ceux que j'avais choisi c'est celui-là que j'ai reçu.
J'avais vu que l'auteur est un jeune auteur, et j'aime découvrir souvent les premiers écrits toujours très riches et sur lesquels personne n'a encore donné son avis. Ainsi l'émotion est totalement la nôtre. J'avais découvert aussi qu'il était scénariste et préparait un long métrage adapté à ce roman (un court-métrage existe déjà). Et en plus, j'aime beaucoup cet éditeur.
Je me doutais que vu le titre, ce roman ne serait pas léger, mais je n'imaginais pas du tout ni le sujet ni la puissance des propos tenu dans ce huis-clos époustouflant où tout ou presque n'est que suggéré, car les silences en disent davantage que ce qui est réellement raconté.
Sachant tout cela, je n'ai pas été surprise par la construction de ce roman, très cinématographique, ni par les échanges entre les deux protagonistes qui sont tellement enfermés dans leurs ressentis qu'ils ne peuvent communiquer que par leurs silences, ni la précision des mots employés par l'auteur pour "décrire" les événements. Les propos nous bousculent, les points de vue alternent entre les deux jeunes mais ne se rejoignent jamais. Tous deux ne se connaissent pas, ne se comprennent pas, ne se rencontrent pas. Ce sont deux êtres terriblement solitaires qui nagent en plein désarroi car ils ne savent pas que faire de leur problème. On sort à peine de la chambre louée pour pénétrer dans une autre chambre, celle de la jeune étudiante en ville. Mais, aucune indication ni de lieu ni de temps n'est donné au lecteur.
Cet auteur est une révélation pour moi tant ce roman, émotionnellement très fort est une claque. Pour vous dire franchement, même un thriller, c'est rien à côté car on sait qu'à chaque instant c'est de la pure fiction. Tandis que là, en lisant ce roman qui raconte finalement un simple fait divers (mais pas du tout comme on le lirait dans un journal), tout parait tellement réel, que notre ressenti est profond et perturbant, le lecteur passant de l'émotion incontrôlable à la révolte.
Cependant, l'auteur met une certaine distance dans ses propos ce qui nous permet de garder la nôtre, une sorte de protection qui n'empêche en rien d'aborder ce thème de l'intérieur. Il ne juge pas, n'explique pas, n'excuse pas et le lecteur fait de même...mais se refuse à chaque page à accepter l'inéluctable.
C'est un roman très court dont on ne sort pas indemne. Je ne m'attendais pas à ça et je l'ai lu quasiment en apnée le temps d'une soirée.
C'est un jeune auteur qui a de l'avenir, je n'en doute pas un instant...
Cette lecture terrible mais qui aborde un sujet de société, hélas toujours régulièrement d'actualité, ce qu'on ne peut pas occulter, me permet de participer au challenge de la Petite Liste, "Les Gravillons de l'hiver", voir ICI.
Merci à l'éditeur, à Babelio et à sa Masse critique de janvier pour l'envoi de ce roman.
Non, il n'y aurait aucune vie possible après ça et elle ne croyait pas à son plan et elle le trouvait d'une naïveté sans nom d'être capable de croire à un plan pareil et de lui jurer en la regardant droit dans les yeux, comme pour se persuader lui-même, que ça allait marcher et qu'ils allaient tout oublier. Pour lui dire ça droit dans les yeux, il fallait n'avoir jamais connu les mois enfermés dans la résidence étudiante, n'avoir jamais connu la semaine qui a suivi la naissance du bébé...Non, il n'avait rien connu de tout ça et c'est pour ça qu'il pouvait lui dire une chose pareille en la regardant droit dans les yeux...