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22 mai 2020 5 22 /05 /mai /2020 05:22
Edition Globe, 2018

Edition Globe, 2018

Ce soir de mai, tandis que les marguerites referment leurs pétales pour la nuit, tandis que les guillemots et les mouettes tridactyles rapportent des lançons à leurs petits nichés sur les hauteurs des falaises, tandis que les brebis se blottissent contre les murets de pierres sèches pour se protéger du vent, mon histoire commence...

Voici un livre assez déroutant, que j'ai emprunté avant le confinement à la médiathèque de la ville, très attirée par sa jolie couverture.

Je n'avais jamais rien lu de cet auteur, normal c'est son premier roman, un roman largement autobiographique qui a obtenu déjà deux prix dans lequel elle raconte  son retour dans les Îles Orcades, où elle est née, après dix années d'errance à Londres. 

Je vais vous en dire un peu plus, bien entendu, sans trop dévoiler de son histoire. 

Ici, je n'ai pas le choix : je me mêle à des gens de tous âges et de toutes origines, alors que, à Londres, je vivais dans une bulle. J'avais quitté Mainland pour rencontrer de nouvelles personnes, m'ouvrir à d'autres idées et agrandir mon cercle social, mais, quelques années après mon arrivée, je ne côtoyais déjà plus que des gens qui me ressemblaient. Au sein de notre groupe d'amis, nous façonnions nos vies à notre image, les réduisant à une palette d'émotions et d'expériences si restreintes que nous ne risquions pas de bousculer nos certitudes.

Il y a deux sortes de tempêtes celles qui sévissent sans prévenir sur les côtes des îles Orcades, dévastant tout sur leur passage, pouvant faire tomber ou même s'envoler les très jeunes enfants ou se fracasser les bateaux sur les rochers, et puis celles que vivent les jeunes adultes épris de liberté, au fin fond des boites de nuit et des bars de Londres...

Mais pour la narratrice, il y a surtout les tempêtes intérieures, de celles qui peuvent détruire une vie, si on n'accepte pas de tendre la main pour être aidé, de se regarder en face, et d'arrêter de combler le vide de sa vie en s'adonnant à l'alcool ou à la drogue pour faire face au manque.

Ce sont celles qu'il faut combattre coûte que coûte, comme elle a du le faire elle-même...

 

Amy n'a pas toujours eu une vie facile dans la ferme de son enfance.  Dans cet archipel des Orcades, encore sauvage et éloigné de la ville, elle a souffert de solitude. De plus, son père était bipolaire et très souvent absent parce que soit hospitalisé, soit sous l'emprise des médicaments. Sa mère très croyante n'a rien fait non plus pour l'aider et  lui a fait voir une vie très étriquée et éloignée de toute réalité extérieure.

Quand elle arrive à Londres alors qu'elle n'a que 18 ans, pour tout d'abord s'inscrire à l'université, elle se croit invincible et pense que la belle vie est enfin arrivée. 

Elle a son appartement et son indépendance, se fait des amis, sort et s'amuse beaucoup, tombe amoureuse...mais elle va peu à peu se perdre dans l'alcool dont elle abuse de plus en plus, compromettant ses études, puis plus tard son travail, sa vie sociale et aussi sa vie amoureuse.

 

Durant dix longues années, de tentatives en rechutes, elle va chercher à trouver une solution à ses problèmes jusqu'au jour où des symptômes inquiétants lui montrent que sa santé est sérieusement atteinte. Elle accepte alors d'entrer en cure de désintoxication. Elle en sortira grandie et sûre d'une seule chose : elle doit retourner chez elle dans les Orcades.

Là, au milieu de ces îles rudes et sauvages, elle va tenter de se reconstruire. D'abord auprès de son père qui a besoin d'elle pour réparer des murs en pierre sèche, et s'occuper de l'agnelage. Puis auprès de sa mère. Ses parents se sont séparés, la ferme a été vendue mais, reste toujours en bord de mer, cet espace de prairie le plus éloigné de la ferme que se partagent les animaux domestiques et sauvages, que l'on appelle dans les Orcades, l'écart. 

 

Alors qu'elle vit avec la peur au ventre de retomber dans l'alcool et l'angoisse de la solitude, Amy va accepter de travailler pour la Société de Protection des Oiseaux, et d'aller recenser, sur une des îles des Orcades où ne vivent que soixante-dix autres âmes, l'île de Papay, une espèce d'oiseau très rare, le Roi caille ...

Au cours d'un long été, cette mission  va lui permettre de renouer avec la nature, d'explorer toutes ces îles qui finalement lui étaient inconnues et de se passionner pour la vie... tout simplement. 

J'avais envie de boire en permanence. Cette idée ne me quittait jamais : elle était ancrée en moi, à l'arrière-plan de mes pensées, comme un bruit de fond ou un acouphène dont je ne parvenais pas à me débarrasser. De temps en temps, le bruit de fond devenait assourdissant : l'envie me transperçait alors le corps et l'esprit. Elle peuplait aussi mes rêves.

Si la lente chute d'Amy dans le fin fond des bars londoniens est dramatique et m'a paru par moment bien trop longue, j'ai davantage aimé la suite où elle nous parle de sa reconstruction et de ses découvertes attentionnées de la nature qui l'entoure et de ses beautés.

Tandis que peu à peu elle comprend les méandres de son propre fonctionnement, et pourquoi elle en est arrivée là, elle entraîne le lecteur dans son sillage à la découverte des ces îles merveilleusement sauvages, habitées par une grande diversité d'animaux qu'elle croise au hasard de ses marches quotidiennes ou de ses veillées nocturnes.  Ces îles sont aussi le siège de manifestations naturelles fascinantes comme les nuages noctulescents, les pluies d'étoiles filantes ou les aurores boréales. 

 

Amy comprend que chaque être humain a en lui une grande faculté de vivre et d'être heureux, et qu'à chaque instant, il a le choix ! 

 

Malgré donc les longueurs du début, c'est un livre témoignage qui sonne toujours juste et c'est aussi un merveilleux documentaire sur les Orcades.

Il n'est pas forcément toujours facile à lire, malgré l'intérêt que j'ai eu à le découvrir. Souvent le lecteur ne se sent pas concerné directement ou bien il se sent désolé de qui arrive à la narratrice, voire dégoûté par moment. 

J'ai stoppé ma lecture plusieurs fois, puis je l'ai reprise mais je n'ai pas pour autant réussi à éprouver de l'empathie pour la narratrice lorsqu'elle raconte sa vie dépravée à Londres. D'un autre côté, je voulais continuer à lire son histoire pour savoir comment elle allait s'en sortir. Du coup, ayant lu ce livre en pointillé, je n'ai pas été gênée par les répétitions qui comme dans un journal intime, sont finalement assez fréquentes.

 

Ce que j'ai aimé c'est justement que l'auteur ne cherche pas à se faire plaindre. Le ton est juste, sincère, sans aucun apitoiement. Elle expose les faits, tels qu'ils sont, nous décrit ses frasques et leurs conséquences sur sa vie, sans aucune pudeur, juste en nous montrant qu'aujourd'hui elle éprouve toujours un peu de gêne en public, ayant l'appréhension d'avoir gaffé à nouveau, ou d'avoir eu un geste déplacé alors qu'elle est depuis longtemps à présent, complètement sobre.

Le lecteur est finalement content de la voir avancer sur un chemin long et douloureux. mais tellement plus positif... 

Ici au ras de l'eau, je me sens forte et déterminée. Pleine de gratitude. Maintenant que j'ai échappé au naufrage, je peux apprécier la beauté des déferlantes qui ont failli m'engloutir et boire l'air glacé à grandes goulées.

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9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 05:23
Publibook, 2019

Publibook, 2019

Comme il est doux de choisir l'espérance sur les chemins caillouteux...

Je connais Marie Gillet, grâce à son blog et aux jolis mots qu'elle y dépose chaque jour pour nous, et que je ne manque jamais d'aller lire même si je ne les commente pas souvent. Je sais que certains parmi vous la connaissent aussi. Elle a été enseignante pendant des années et se consacre aujourd'hui à l'écriture. Elle vient de faire paraître en février dernier son premier roman, "Avec la vieille dame" aux Éditions l'Harmattan que je lirai un jour...

 

Depuis longtemps son premier livre m'attendait et comme elle le dit elle-même la rencontre avec un livre n'est jamais un hasard, c'est souvent le livre qui nous choisit et qui arrive dans notre vie quand on en a nous-même besoin. 

Notre confinement était le bon moment pour moi d'entrer, en prenant tout mon temps, dans ce "Journal d'une seconde vie". 

Comme avant les passagers d'une montgolfière lâchaient des sacs bien lourds pour pouvoir s'élever dans le ciel et poursuivre leur navigation, ici, au fur et à mesure du temps, on s'est délesté de tout un tas de poids et de liens affectifs très contraignants.
Il y a encore des sacs ; oui, il y en a encore ; ceux sur lesquels on a pu intervenir se sont dissous mais les autres, on apprend chaque jour encore à faire avec afin qu'ils n'entament qu'un minimum la lumière du jour.

On a trop tendance à penser que tout peut se régler. Et bien non. On ne peut rien faire contre la souffrance qui nous est parfois imposée ; on ne peut pas toujours prouver sa bonne foi ou son innocence ; on ne peut pas non plus recevoir ce qui ne peut pas être donné...

Je ne sais pas à quel moment on décide d'entrer dans une autre vie, ni à quel moment on décide de laisser derrière soi ce que nous avons été avant, pour, à partir du lendemain, poser un nouveau regard sur le monde qui nous entoure. 

Je ne sais pas non plus ce que Marie Gillet a traversé de souffrance, ni ce qu'il lui a fallu de renoncement pour en arriver-là, et finalement même si je devine à travers ses mots, que les journées ou semaines "salle d'attente" comme elle les appelle avec beaucoup de pudeur, y sont pour quelque chose, ce n'est pas l'important dans ce livre, car vous n'en saurez guère plus en le lisant que ce que je vous dis ici.

 

Ce qui compte à présent pour elle est que la vie est là et qu'elle nous offre  mille petits bonheurs. Encore faut-il apprendre à les voir, les savourer, s'en imprégner et aussi les attirer à nous et pour cela nous dit-elle, pour recevoir ce cadeau de la vie, il faut accepter de ne plus rester dans le faire, mais bien d'ÊTRE  tout simplement, tel(le) que l'on est.

Il nous faut donc cesser de courir après le temps, accepter ce qui est davantage qu'une simple attitude de vie, une véritable philosophie à laquelle, pratiquant modestement le yoga depuis plusieurs années, j'adhère totalement. Mais ce n'est pas parce qu'on est d'accord avec cette manière d'aborder la vie, qu'on arrive à le réaliser au quotidien.

Cela ne peut se faire qu'en douceur et demande un effort constant, un lâcher prise : aller à l'essentiel, savoir ce qui est important pour nous, trouver une nouvelle façon de vivre le quotidien, cela s'apprend !

  

Dans ce livre tout en pudeur, Marie Gillet nous propose de marcher avec elle sur les chemins qu'elle a elle-même testés. Elle nous le dit dès le départ, le chemin sera long, il y aura des jours gris et des jours ensoleillés, mais c'est le seul moyen de ne pas penser à demain et de profiter de la vie dès à présent. 

 

Son livre est un recueil de textes écrits quotidiennement, un journal des "petits riens" qui font du bien parce qu'ils rendent heureux. Il démarre en septembre d'une année qui ne sera pas citée et dure douze mois. De jour en jour, de saison en saison, le temps passe, l'apaisement nous gagne et c'est avec confiance et légèreté qu'à ses côtés, on chemine lentement. 

Entre deux sorties au grand air, les découvertes botaniques, la préparation des repas, les rencontres avec des amis, les courses au marché, les bains de mer, l'échange de courrier dans de jolies enveloppes colorées et autres activités que vous découvrirez en lisant son livre, elle partage aussi avec nous ses lectures. Elle cite des passages de ses auteurs préférés et des extraits de poèmes, que nous avons tout de suite envie de découvrir. Elle nous fait écouter les morceaux de musique qu'elle aime et qui lui permettent de s'évader.

En lisant ce livre, nous devenons ses invités, nous acceptons ce qu'elle nous offre avec tant de simplicité et de douceur, et nous-aussi en retour, nous sommes heureux de partager avec elle ces quelques instantanés de vie dans la "maison du vent", là-bas dans la petite ville au bord de la mer méditerranée...

 

Merci Marie pour ces mots magnifiques et si paisibles qui nous invitent à nous recentrer sur l'essentiel, à nous retrouver et surtout, à laisser derrière nous tout ce qui nous empêche de vivre pleinement l'instant présent.  

Merci pour ce cadeau que tu nous fais...

Voilà la réponse. Ici, en dépit de tout, on regarde en arrière en paix...

Je vous invite à aller lire le ressenti d'Emma, en cliquant sur le lien ci-dessous...

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1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 05:16
Gallimard, 2019

Gallimard, 2019

Je venais de le comprendre : le jardin de l'homme est peuplé de présences. Elles ne nous veulent pas de mal mais elles nous tiennent à l’œil. Rien de ce que nous accomplissons n'échappera à leur vigilance.

J'avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre à le transformer. Elle invitait à s’asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fut-il un frémissement de feuille.

Voilà un livre qui a obtenu cet automne le Prix Renaudot et que j'aurai tout de même lu s'il ne l'avait pas obtenu, car même si j'ai souvent un avis mitigé sur les livres de Sylvain Tesson, j'aime les sujets qu'il aborde dans ses écrits. Je sais c'est contradictoire mais c'est ainsi ! 

 

Sur l'invitation de son ami photographe animalier, Vincent Munier, l'auteur part sur les Hauts Plateaux du Tibet, sur les traces de la mystérieuse et discrète panthère des neiges. Vincent Munier est un très grand photographe qui met de la poésie là où les autres scientifiques sortent la calculette. Il sait que la rencontre avec la panthère est une simple promesse...

Mais existe-telle vraiment ?

Ou appartient-elle à la légende ? 

 

Dès le début de leur périple, doutant de ses capacités à rester immobile, Sylvain Tesson calque son attitude sur celle de l'équipe. Aux côtés de Vincent Munier, il y a Marie son amie cinéaste, et Léo sans qui il ne part jamais, car il sait si bien mettre en mots ce que les autres pensent tout bas et en tirer une certaine philosophie, qu'il fait du bien à toute l'équipe. 

Là-bas, l'auteur  apprend à apprivoiser la nature comme il ne l'avait encore jamais fait. Il apprend l'importance de l'affût, du silence, et de l'attente. Au fond de nous et même si nous aimons la nature et les randonnées, nous sommes tout de même des citadins dans l'âme et tenons à notre petit confort ! Là-bas il faut se lever avant le jour, s'habiller dans le duvet tant il fait froid, manger frugalement et tenir des heures sans bouger. 

Un jour, l'auteur comprend que les animaux sont là et les observent, jusqu'au jour où, ultime récompense, c'est la panthère qui apparaît parmi les rochers...

La conscience met du temps à accepter ce qu'elle ne connaît pas. L’œil reçoit l'image de pleine face mais l'esprit refuse d'en convenir.
Elle reposait, couchée au pied d'un ressaut de rochers déjà sombres, dissimulée dans les buissons. Le ruisseau de la gorge serpentait cent mètres plus bas. On serait passé à un pas sans la voir.

Ce livre est le compte-rendu imagé et souvent poétique de cette rencontre avec la nature sauvage du Tibet et bien entendu avec toute la faune de ces contrées.

 

J'ai aimé...

le style simple et agréable.  Il y a de l'humour et de l'auto dérision et cela rend la lecture plaisante. 

J'ai aimé que ce récit nous parle aussi des rencontres avec les éleveurs de yaks qui les accueillent chez eux et partagent leurs coutumes, leurs sourires et leur hospitalité.

J'ai aimé que ce soit un livre paisible et distrayant car nous en avons bien besoin en ce moment. 

J'ai aimé aussi les relations qui naissent entre les membres de cette petite équipe et le plaisir partagé des découvertes : tout cela tisse des liens qui prennent toute leur importance au fil des jours. 

 

J'ai moins aimé...

de savoir que secrètement ce qui a poussé l'auteur, nous avoue-t-il, à partir là-haut, ce n'est pas la panthère, mais le souvenir d'une femme qu'il a aimé et qu'il n'a pas su garder auprès de lui. Comme d'habitude, les moments où il s'épanche sur sa vie ne sont pas ceux qui m'intéressent le plus. Mais il est bon de savoir qu'il ne peut s'empêcher de mêler sa propre vie à cette aventure. 

Comme habituellement l'auteur étaye son récit de trop nombreuses remarques philosophiques ou références littéraires et c'est, je l'avoue ce qui me gêne le plus dans ses écrits. Mais cette fois cela m'a moins gêné, je le reconnais. Soit je m'habitue à son style, soit je savais à quoi m'attendre et j'ai été moins surprise. Je sais bien qu'il veut nous inviter à prendre du recul sur nos propres vies et notre monde moderne mais j'ai trop souvent l'impression qu'il "crache dans la soupe", lui qui malgré tout ce qu'il veut nous laisser croire, est loin d'être le portrait idéal d'un véritable aventurier, enfin à mes yeux. 

 

Enfin, ne vous fiez pas à la carte qui illustre le début du livre, l'endroit où la panthère vit encore en liberté est tenu secret et ce sera impossible de la retrouver, préservation oblige...

Cependant si vous êtes curieux de connaître sa frimousse n'hésitez à faire quelques recherches sur internet ! 

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5 février 2020 3 05 /02 /février /2020 06:19
Stock, 2019

Stock, 2019

Brest est notre cassure, la sienne, la nôtre, la capitale du séisme, Brest est ce qui nous reste, l'eau s'est refermée, le mystère a été bu. "Informer, c'est déjà trahir", murmurait-on durant la guerre. Nous ne parlerons jamais de la disparition de Paol, c'est un "blanc" dans nos conversations, nous évitons ses états de service, ses garnisons, jusqu'à ses adresses à Saigon, à Brest, à Kergat.
Longtemps, je ne sus quasiment rien de lui hormis ces quelques bribes arrachées, ces miettes. Elles menaient toutes au gouffre de l'Allemagne nazie.

Prix Giono 2019

 

Longtemps l'auteur n'a pas su grand chose de Paol, son grand-père, arrêté par la Gestapo début septembre 1943, suite à une dénonciation, emprisonné et torturé, avant d'être envoyé en Allemagne où il mourra en 1944 en déportation dans les camps.

 

Personne ne sait exactement de quoi il a été accusé. Il ne rentrera jamais chez lui. Le silence s'abat alors sur sa famille, sur Jeanne, la grand-mère mais aussi Pierre, le père de l'auteur.

L'auteur nous parle alors de l'histoire familiale, de l'oncle parti en Angleterre pendant la guerre, porteur de divers documents rangés dans des boîtes étanches, pour ne revenir que des années après.

De Pierre son père, envoyé en pension après le drame et qui est devenu mutique, ne parlant jamais du passé, ni de son enfance.

 

Avec courage, l'auteur se lance dans de longues recherches dans les archives, questionne, cherche des témoignages de ceux qui ont côtoyé Paol ou qui le connaissait. Il tente ainsi de recouper les informations et de comprendre les rouages de l'histoire. 

 

En chemin il retrace donc aussi la grande Histoire. 

Il nous parlera en particulier du camp de Dora où de 1943 à 1945, 60 000 prisonniers, dont Paol, ont travaillé dans des sous-sols humides pour fabriquer et cacher les V2, ces ancêtres des fusées américaines, des missiles dont l'armée nazie avait bien besoin pour gagner la guerre.

C'est un camp dirigé entre autres par Wernher von Braun, qui après la guerre, comme la plupart des chercheurs allemands deviendra  "un honorable citoyen" et fuira l'Allemagne pour devenir citoyen américain en 1955. Il est avec son équipe, le père de la fusée Saturne et a bâti son empire américain sur les milliers de prisonniers morts en déportation...

 

N'en déplaise à Von Braun et à son sourire triomphal, sa conquête des étoiles avait dû franchir d'abord la porte des enfers. Les prisonniers de Dora en firent les frais, Paol parmi eux. Comment l'oublier en regardant le ciel ?

 

J'ai découvert l'auteur il y a deux ans avec "Fortune de mer" dont j'ai parlé sur ce blog ICI, un court mais intense polar qui se passe sur l'île d'Ouessant.  Jean-Luc Coatalem venait d'obtenir le Prix Fémina 2017 pour "Mes pas vont ailleurs" que je n'ai pas encore lu, et le Grand Prix de la Langue française en 2017 également.  

Dans "la part du fils", l'auteur dit vouloir apporter des réponses à Pierre, son père qui n'a jamais voulu remuer le passé. Il tente d'ailleurs quasi désespérément d'établir un dialogue avec lui, de comprendre ses larmes muettes, de permettre au petit garçon à qui on a volé son enfance d'exprimer enfin sa peine, et de mettre des mots sur l'incompréhension. Mais il cherche aussi ces réponses pour lui-même, car être le petit-fils de Paol n'est pas plus facile quand on ne sait rien de son passé. 

 

Le ton employé par l'auteur est d'autant plus bouleversant qu'il ne cherche en aucune manière à nous émouvoir. Il décrit certaines scènes avec une telle distance qu'elles en deviennent encore plus poignantes. 

Peu à peu, de lectures d'archives en témoignages de toute sorte, il reconstitue l'histoire de son grand-père et nous entraîne dans sa quête. 

J'ai aimé le suivre dans ses doutes et ses réflexions personnelles... j'ai aimé la force de ce roman intimiste qui nous emmène, vous l'aurez compris, bien au-delà de l'histoire personnelle de l'auteur. 

Paol avait connu la Grande Guerre et s'était battu à Verdun en 1916, puis avait fait la Guerre d'Indochine en 1929, avant de s'engager dans la résistance...comme tant d'autres. 

N'oublions pas tous ces héros qui comme Paol ont donné leur vie pour notre liberté. 

J'étais toujours ému par les photos de lui prises à la fin de 1929, comme indiqué au verso d'une écriture serrée et pointue, où les consonnes sont parfois plus grandes que les voyelles. Elles étaient devenues le catalyseur de ma rêverie. Celle notamment où Paol est assis sous un palmier hirsute. Elle fait partie de trois images saigonnaises, tel un découpage de film de cinéma muet...

La vérité d'un homme, ce peut être aussi sa souffrance. Mais même si elle était insoluble, insécable, jamais partagée, elle pesait sur moi par contrecoup. Ce poids de mémoire close était devenu le mien. J'en restais meurtri, dépossédé de ma propre histoire. Qu'aurai-je pu faire sinon la remonter, l'éclaircir et la raconter ?

Ne rien tenter de savoir, n'était-ce pas les abandonner les uns et les autres, et me perdre à mon tour ?

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27 janvier 2020 1 27 /01 /janvier /2020 06:18
Arléa, 2020

Arléa, 2020

Tu es parti et nous ne nous sommes pas dit au revoir.
Il y a eu tant de bruit, tant de foule.
Ce jour confus de janvier.
Qui étaient ces inconnus à ton enterrement ?

Suis-je orpheline de toi ou de l'absence de toi ? Tu vis désormais en moi comme le soleil de minuit, lactescent, éperdu de blancheur. Je ne te cherche pas, tu es partout et introuvable. Tu es tapi dans le mohair des jours heureux. Tu es un lierre au feuillage persistant...

Dans ce petit livre de 65 pages à peine, Natacha Wolinski nous parle avec beaucoup de délicatesse de son père, Georges Wolinski, assassiné lors de l'attentat perpétré contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, il y a cinq ans. 

Sans jamais entrer dans le pathos, elle nous livre ici un récit poignant.

Elle nous raconte son ressenti lors de la mort de son père, alors qu'elle était dans le déni total, mais aussi face à l'absence de ce père, qui était pourtant déjà très absent pour elle. Elle ne cache rien de leur relation difficile, des non-dits de leur vie familiale compliquée. Son père avait beaucoup souffert dans la vie et n'était pas, dans l'intimité, celui que le public connaissait. Il y a en effet dans leur famille une "reproduction de la tragédie" nous dit-elle. 

 

Elle veut aujourd'hui qu'on le connaisse autrement, tel qu'il était vivant et que nous gardions de lui des moments de vie, et non uniquement des moments liés à sa mort. 

La présence solaire de ce père se ressent à chaque page. Les mots, la musique et la poésie du texte, nous emmènent vers la vie. C'est un hommage émouvant, jamais triste, mais qui m'a beaucoup touchée. 

"Tu as mangé au moins ?"
Je réalise aujourd'hui seulement que cette formule était ton sésame, ta manière de me dire "Je t'aime", toi qui n'a jamais su me l'avouer.

Journaliste et écrivaine, elle nous emporte à travers ses mots, unique façon pour elle de faire face à cette douleur indescriptible, celle d'une orpheline qui a déjà perdu sa mère alors qu'elle n'avait que quatre ans, et a du mal à accepter l'inacceptable, la mort brutale de ce père maladroit et pudique...mais tellement aimé. 

 

Son récit est une belle déclaration d'amour, car au-delà des drames familiaux, elle veut dire à ce père qui avait lui aussi beaucoup souffert dans sa vie, qu'il sera toujours dans son cœur et qu'elle sort de cette épreuve, grandie. D'ailleurs, elle compare le deuil, à une métamorphose très lente, mais indispensable.

C'est un livre magnifique pour ne pas oublier que les victimes sont aussi les familles qui doivent se reconstruire après un tel drame et continuer à vivre avec le cœur en miettes.

Je suis née , bien avant ma naissance, dans l'oasis de tes dessins. J'ai grandi dans tes jardins secrets, dans les rêves de ta jeunesse...

Que reste-t-il quand il ne reste rien ? Il reste ta volonté secrète qui m'accompagne et qui m'assigne d'aller toujours au plus difficile.

Je remercie Babelio et l'éditeur de m'avoir permis de le découvrir...

Si vous ne pouvez pas ou ne voulez pas le lire, je vous invite à écouter l'interview réalisée par MatriochK que j'ai visionné sur le site de l'éditeur...

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13 novembre 2019 3 13 /11 /novembre /2019 06:19
Edition La Table Ronde, 2019

Edition La Table Ronde, 2019

J'écris comme je travaille
A la chaîne
A la ligne

A l'agence d'intérim on me demande quand je peux commencer
Je sors ma vanne habituelle littéraire et convenue
"Et bien demain dès l'aube à l'heure où blanchit la campagne"
Pris au mot j'embauche le lendemain à six heures
du matin

"A la ligne" sous-titré "Feuillets d'usine" est le premier roman de Joseph Ponthus.

C'est un roman-récit-témoignage qui a reçu cette année le Prix RTL-Lire 2019, Le Prix Régine-Deforges, le Prix Jean Amila-Meckert, le Prix du premier roman des lecteurs des bibliothèques de la Ville de Paris...ce que j'ignorais totalement lorsque je l'ai emprunté à la médiathèque de mon village.

 

Ce roman largement autobiographique, retrace la vie quotidienne d'un jeune diplômé, ayant fait des études pour être éducateur, mais parce qu'il a suivi sa femme en Bretagne, il ne trouve pas d'emploi vacant dans sa branche.

A près de 40 ans, lui qui a la tête pleine des chansons entraînantes de Charles Trenet ou plus tristes de Barbara, qui a lu Dumas entre autres et connaît par cœur des poèmes d'Apollinaire et d'Aragon, est obligé pour vivre, de s'inscrire dans une agence d'intérim et d'accepter n'importe quel boulot. Banal me direz-vous aujourd'hui ! 

 

Le narrateur nous raconte ses découvertes, ses déboires, ses amitiés, ses révoltes et ses angoisses...lors de ses "missions", effectuées tour à tour dans une conserverie de poissons bretonne, puis dans un abattoir de la région, expérience plus terrible encore.  

Il nous fait entrer dans la peau du travailleur à la chaîne (on dit "à la ligne..."aujourd'hui, sous-entendu "de production"), dans ses souffrances physiques et psychologiques. Il nous décrit, lui qui se considérait jusque-là comme un "intello", à quoi il se raccroche, ce qui le sauve de l'ennui, ce qui lui permet de tenir jusqu'au soir, mais aussi son impression et sa peur de perdre son humanité.

L'usine est encore là lorsqu'il rentre à la maison le soir et ne le quitte en fait jamais... 

 

Mon avis

 

C'est rare qu'un ouvrier trouve le courage le soir en rentrant chez lui de prendre un stylo et d'écrire sur son quotidien et celui de ses camarades. Parce qu'il a fait des études et aime écrire, le narrateur arrive à arracher quelques mots à son esprit fatigué, et à écrire quelques lignes pour décrire son quotidien, un quotidien que je connais bien puisque mon propre père était ouvrier. 

 

C'est un roman original puisque entièrement écrit en vers libres, une liberté que l'auteur se donne, uniquement pour nous faire découvrir la vie ouvrière d'aujourd'hui, les gestes répétitifs du quotidien, la cadence souvent intenable, le réveil trop matinal, le froid, la banalité de la vie, l'épuisement, mais aussi l'entraide et l'amitié qui remontent le moral quand on ne sait pas de quoi demain sera fait. 

 

L'auteur écrit en allant à la ligne et sans aucune ponctuation (sauf pour les citations) et ce mode d'écriture donne un rythme particulier au roman. Cela peut certes dérouter le lecteur pendant quelques pages, mais je vous assure qu'on s'y fait très vite et qu'en plus, cela donne de la profondeur au récit. 

Le lecteur découvre avec surprise une plume tantôt légère et drôle, tantôt dure et emplie de colère,  tantôt émouvante... mais toujours réaliste, juste et terriblement poétique au final. 

 

Je pensais tout savoir sur ce monde qui a marqué ma jeunesse à jamais, j'ai moi-même travaillé durant de courtes périodes, lors de jobs d'été d'étudiant, dans une usine d'emballage de fruits  mais ce n'est rien, ce que j'ai vécu, par rapport à ce que nous décrit l'auteur ! Il nous secoue c'est certain, et c'est voulu. Cela nous permet de mieux  comprendre de l'intérieur, "dans les tripes", à quel point la charge de travail titanesque amène les hommes à être de plus en plus soumis, dans l'intérêt de l'entreprise certes et du maintien de leur emploi, mais surtout au nom de la productivité et de la rentabilité, lesquelles se moquent bien de l'humain. 

Il est certain, qu'à la lecture de ce livre, le lecteur ne peut pas s'empêcher de penser que, si on ne vit pas de l'intérieur le travail en usine, on ne pourra jamais le comprendre vraiment, ce qui devrait faire réfléchir nos dirigeants. 

Entre les lignes, le lecteur découvre la vie privée du narrateur, son couple uni, l'arrivée à la maison le soir où son jeune chien l'attend et l'oblige à aller se promener même lorsqu'il n'en peut plus, les week-end qui ne servent qu'à retrouver un peu d'énergie pour reprendre avec courage la semaine suivante...

 

J'ai aimé lire ce récit. Tout ce que l'auteur raconte est indispensable pour obliger le lecteur à être attentif, à mieux comprendre le monde ouvrier, la précarité de l'intérim, et la détresse morale de ceux qui bossent pour manger (et uniquement pour ça et payer leur loyer) dans des conditions dignes d'un autre siècle que le nôtre, ce qui devrait tous nous interpeller.  

Voilà donc un roman-récit-témoignage qui vaut la peine d'être lu pour mieux comprendre les conditions de travail des ouvriers d'aujourd'hui à qui on ne donne que trop rarement la parole (ou seulement au moment où leur usine ferme). Car ils l'aiment leur usine, ils aiment leur travail comme tout un chacun, et le réalisent du mieux possible. Ils en ont besoin pour vivre, pour se sentir utile dans notre société trop égoïste où le "chacun pour soi" prime, mais à quel prix pour leur vie, pour leur famille, pour leur santé ! 

 

Ce livre met donc en valeur le monde ouvrier, sans être un livre anti-patron pour autant, il parle tout simplement des conditions de travail déshumanisantes certes, mais aussi de la solidarité qui permet de tenir le coup et prend de plus en plus d'importance de jour en jour dans les équipes de travail.

 A lire donc...

L'autre jour à la pause j'entends une ouvrière dire à un de ses collègues
"Tu te rends compte aujourd'hui c'est tellement speed que j'ai même pas le temps de chanter"
Je crois que c'est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière
Ces moments où c'est tellement indicible que l'on n'a même pas le temps de chanter

L'usine m'a eu
Je n'en parle plus qu'en disant
Mon usine
Comme si petit intérimaire que je suis parmi tant d'autres j'avais une quelconque propriété des machines ou de la production de poissons ou de crevettes

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 05:19
Flammarion, 2011, J'ai lu / 2013

Flammarion, 2011, J'ai lu / 2013

Quand j'étais toute petite, je frappais les femmes au hasard dans le bus ou dans la rue. Ma mère disait que j'avais été témoin d'une scène...J'avais trois ans.

Voici un livre que j'avais noté depuis plus d'un an. J'hésitais à le lire vu le sujet car les histoires vraies sont souvent trop poignantes et puis, il était devant moi sur le présentoir de la médiathèque alors...

 

Un jour d'été où elle est à la piscine de son quartier avec sa mère et où elle s'ennuie, la petite Margaux participe aux jeux proposés par Peter. Elle a sept ans. Il est là en famille avec sa compagne et ses deux fils un peu plus grands qu'elle. Il a 51 ans, les cheveux gris et adorent s'amuser avec les enfants.

Invitée chez eux avec sa mère, à passer des après-midis, puis des journées entières, Margaux découvre une sorte de paradis. Il y a des animaux partout, dont elle peut s'occuper, un chien adorable qui lui rend ses caresses et pleins de jeux plus amusants les uns que les autres.

Mais peu à peu d'ami de la famille, Peter devient comme un père pour elle, puis il va lui demander des "faveurs"... sans jamais la forcer, attendant qu'elle soit prête, mais jouant tout de même sur la corde sensible.  Il fait en effet  sans cesse appel à ce qu'il lui apporte dans son quotidien, à son immense amour pour elle, à ce qu'il lui donne, lui, et à son ingratitude à elle, tout en sachant qu'il gagnera car la petite fille est en manque terrible d'affection.

La petite Margaux si vivante et heureuse de vivre n'est plus, elle est tombée dans un piège en faisant une confiance aveugle à cet homme qu'elle aime tant, mais qui deviendra au fil du temps son bourreau...

Elle réalise à l'adolescence qu'elle est mal dans sa peau, qu’elle s'est coupée des autres filles de son âge, qu'elle est seule, inadaptée et que bien que travaillant très bien en classe, elle est un être double.

C'est à partir de cette période que lorsqu'elle est avec lui, elle va devenir une autre, plus forte, plus déterminée, capable de faire tout ce que Margaux n'accepte pas de faire dans la réalité...

Nous avions aussi un puzzle de mille pièces auquel nous travaillions. Peter me donnait un rapide baiser sur les lèvres chaque fois que nous trouvions la bonne pièce, en vérifiant que personne ne regardait...
Peter insistait sur le fait que personne ne devait nous voir nous embrasser, parce que les gens sont tellement bizarres de nos jours_dans cette drôle d'époque où nous vivons, toute marque d'affection est suspecte...

Que dire de plus, l'histoire se suffit à elle-même.

Le récit est fluide et se lit comme un roman. L'auteur ne porte aucun jugement sur celui qu'elle a à la fois aimé et détesté, sur celui qui lui a apporté l'affection dont elle avait tant besoin mais qui a abusé d'elle, de son innocence et lui a volé son enfance. 

 

Je ne peux pas dire que j'ai aimé un tel récit ! Mais je peux vous dire que le livre est tellement réaliste, qu'à un certain moment je me suis demandée si j'allais le poursuivre.

Le lecteur passe en effet par divers sentiments de la révolte au dégoût, tout en étant surpris et choqué (fasciné diront certains lecteurs dont j'ai lu pour une fois les avis avant de rédiger le mien) de découvrir un personnage plein de charisme, qui trompe son monde, autant sa compagne que la mère de Margaux, et qui a déjà eu des antécédents ignorés de tous...

D'un autre côté, je savais que le sujet principal, la ligne directrice de l'auteur si je puis dire, ce n'était pas uniquement de raconter son histoire, c'était de proposer une analyse de la méthode de manipulation employée par le pédophile pour arriver à ses fins, et cela me paraissait intéressant de pousser plus loin ma lecture pour comprendre ce personnage et comprendre aussi comment Margaux, sa victime, a pu tenir aussi longtemps en conservant leur "secret". 

 

Tout en découvrant le récit, le lecteur comprend que Peter ne s'est pas intéressé à Margaux par hasard. C'est un fin psychologue car non seulement comme je l'ai dit, il sait montrer sa meilleure face au monde, mais il a vu tout de suite que la petite fille manquait d'amour.  

Il a senti que la famille de Margaux comportait certaines faiblesses : une mère malade car bipolaire, et souvent absente car hospitalisée, et un père aimant, certes, mais alcoolique et capable de violence, se plaignant sans cesse des soucis que sa famille et en particulier sa petite fille lui occasionne, la diminuant au lieu de l'encourager à grandir. Tout cela en plus de secrets de famille inavoués...

Peter est lui-même d'une grande fragilité affective et a vécu des événements marquants durant sa propre enfance, ce qui n'excuse en rien ses actes bien entendu, mais déstabilise le lecteur quand il le comprend. Il est obsédé par la petite fille, affiche ses dessins partout, garde le plus petit objet qu'elle a fabriqué, tapisse sa chambre de photos, et surtout... ne veut pas la voir grandir.

 

Par contre, il faut noter que le père est le seul à voir juste dans la démarche de Peter, il arrive même à lui interdire un temps de la voir, mais comme elle devient anorexique, il finit par céder car rien, ni personne ne vient appuyer son ressenti...

C'est finalement ce qui surprend (choque ? interroge ?) le plus, cette absence de réaction de l'entourage, ce laisser-faire général des autres adultes, ces non-dits qui entourent leur relation. Car en ce qui concerne Margaux, par rapport à d'autres lecteurs, je n'ai pas été surprise par ses sentiments ambivalents, le Syndrome de Stockholm, nous en avons tous entendu parler ! 

 

Un thème difficile donc, pour un récit forcément poignant puisqu'à chaque page, le lecteur sait que tout est vrai.

Cette cave sombre, crasseuse, pleine de toiles d'araignées, m'avait pris toute ma vie. C'était l'endroit où j'avais renoncé à moi, c'était là où je détruisais pour lui ma propre volonté ; et maintenant il n'y en avait plus...

Il faut savoir que l'auteur s'est éteinte en 2017, d'un cancer. Elle avait 38 ans. Elle était mariée et avait une petite fille. J'ai été touchée de savoir qu'après avoir vécue une telle enfance, sous l'emprise d'un prédateur sexuel, elle n'avait pas pu avoir une vie heureuse. 

Le récit a été traduit en français par Marie Darrieussecq dont on parle beaucoup à cette rentrée littéraire, pour son dernier roman.

Dans sa postface, l'auteur explique que c'est avant le premier passage à l'acte qu'il faut agir, et non pas une fois que le pédophile a agressé de nombreux enfants, alors... il est bien trop tard pour eux, mais aussi pour lui, alors que des traitements existent qui pourraient permettre d'éviter le pire....

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10 octobre 2019 4 10 /10 /octobre /2019 05:13
Editions Le mot et le reste, 2011

Editions Le mot et le reste, 2011

Pour tout ce que le désert prend à l’homme il donne une contrepartie, des respirations profondes, un sommeil profond et la communion des étoiles...
Elles ont l'air si grandes, si proches et si palpitantes, comme si elles poursuivaient quelque majestueuse mission qu'il ne fut pas nécessaire de déclarer. Suivant leur course vers leur station dans le ciel, elles réduisent la pauvre agitation du monde à l'insignifiance...

Je ne sais pas combien de temps il faut pour être si pleinement imprégné par les éléments qu'on ne fait plus attention à eux. Moi-même je ne peux ignorer l'embrasement et l'ivresse de l'orage, le corps à corps avec le long souffle du vent chargé de poussière, le jeu électrique du tonnerre sur les rochers...

L'origine des cours d'eau est comme celle des pleurs, claire pour l'esprit mais mystérieuse pour les sens...

On dirait que les secrets des pouvoirs et vertus des plantes se livrent plus volontiers aux peuples primitifs, ou tout du moins on n'entend jamais parler des connaissances provenant d'une autre source. L'Indien ne se préoccupe jamais, comme le botaniste ou le poète, de l'aspect des plantes ou des liens qui existent entre elles, mais uniquement des services qu'elles peuvent lui rendre.

L'homme est un grand maladroit lorsqu'il se déplace dans les bois et aucune autre créature à l'exception de l'ours ne fait autant de bruit. Ainsi largement prévenu à l'avance, il faudrait vraiment être un animal fort stupide, ou alors très intrépide, pour ne pas rester sagement caché...

Ces récits de Mary Austin (1868-1934) font partie des grands classiques de la tradition américaine de "nature writing".

L'auteur a été amie avec Jack London entre autre. Elle s'est engagée très tôt pour la cause féministe et a fait partie des défenseurs des droits des Amérindiens. Tout un programme de vie, un engagement qui transparaît dans son oeuvre. 

 

Avec elle, vous allez chevaucher dans les déserts de l'Ouest,  du côté de la Vallée de la mort, un des endroits parmi les plus chauds du monde, où vivent pourtant près de 200 espèces végétales différentes, ou bien grimper dans les collines des Blacks Hills, en plein territoire sacré des Indiens. Mais vous prendrez aussi le temps d'observer ce qui vous entoure.

Vous allez découvrir la beauté du désert, son côté rude et sauvage, et les souffrances que les hommes endurent quand ils sont envoûtés par ces paysages grandioses à tel point qu'ils ne peuvent plus s'en passer.

 

Vous l'aurez compris, le thème de ces quatorze récits... c'est la beauté des paysages !

...mais aussi,  le soleil trop chaud et la pluie trop rare, celle qui permet à la nature de fleurir dans l'urgence et d'alimenter les sources profondes que l'homme devra ensuite prendre le temps de découvrir s'il veut survivre.

 

L'auteur décrit dans ces récits chaque plante comme si elle devait ne jamais la revoir, sa façon bien à elle de s'adapter au climat, à la sécheresse, à l'altitude. Elle fait de même avec les animaux qu'elle croise sur son chemin et repère toutes leurs minutieuses traces laissées au milieu des maigres végétaux et qui convergent toutes vers un seule ressource essentielle...l'eau !

 

Elle met aussi le même sens aiguisé de l'observation au service des hommes qu'elle croise. Ils sont là eux-aussi dans ce désert de pierres, qu'ils soient chercheurs d'or, pionniers ou chasseurs, indiens ou explorateurs...personnages attachants et souvent mutiques, immensément solitaires et libres. 

 

Elle s'attarde aussi sur les us et coutumes des indiens desquels elle a beaucoup appris pour sa survie dans ces zones si isolées du monde et s'attache à nous faire découvrir les Shoshone et les Païutes... 

 

Le pays des petites pluies est une magnifique célébration de la beauté sauvage du désert du sud-ouest des Etats-Unis. Alors que pour beaucoup il s’agit d’un territoire simplement brûlé par le soleil et dépourvu de vie, cruel et inhospitalier, Mary Austin lui insuffle une vie extraordinaire. La terre, à ses yeux, excède toujours la simple somme de ses particularités physiques et, tout en donnant des informations précises sur sa géologie, son climat, sa faune et sa flore, elle fait bien plus ressentir sa résonance, sa vibration, ce qu’elle appelle "son esprit".

Au départ ces récits ont été écrits pour être publiés dans des journaux de l'époque en épisodes. Il faut bien entendu, par leur style, les replacer dans ce contexte. J'ai eu beaucoup de plaisir à les découvrir et à me laisser transporter par la poésie des textes et leur philosophie. 

De plus,  l'auteur est sans cesse émerveillée par ce qui l'entoure. Elle est tombée amoureuse de cette nature qu'elle respecte profondément et nous transmet sa passion tout en nous invitant à la protéger nous-aussi davantage. Mary Austin était une aventurière avant l'heure, naturaliste et protectrice de l'environnement, dommage qu'elle soit encore trop peu connue aujourd'hui.

A noter : L'ouvrage a été réédité grâce au soutien du Conseil Général des Bouches-du-Rhône. Il est traduit par François Specq. 

 

Vous pouvez aller lire l'avis de Keisha ci-dessous. C'est elle qui m'a donné envie de le découvrir...

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3 octobre 2019 4 03 /10 /octobre /2019 05:00
Solanhets, 2019

Solanhets, 2019

C'est à cette époque-là que j'ai compris que les gens de mon île ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour se soucier de ce qui aurait pu leur arriver. Autrement dit, qu'ils étaient seuls au milieu de la mer.

Je ne connaissais pas la littérature africaine de Guinée équatoriale écrite en espagnol, les écrivains équato-guinéens étant plutôt mal connus. Il faut dire aussi que j'avais oublié que la Guinée équatoriale avait été la seule colonie espagnole d'Afrique. Ce qui est intéressant c'est qu'une littérature en espagnol s'est maintenue jusqu'à aujourd'hui, comme c'est le cas de la littérature francophone dans les pays qui sont d'anciennes colonies françaises. 

J'ai donc accepté de découvrir ce roman avec grand plaisir n'étant pas certaine de le trouver en médiathèque, vu que c'est seulement le second livre de l'auteur traduit en français.  

En fait, ce n'est pas seulement un roman c'est aussi une fable, un témoignage, imprégné des coutumes de ce petit pays, un documentaire sur ce pays que je ne connais pas et sur lequel je n'avais jamais rien lu. 

C'est donc une belle découverte ! 

L'auteur qui a lui-même passé une partie de son enfance sur l'île d'Annobon dont ses parents étaient originaires, nous raconte à travers le regard et la voix d'un enfant,  la vie quotidienne des habitants d'une petite île perdue au milieu de la mer atlantique, et située quelque part vers l'équateur. 

Il y a là quelques villages éparpillés sur la côte. Ils sont formés de quelques habitations sommaires regroupées près de la mer. Les habitants sont pauvres et manquent de tout.

 

Les pères sont partis au loin travailler sur un bateau et les enfants ne se souviennent pas de la dernière fois où ils sont venus au village. Les femmes cultivent un maigre lopin de terre pour tenter d'en tirer quelques subsides.

Les enfants rendent de menus services, vont chercher l'eau pour les personnes âgées du village, aide à ramener les récoltes à la maison, mais ils aiment avant tout jouer, courir dans les bois ou sur la plage, et ramasser les fruits sauvages. 

Les hommes âgés pour la plupart, qui ne sont pas partis pêcher sur les gros bateaux, ramènent dans leurs filets des poissons qui seront ensuite partagés par la communauté.

 

Quand ils ne sont pas à l'école pour y apprendre l'alphabet idéovisuel ou à compter jusqu'à cinq cents, ou en train d'aider les femmes, les enfants regardent, écoutent mais ne comprennent pas tout des us et coutumes qui les entourent, alors ils interprètent et s'inquiètent. 

C'est ce que fait le jeune narrateur de l'histoire...

 

Il nous conte donc la vie quotidienne de sa famille et des habitants du village, entrecoupée de mystères, de croyances, de doutes, d'interrogations et de joies. Cela donne un méli-mélo agréable à lire, à la fois réaliste, imagé, poétique et empli d'humour...

Ils n'ont rien à manger et en sont réduits souvent à se nourrir de piment et d'une maigre galette pour tromper leur faim, car le grand-père, le seul homme de la maison ne peut pas, pour une raison inconnue mais qui nous sera dévoilée à la fin, se rendre à la maison commune des hommes, le "vidjil,  pour y rencontrer d'autres hommes de son âge et aider ceux qui rentrent de la pêche, donc y obtenir sa part de poisson.

Mais ils sont heureux à leur façon...

 

Un jour le drame s'abat sur le village, la forêt s'enflamme, et le feu ravage toutes les maigres plantations des habitants de l'île.

C'est alors le début d'une série de malheurs qui semble ne jamais devoir s'arrêter...

Dans un style proche du récit oral, l'auteur nous emmène sur cette île oubliée du monde où la pauvreté règne. Les habitants n'ont qu'un espoir, celui de voir arriver un bateau de pêche qui en échange des poissons pêchés dans leurs eaux, leur donneront savon, tissus, tabac, alcool et autres denrées rares. 

L'auteur emploie toutes les ficelles de l'oralité pour nous plonger dans son récit : répétitions, questionnements, digressions qui parfois nous perdent un peu, c'est bien vrai (!) mais attisent aussi notre curiosité et  donnent son rythme au récit.

 

Les légendes et croyances font partie intégrante de la vie de ces habitants de l'île, perdus loin de toute civilisation, qui n'hésitent pas à punir avec cruauté ceux par qui le malheur est arrivé, ou à donner à "manger" au roi de la mer, se démunissant ainsi du peu qu'ils possèdent, quand ils le jugent nécessaire. Ils ont peur du noir et ne sortent la nuit que pour satisfaire des besoins naturels et gare à celui qui croise une femme se baignant nue dans la mer...

 

Un roman dépaysant que j'ai eu du plaisir à découvrir et qui commence en chantant...

 

La chanson commençait ainsi :
Le maître :
Aleee, vous, et vous ici, tirez donc un peu.
Tous : Alewa !
Le maître : Aaaalee, tirez donc un peu.
Tous : Alewa !
- Aale, toma suguewa.
- Alewa !
- Aaaalee, toma suguewa.
Alewa !
...
C'est pour moi la plus belle chanson du monde et celle qui ravive le plus de souvenirs en moi, celle qui m'apporte le plus de nostalgie de ma terre.

Je remercie Solanhets, l'éditeur, et Babelio pour leur confiance...

 

Ce roman est traduit de l'espagnol (Guinée équatoriale) par Vincent Ozanam. 

Né en 1966 à Malabo, la capitale de la Guinée équatoriale, Juan Tomás Ávila Laurel a passé une partie de son enfance sur l’île d’Annobón, dont ses parents étaient originaires. Auteur de nombreux ouvrages, il a abordé des genres littéraires variés. Il vit aujourd’hui à Barcelone. Dans la nuit la montagne brûle, publié en espagnol en 2009, est son deuxième livre traduit en français après "Sur le mont Gourougou" (Asphalte, 2017).

[Source :  https://www.decitre.fr/ ]

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19 septembre 2019 4 19 /09 /septembre /2019 05:17
L’étrange destin de Wangrin / Amadou Hampaté Bâ

Il arriva dans la ville au moment précis où le soleil, prêt à se coucher, répandait sur la nature une lumière jaune d'or...
Chaque voix semblait vouloir être entendue avant que l'obscurité n’obstruât la vue et que la nuit n'imposât son silence.
Les branches des grands fromagers et balanzas du village étaient chargés d'aigrettes blanches, semblables à de grosses perles stylisées serties dans le vert délavé du feuillage...

Wangrin est interprète officiel des gouverneurs vers 1910.  L'auteur n'a que 12 ans lorsqu'il le rencontre pour la première fois. Des années après, Wangrin lui raconte les multiples péripéties de sa vie en lui faisant promettre de les mettre un jour par écrit.  C'est chose faite...et le récit paraît en 1973. 

Tout est vrai dans cette histoire et seule la toute fin, lui sera rapportée par des tiers.  

L'auteur a reçu en 1974 le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire pour "L'étrange destin de Wangrin".

Il revit le petit garçon bambara, ventre bedon, corps tout nu et gris de poussière, portant en bandoulière une petite besace rectangulaire faite de bandes de coton teintes en jaune lavé. Ce petit diable courait comme un forcené, tantôt derrière une souris ou un lézard blessé à coups de caillou, tantôt derrière un écureuil qui, pris au piège, traînait l'appareil dans les herbes pour s'en débarrasser.

 

Wangrin, dont on ne saura pas grand-chose de la prime enfance, a déjà 17 ans lorsqu'il entre à l'Ecole des Otages, une école créée par les colons. Il obtient rapidement son certificat d'études primaires indigène. 

Les colons réquisitionnaient de force les fils des notables les plus influents de la brousse et les envoyaient dans cette école ou certes, ils recevaient de l’instruction, mais en échange cela leur assurait la fidélité des pères et de tout le village et étouffait dans l’œuf toute idée de contestation.

Les enfants par contre en sortaient avec des diplômes et une place dans l'administration, mais se retrouvaient formatés aux valeurs et aux coutumes occidentales.

 

Très vite, Wangrin est nommé moniteur de l'enseignement primaire, puis directeur d'école à Diagaramba.  Quand  il arrive à la ville, il découvre alors qu'il est reçu par le commandant en personne, que son interprète parle le "forofifon naspa" c'est-à dire le français du tirailleur, un français sans verbes conjugués, avec des noms sans adjectifs, sans nombre ni genre.

Il décide de le remplacer et monte son premier stratagème pour arriver à ses fins...

Il se mettra dans la poche les griots, qui sont les communicants pour le peuple car ils savent comme personne retranscrire les volontés des colons et de leurs chefs.

Il usera aussi des marabouts qui avec de la magie, peuvent dévier le cours du destin de bien des hommes, toutes croyances oh combien fascinantes pour nous.

 

C'est à cette époque qu'un changement subtil s'opéra dans le comportement de Wangrin...
Il se mit subitement à aimer la chasse. Il partait dans sa nouvelle torpédo à la tombée de la nuit et ne revenait parfois qu'à l'aurore, tuant les animaux par plaisir, s'éloignant ainsi un peu plus de la pure tradition africaine qui veut que la chasse soit rituelle et utilitaire, et non aveugle et gratuite...

 

Toute sa vie, il va monter des arnaques pour à la fois tromper les colons français, mais aussi ses compatriotes trop naïfs et incapables de parler la langue des blancs. Ainsi, il va asseoir son influence et s'enrichir…

Il faut dire aussi que Wangrin a choisi de se placer très jeune, sous le signe du dieu «Gongoloma Soké », dieu bizarre et ambigu car « à la fois bon et mauvais, sage et libertin » donc un "grand confluent des contraires".

Les arnaques ne sont pas très graves pour les hommes... Il s’agit juste pour lui de détourner l’argent des colons français pour s’enrichir et le redistribuer autour de lui. Il s'adonne donc à des trafics de bétails, d'ivoire, ou d'alcool, pour ne citer que quelques exemples. Il utilise pour arriver à ses fins, la crédulité de ses semblables, l'orgueil démesuré de ses adversaires, la cupidité des colons, le charme de jolies demoiselles et bien entendu la sincérité et la confiance de ses amis, qu'il remercie toujours avec générosité. 

C’est au fond un fin psychologue qui analyse de près les hommes et sait frapper là où ça fait mal...

 

- qu'est-ce qu'un "papier carbone"?
- C'est un papier fait avec une matière magique colorante, généralement noire. On place ce papier entre deux feuilles blanches. Il vomit sur la feuille placée sous lui tout ce qui est imprimé, à la main ou à la machine, sur la feuille placée au-dessus de lui.
Mais ce merveilleux papier garde sur lui tout ce qu'il a vomi. Et c'est là sa magie...

 

Mon avis

 

Nous sommes au temps de la colonisation et dans une période qui se situe autour de la Première Guerre Mondiale, où ne l’oublions pas des milliers de tirailleurs africains viendront se faire tuer en France. Le récit se termine vers 1930.

Le récit mêle à la fois, les frasques de Wangrin, les détails de sa vie quotidienne et de celle des colons, les descriptions de ses stratagèmes, les réactions des personnes impliquées dans chaque nouvelle arnaque, mais aussi les coutumes et modes de vie du pays. 

 

C’est un livre difficile à raconter comme la plupart des récits car il est d'une grande richesse, tant en détails qu'au niveau des différents personnages. Il se lit comme on ferait un voyage au cœur de l’Afrique, tout en étant non pas touriste, mais intégré dans ces villages tels qu’ils sont décrits par l’auteur.

C'est un récit drôle et émouvant, qui nous fait entrer dans la culture africaine avec quelques rares longueurs, car au bout de 200 pages, on voit Wangrin venir de loin, même si on ne devine rien de ce qu'il va inventer à nouveau pour arriver à ses fins !

La découverte des différentes expressions tellement imagées (et expliquées dans les notes de fin d’ouvrage) rend la lecture très plaisante. Beaucoup sont compréhensibles dans le seul contexte de l’histoire. Il m'a néanmoins fallu un peu de temps pour entrer dans l'histoire et m'habituer au style de l'auteur.

 

Ce récit fait entrer en contact deux mondes de cultures différentes.

L’auteur montre le colonialisme et les colons avec réalisme et sans ni les idéaliser, ni les critiquer, avec donc beaucoup d’objectivité. On sent qu'il sait très bien ce que la colonisation a apporté à son pays. Mais il montre aussi les travers, les erreurs, les malentendus qui résultent de la cohabitation, ainsi que les défauts mais aussi les qualités des différents protagonistes. Le lecteur apprend d’ailleurs beaucoup de choses sur la colonisation_comme l'existence de ces « écoles des otages » par exemple dont je ne connaissais pas l’existence.

Le lecteur découvre à quel point les chefs locaux ont perdu à la fois leur prestige et leur richesse lors de la venue des colons. Les têtes de bétails, l’or, les pierres précieuses…deviennent des possessions coloniales.

Nous découvrons les coutumes et les croyances des peuls, leur mode de pensée, l’importance de la magie pour contrer ou expliquer les événements qui leur semblent négatifs.

L'auteur porte donc un regard intelligent sur son peuple, et l’Afrique nous apparaît dans sa simplicité, telle qu'elle est, sans aucun apitoiement possible. 

 

Wangrin, le personnage central, nous apparaît toujours plus sympathique malgré ses frasques. Il se met dans des situations ubuesques, et qui ne manquent pas d'humour. Il ne cherche qu’à gagner plus d’argent quitte à faire commerce de bœufs, ou de défenses d’éléphants mais finalement il ne fait que reproduire ce que font les colons français aux dépens des peuples africains.

Lui au moins, distribue ses richesses et en fait profiter les plus pauvres. Dès son arrivée dans un village, il n'a de cesse d'offrir des cadeaux de bienvenu, comme c'est la coutume, mais aussi d'aider les plus démunis et de distribuer de l'argent autour de lui.  

Finalement tout cela est très moral : le colonialisme est seul responsable des actes de Wangrin qui connaît bien les travers des blancs et s’en sert contre eux. Il combat les colons avec leurs propres armes et combat en même temps ceux de son peuple qui les soutiennent de trop près !

 

Ce récit nous emmène en Afrique. Il est imprégné de la chaleur, de l’odeur de la brousse et des cris des animaux sauvages. Il y a aussi un certain suspense et le lecteur a envie de savoir comment tout cela va se terminer.

 

Un livre qu'il faut prendre le temps de savourer... car il faut un certain temps pour le lire. 

Hélas, il suffit d'une petite fourmi rouge dans la trompe d'un éléphant pour incommoder à en mourir le plus gros gibier de la terre.

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10 juillet 2019 3 10 /07 /juillet /2019 05:19
Collection 10/18 /2018

Collection 10/18 /2018

...le trente avril, jour de mon arrivée, il n'y avait personne. Les pâturages étaient encore en sommeil, teintés des couleurs brunes et ocre du dégel ; les montagnes et les vallons ombragés encore recouverts de neige.
(...)
Sur le seuil, je me retournai : autour de moi, il n'y avait rien, si ce n'est la forêt, les pâturages et ces vieilles pierres abandonnées...

Le paysage qui m'entourait, en apparence si authentique et sauvage, avec ses arbres, ses pâturages, ses torrents et ses rochers, était en fait le produit de siècles de labeurs, un paysage artificiel au même titre que celui de la ville. Sans l'homme, rien de ce qui était là-haut n'aurait été pareil.

Cela fait longtemps que je voulais lire un roman de Paolo Cognetti, et il était temps que je me décide à le faire. En fait "le garçon sauvage" n'est pas un roman, mais un récit autobiographique présenté comme un "carnet de montagne"...

Dans ce court récit de 140 pages à peine, traduit de l'italien par Anita Rochedy, le lecteur accompagne l'auteur dans une baita (une bergerie) au fin fond du Val d'Aoste...un beau voyage ! 

 

Pour une raison inconnue, et que nous n'avons pas besoin de savoir, l'auteur n'arrivant plus à écrire,  décide de quitter la ville, Milan, où il habite, pour partir pendant toute une saison, s'installer dans la montagne.

Nous allons vivre avec lui au rythme de la nature et de ses rencontres. Là, il parcourt les sommets, s'isole du monde pour mieux réfléchir à son existence et à la civilisation qui l'entoure.

C'est avant-tout pour lui, une belle façon de renouer avec lui-même, car cette montagne, il la connaît bien, il y venait déjà lorsqu'il était enfant. Il écrivait des petits mots qu'il glissait dans les fentes des rochers, pour lui dire au revoir, en attendant l'été suivant...

 

C'est un beau récit initiatique, sincère et profond. A offrir à tous les amoureux de la montagne qui n'ont pas peur de la solitude...

En plus de quelques belles références littéraires, des descriptions de paysages, poétiques et magnifiques, qui m'ont enchantées, j'ai vraiment aimé me plonger dans cette ambiance particulière où tout est dans le ressenti du temps qui passe.

Un auteur que je relirai avec grand plaisir. Un beau voyage pas très loin de chez nous mais superbement décrit.

J'étais maintenant sur le fil entre les deux vallées de ma vie, et je marchais sur les dalles de pierre que la glace avait fendues, et sur cette mousse si douce que l'on trouve à trois mille mètres. D'un côté de la ligne de partage des eaux, celui de l'âge adulte, le ciel était limpide, d'un bleu si dense qu'on aurait pu le toucher. De l'autre, celui de l'enfance, des nuages arrivaient par bouffées, formant des volutes qui se dissolvaient à mes pieds...

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21 juin 2019 5 21 /06 /juin /2019 05:25
POL, 2018

POL, 2018

Les saisons, c'est un sentiment, une émotion. Nous entretenons avec chacune d'elles une relation intime et personnelle. Sentir cet attachement, quel que soit le moment de la saison que l'on préfère, c'est peut-être cela "être de saison" au sens de l'expression française. C'est être dans l'instant, être dans la vie.

Nous nous faisons parfois une représentation figée de la durée des saisons, comme si celle-ci était définie par décret, ou comme un calendrier scolaire ; mais la saison n'est pas de cet ordre-là, et ne l'a jamais été.

Lorsque j'ai emprunté ce livre à la médiathèque, je ne savais pas qu'il ne s'agissait pas d'un roman. En fait, c'est un genre de livre difficile à classer dans une catégorie. On pourrait dire que c'est un essai...très poétique !

 

L'auteur y développe son ressenti, ses expériences et ses réflexions autour de "nagori", un mot japonais, qui signifie aussi bien "la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter" que "la séparation", ou les "conséquences, les dégâts ou les suites d'un événement" ou alors "ce qui reste, ce qui subsiste dans le monde en lieu et place d'une personne... ou de quelque chose" ou encore si on regarde l'étymologie du mot "l'empreinte laissée par les vagues après qu'elles se sont retirées de la plage".

 

Dans sept courts chapitres, l'auteur nous explique que nous vivons selon deux types de temporalité, cyclique (ce sont les saisons) et linéaire, la plus difficile à ressentir et à comprendre pour nous car elle est variable selon nos émotions et est parfois impossible à appréhender comme dans le cas de la radioactivité (tant la durée de vie est importante). 

 

Tout cela sert de prétexte à parler de la notion de saison, de ce qu'elle signifiait pour les anciens, qui n'avaient pour se nourrir et ce, quel que soit le pays dans lequel ils vivaient, uniquement les fruits et légumes "de saison" (d'où les nombreuses famines), puis qui ont appris au fil des siècles à conserver les aliments jusqu'à aujourd'hui où certaines personnes ne savent plus quand est la saison des tomates ou des fraises, par exemple...tant on peut trouver de tout en toutes saisons. 

Ainsi chaque saison d'un fruit s'accompagne du plaisir de le (re) découvrir (voilà pourquoi on fait un vœu lorsqu'on mange la première fraise ou la première cerise). Puis le goût du fruit évolue jusqu'à la fin de sa saison, ou on éprouve de la nostalgie, annonçant ainsi la longue attente avant l'année suivante, où auront lieu les retrouvailles, si on est encore en vie...

 

L'auteur nous démontre aussi que le rapport entre produit et saison est devenue aléatoire aujourd'hui selon où l'on habite mais reste "hautement symbolique".

Les saisons permettent au temps de se dérouler de façon cyclique, et de voir revenir des dates anniversaires d'événements heureux ou malheureux, sur lesquelles nous bâtissons notre vie quotidienne, tant c'est rassurant !

 

Elle s'appuie sur de nombreuses références littéraires pour parler de la symbolique des saisons, n'hésitant pas à citer des exemples pris dans les contes pour démontrer l'importance dans notre imaginaire de consommer des fruits de saison, le "hors-saison" étant considéré comme un "trésor" idée qui perdure aujourd'hui, quand on considère son impact écologique.

 

A deux reprises l'auteur prend l'exemple sur le genre poétique japonais du haïku, pour expliquer que ce genre privilégiant la notion de temps cyclique, ramène les catastrophes naturelles ou les événements historiques marquants (comme Hiroshima, ou Fukushima) à une image du temps qui fera son travail de renaissance, ce qui est porteur d'espoir, certes pour les hommes mais ne doit pas les empêcher d'apporter des solutions concrètes. Ces catastrophes ne peuvent pas pour autant être considérées comme des événements que l'on va oublier à la saison suivante...

Ainsi les japonais en parlant d'Hiroshima, ne disent jamais: "les américains ont jeté la bombe" mais, "la bombe est tombée"...

 

C'est un livre court, empli d'anecdotes et de réflexions sur notre vie quotidienne et notre monde moderne. Il est empli de sagesse qu'on aime ou pas la culture japonaise, qu'on soit ou pas attiré par le Japon, il nous apprend à voir le monde autrement.

A maintes reprises lors de ma lecture, j'ai pensé que je n'avais jamais songé à voir les choses selon le point de vue que l'auteur nous propose, et j'ai trouvé que c'était très enrichissant de le découvrir. 

 

Et comme le veut la coutume de "l'o-miokuri" au Japon, une coutume qui consiste à "raccompagner la personne qui s'en va jusqu'à ce qu'on ne la voit plus"...je vous "accompagne du regard" jusqu'à demain...où je vous emmène dans la Drôme ! 

La nature ne guérit pas de tout, surtout quand la catastrophe a été causée par les hommes.

Songez un instant à un événement qui vous concerne, vous ou vos proches ou qui vous a marqué...une guerre, ou un génocide, et imaginez-le traité sous le régime de la saison, comme s'il s'agissait d'une tempête, sans intention ni cause humaine, comme quelque chose qui s'est produit "tout seul" ; la violence de ce régime vous apparaîtra dans toute son horreur.

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28 mai 2019 2 28 /05 /mai /2019 05:15
Actes Sud 2018

Actes Sud 2018

Vous savez ce que ressens un homme quand il court et qu'il abandonne un mort ou un blessé ? Il court pour sa vie parce qu'il a peur pour lui. C'est cela l'humiliation. Les autres hommes peuvent comprendre cela.
J'ai couru vers le Nil. Les grenades lacrymogènes remplissaient l'atmosphère et moi je pleurais. Je ne sais pas si c'était à cause du gaz ou à cause du jeune qui était mort, ou à cause de moi, ou si c'était pour tout ça à la fois. En revenant j'ai vu de mes propres yeux un grand nombre de morceaux humains laissés par le tank...

Témoignage de Mahmoud Essayed

Désolée de commencer la présentation de ce livre, que j'ai lu depuis déjà pas mal de temps, par un extrait aussi choc...mais c'est indispensable à mes yeux, même si je sais par avance ce que certains d'entre vous vont me dire. Libres à vous de passer votre chemin, bien entendu, ce roman est très dur mais malheureusement le reflet d'une réalité qui a été occultée par de nombreux médias partout dans le monde...

 

"J'ai couru vers le Nil" est en effet, un livre qui raconte comment en 2011, les jeunes égyptiens se sont révoltés contre le pouvoir en place de Moubarak, contre l'autorité, l'injustice et la corruption, entraînant avec eux des gens de tous âges et de toutes conditions. 

Alors que leurs parents effarés ne désiraient aucun changement par besoin de sécurité, et avaient peu à peu tout accepté sans se poser aucune question, les jeunes arrivent à faire démissionner Moubarak. Mais rien ne change pour autant et l'armée prend le pouvoir, soutenue par les Frères Musulmans.

Les médias à force de persuasion montent la population contre les manifestants (on les accuse d'être payés par les pays étrangers, d'avoir reçu des formations pour devenir révolutionnaires).

Les manifestations tombent dans l'horreur : les  jeunes, les femmes, et leurs enfants ainsi que tous ceux qui les avaient rejoints sont massacrés par l'armée. Tous ceux qui croyaient à la révolution se retrouvent torturés, broyés, meurtris, les filles violées, salies. Des familles entières explosent ou tombent dans le désespoir pleurant la perte d'un des leurs, et la justice ne fait rien : elle donne raison aux bourreaux. 

 

Le lecteur suit ainsi la vie d'Asma, jeune enseignante refusant de faire un mariage arrangé et de porter le voile, et celle de Mazen, un jeune ingénieur travaillant dans une cimenterie.  Ils se sont connus dans une réunion politique, sont tombés amoureux et s'écrivent de nombreuses lettres quand ils ne peuvent pas se voir. Par ces lettres le lecteur en apprend beaucoup sur les événements.

 

Khaled et Dania eux, n'appartiennent pas au même milieu bien qu'ils soient tous deux étudiants en médecine et qu'ils fassent partie des hôpitaux mobiles s'installant en périphérie des manifestations pour soigner les blessés. 

Le père de Dania est le général Alouani. Il est chef de la Sécurité d'Etat. Il vit dans la foi "sans omettre aucune obligation ni recommandation et sans faire un pas avant de s'être assuré qu'il est conforme à la charia".

Il mène une vie bien remplie et à part sa "session matinale (prière, lecture du Coran, petit-déjeuner, puis copulation licite)" il ne s'occupe que de son travail...et n'hésite pas à faire torturer les prisonniers pour obtenir des aveux. 

Il aime sa fille qui est "la source de la joie la plus profonde de son existence" et va tout faire pour l'éloigner du jeune homme.  

Khaled est fils de chauffeur. Son père Madani se battra pour obtenir justice, car hélas Khaled fera partie des jeunes tués. On lui proposera de l'argent pour qu'il retire sa plainte "le prix du sang". Le colonel responsable de ce qu'on peut appeler un assassinat sera blanchi par la justice malgré les nombreux témoignages qui l'accusent. 

 

On rencontre aussi Achraf, un bourgeois copte, comédien désabusé, fumeur de haschich qui est tombé amoureux d'Akram, sa domestique musulmane. Il va peu à peu se joindre à la révolution à la grande déception de sa femme Magda qui va fuir, car leur appartement donne directement sur la place Tahrir. La vie d'Achraf change alors radicalement. Le hasard lui fait croiser Asma qui s'est réfugiée chez lui. Il va alors prendre part aux manifestations.  Il a vu l'armée charger les jeunes dans le but de les tuer. Il met même un local à la disposition des manifestants. Les dialogues entre Achraf et Akram donnent l'occasion à l'auteur de magnifiques passages sur l'amour et l'acceptation des différences religieuses, culturelles et sociales...

 

On croise aussi Issam, devenu alcoolique, directeur de l'usine où travaille Mazen, qui a été lui-même emprisonné pendant des années, mais qui aujourd’hui ne sait plus où il en est. Ancien gauchiste, il pourrait prendre partie pour la révolution mais non, il n'hésite pas à s'en prendre à ses salariés lui-aussi. De plus, son ex- femme Nourhane, est devenue une présentatrice télé recherchée, emplie d'ambition et prête à tout pour garder sa place, y compris de truquer les émissions et les reportages et d’interviewer de faux manifestants... 

 

L'auteur a choisi de donner la parole à ces différents personnages (bourreaux ou partisans de la révolution) tous représentatifs de la société égyptienne au moment de la révolution. Ils sont liés les uns aux autres et le lecteur va donc les retrouver tout au long de sa lecture. Ils se croisent, s'aiment, se détestent, se côtoient dans les manifestations ou s'opposent. On les voit évoluer dans un sens ou dans un autre, s'impliquer ou au contraire profiter des événements pour tirer leur épingle du jeu. 

Ce mélange d'histoires personnelles autour de la révolution de 2011, place Tahrir au Caire, peut rendre la lecture un peu difficile par moment car il faut faire un effort pour se souvenir des personnages. Mais le plus difficile reste non pas la forme du  roman mais la lecture des scènes de torture et des massacres perpétrés par les bourreaux, prêts à casser à n'importe quel prix cette révolte. 

 

C'est un roman très dur mais exceptionnel, proche du récit car il présente entre deux histoires le témoignage de six manifestants dont les noms bien entendu ont été changés. Tous les événements sont réels et seuls les noms des personnages et leurs relations ont été modifiés. 

Le style est direct sans fioritures. L'auteur sait de temps en temps  faire preuve d'humour et nous parler d'amour, voire de sensualité. Il est très humain et raconte les événements choquants avec beaucoup de finesse.

Le récit ne laisse aucun espoir à la mise en place d'une démocratie dans le pays. Inutile de se voiler la face, c'était hier dans un pays proche de nous et nous n'avons eu qu'une vision très édulcorée des événements...

 

Ce qui m'a le plus choqué en dehors des massacres et des tortures, c'est... le test de virginité des jeunes filles musulmanes, mis en place pour les humilier, pour leur faire abandonner la lutte, les salir à jamais et, l'hypocrisie avec laquelle certains se servent de la religion, comme c'est le cas du prédicateur, le Cheikh Chamel qui est devenu très proche de l'état, reçoit beaucoup d'argent pour divulguer la bonne parole et se sert donc de la religion et du Coran, pour faire peur au peuple et le manipuler. 

 

A noter 

Ce roman dont la traduction littérale du titre arabe est "La république comme si", est toujours interdit en Égypte et dans la plupart des pays arabes sauf au Liban, en Tunisie et au Maroc.

L'auteur vit aujourd'hui aux États-Unis. Il est poursuivi pour "insultes envers le président, les forces armées et les institutions judiciaires égyptiens" par un tribunal militaire. 

Son témoignage courageux de la dérive de son pays ne peut laisser personne indifférent. 

Le mari a le droit de vérifier que la marchandise est de bonne qualité et qu'il n'y a pas de contrefaçon. Si tu savais, Mazen, comme je me sens humiliée dans ces moments-là ! j'ai l'impression de n'être pas grand-chose, de ne pas avoir de dignité. Une simple marchandise dans une vitrine, attendant le client qui paiera le prix et l'emportera.

Le général se tut comme s'il mettait de l'ordre dans ses idées, puis il regarda l'homme d'affaires et poursuivit :
Nous vous chargeons, vous et vos collègues, d'ouvrir des médias de toutes sortes : des chaînes de télévision et de radio, des journaux, des sites internet. Il faut que nous reprenions l'initiative. Notre devoir est de conscientiser les Égyptiens pour les rendre capables de mettre le complot en échec...

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26 avril 2019 5 26 /04 /avril /2019 05:22
Les Editions Noir sur blanc/ Collection Notabilia, 2014

Les Editions Noir sur blanc/ Collection Notabilia, 2014

C'est par la mer que tout est arrivé. Par la mer, avec ces deux bateaux qui ont un jour accosté ici. Pour moi ils ne sont jamais repartis, c'est le vif de ma chair et de mon âme qu'ils ont éperonné avec leurs ancres et leurs grappins.

Pendant quarante-cinq années_j'ai eu le temps de les compter_, j'ai vu passer ces hommes, ces femmes, ces enfants, dignes et égarés dans leurs vêtements les plus convenables, dans leur sueur, leur fatigue, leurs regards perdus, essayant de comprendre une langue dont ils ne savaient pas un mot, avec leurs rêves posés-là au milieu de leurs bagages.

Dès leur arrivée dans le grand hall, on les prit de déposer leurs affaires, ce qui ne va pas sans protestations, sans pleurs, sans méfiance malgré l'assurance qui leur est donnée de les retrouver intactes. C’est tout ce qu’ils possèdent de leur vie précédente, la plupart du temps guère plus qu’un peu de mauvais linge et un modeste nécessaire de toilette, quelques photos, un violon ou un harmonica, une bible, une croix, une ménorah, une icône peinte. A l’épreuve de tout quitter, faut-il que leur soit ajoutée celle de perdre leurs maigres biens.

Nous sommes le 3 novembre 1954. 

Dans quelques jours le centre d'Ellis Island va définitivement fermer.  

A un kilomètre de la Statue de la Liberté, pendant près d'un siècle, l'île a été utilisée comme centre d’accueil pour les immigrés en provenance de toute l'Europe.

 

John Mitchell, le directeur y a travaillé pendant près de 40 ans. Il est maintenant seul dans le lieu déserté et attend le bateau qui doit venir le chercher.

 

Pendant que les dernières heures s'égrènent peu à peu, les souvenirs de sa douloureuse vie remontent à la surface et il décide de les coucher sur le papier. 

Il se souvient de son arrivée sur l'île, de Liz sa femme adorée qui alors qu'elle était infirmière sur le centre, est morte bien trop tôt du typhus.

Il se souvient aussi de ses années de solitude jusqu'à ce qu'arrive Nella, l'immigré d'origine sarde, accompagnée de son frère "pas comme les autres". Nella qui sera celle qui va bouleverser à nouveau sa vie et qui le poussera à commettre des actes dont il ne se relèvera jamais.

 

Dans cette longue confession, touchante et merveilleusement écrite, l'auteur nous fait entrer dans les plus intimes pensées de John, tentant de comprendre avec lui, la solitude, le sens de ce destin tragique qu'il a dû accepter sous peine de devenir fou... et ce dilemme impossible entre le travail bien fait, administratif et froid et sa sensibilité d'homme, devant tant de détresse humaine.

 

A travers ce roman où se mêlent récit et fiction, l'auteur nous parle des conditions d'accueil pour ne pas dire de détention des immigrés passés par le centre, des longs mois d'attente, avant d'avoir l'autorisation d'être accueillis sur le sol américain...et du fameux questionnaire auquel ils devaient savoir répondre, sous peine de voir leur rêve s'effondrer.  

Ils ont été plus de douze millions à passer par l'île, à être soignés, à être mis en quarantaine. C'était la porte d'or, la porte d'entrée incontournable pour "la Mérica". D'après les chiffres officiels 2 % seulement auraient été renvoyés dans leur pays d'origine, parce que trop dangereux, ou pour d'autres raisons. 

 

L'auteur s'est rendu dans le centre transformé aujourd'hui en musée, elle a vu les clichés pris par le photographe du lieu, s'est senti submergée par l'émotion et l'ambiance particulière. 

Elle nous montre que les choix des dirigeants ont eu des conséquences souvent terribles pour les hommes, et que malgré les décisions à prendre, ils n'en étaient pas moins des hommes, pour la plupart touchés de voir tant de détresse humaine, arrivée par bateau de l'Europe. 

 

Aux côtés de personnages imaginaires, le lecteur rencontre aussi des personnages réels, comme Sherman, le photographe qui a réellement pris tous les clichés aujourd'hui exposés au musée.

Il en est de même pour l'histoire de Giorgy Kovacs, arrivé au centre avec sa femme et qui sera dirigé vers l'Amérique du sud, parce que "trop" communiste et considéré comme un danger potentiel. 

 

Un livre bouleversant que je voulais lire depuis longtemps...et qui reste malheureusement toujours une lecture nécessaire. 

 

Je compte poursuivre la découverte de Gaëlle Josse dont je n'avais lu jusqu'à présent que le superbe roman "Les heures silencieuses", présenté ICI sur le blog. 

Cette jeune italienne brune et affligée avait atteint en moi des régions inconnues, de ces lieux dont l'existence reste insoupçonnable et dont la brusque découverte nous tend un miroir où se reflète un inconnu...

Ces photos me mettent mal à l'aise. Je sais ce qui se cache derrière elles, et je ne connais que trop leur mode opératoire, la plupart du temps indiscret et insistant...
Les futurs modèles se trouvaient dans l'impossibilité de refuser cette prise de vue...
Beaucoup n'avait jamais vu d'appareils photos de leur vie.

L’épisode vécu avec l’écrivain hongrois Giorgy Kovacs et son épouse Esther m’a fait réaliser, bien des années plus tard, mais avec une dureté qui me fait encore mal aujourd’hui, que les martyrs sont toujours du côté de l’esprit, les coupables, du côté de la force, et que l’Histoire demeure le seul juge...

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1 avril 2019 1 01 /04 /avril /2019 05:25
Gallimard 2018

Gallimard 2018

Celui d'avant ne voulait pas découvrir les conséquences de ce qui avait eu lieu, il était assez sage pour deviner que les mauvaises nouvelles peuvent attendre lorsque les bonnes ne viennent pas les tempérer, mais il est bien obligé de suivre celui qui les vivait, il n'avait pas la main, il s'éteignait peu à peu sans le savoir dans la conscience nouvelle qui, comme d'un sommeil confondu avec l'existence, émergeait.
J'ai tourné la tête très lentement, de nouveau comme si le tueur était là : comme un enfant qui continue de faire le mort après le départ des méchants qui le cherchent et qui ne peut s'empêcher de regarder à travers ses doigts ce que, s'il était mort comme il feint de l'être, il ne pourrait voir...

...j'avais la sensation que je n'en sortirai jamais, que cette non-sortie devait m'apporter, si c'était possible, quelque sagesse. Je ne devais sortir ni de l'hôpital, ni du livre, le second étant le mode d'emploi du premier. Certes, la mort n'était pas au bout du chemin, de ce chemin-là en tous cas, mais "j'avais ici des choses à apprendre et à vivre" que je n'aurais pu connaître ailleurs.

Comment parler de soi et du monde, de soi dans le monde, quand ce qui a été vécu la veille est expédié ailleurs, apparemment très loin, par ce qui est vécu aujourd'hui ?

...en la décrivant ainsi, j'échappais à ma condition. Il m'avait fallu atterrir dans cet endroit, dans cet état, non seulement pour mettre à l'épreuve mon métier, mais aussi pour sentir ce que j'avais lu cent fois chez des auteurs sans tout à fait le comprendre : écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même...

Prix Fémina 2018

Ce livre n'est pas un roman, c'est un récit...le récit d'une terrible et éprouvante reconstruction physique et psychologique, après que l'auteur ait été victime de l'attentat de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. 

Je ne voulais pas le lire mais une amie m'a proposé de me le prêter le temps que je voulais...

C'est une lecture éprouvante et un livre admirable. Il ne peut se lire d'une traite et je n'ai pas honte de dire que j'ai fait des pauses...tout en ayant irrésistiblement envie de le reprendre et de ne pas abandonner trop longtemps l'auteur, dans sa chambre d'hôpital.

 

Comment ce survivant a-t-il pu puiser en lui tant de courage, de persévérance pour avoir envie de continuer à vivre ?

Lui qui est devenu une gueule cassée, car atteint par les balles sur la mâchoire inférieure, nous narre ici le long parcours vers une guérison possible. 

Mais je vous rassure, malgré le sujet, il y a très peu de passage triste finalement...

 

L'auteur laisse parler son coeur et nous livre son ressenti.

Il nous parle des liens qui l'unissent au personnel soignant, de leur patience, de leur douceur, de leur empathie mais aussi de leurs doutes. Il y a les infirmier(e)s et aides-soignant(e)s mais aussi sa chirurgienne, avec qui il va entretenir une relation exceptionnelle.  C'est elle qui va pratiquer les opérations  les plus spectaculaires, comme la greffe du péroné pour remplacer la mâchoire inexistante, combler le trou et pouvoir revasculariser et reconstruire une mâchoire fonctionnelle (d'où le titre, le lambeau).

Se nourrir redeviendra donc possible, reprendre goût à la vie en quelque sorte...

Leur humanité est sans borne et nous ne pouvons que les admirer pour cela et, pour tout ce que donnent ces personnes quotidiennement, à ceux qui ont besoin de soin. 

 

Bien sûr, la scène de l'attentat est décrite avec beaucoup de réalisme et les minutes qui ont suivi l'horreur, où l'auteur n'a pas encore mal au niveau de sa blessure, ni compris qu'il était blessé, sont très éprouvantes. Il ne sait pas encore ce qui l'attend et nous entrons peu à peu dans son ressenti. Mais nous comprenons tout de suite, que le traumatisme sera  incommensurable, impossible à partager avec tous ceux, comme ses proches, ses amis, et nous compris, qui n'étions pas là. 

 

Pendant ses longs séjours à l'hôpital, la musique (Bach en particulier) et les livres lui tiennent compagnie. D'ailleurs il ne descend jamais au bloc sans ses doudous... quelques livres cachés contre lui. 

 

Mais je tenais à vous dire que ce livre ne parle pas que de l'attentat, ou des nombreuses et éprouvantes opérations de reconstruction...

L'auteur est journaliste à Libération et à Charlie Hebdo. Il continue à écrire, à lire, à s'intéresser à l'actualité et nous livre ses réflexions à ce sujet.

Il nous parle aussi de ses amis, des circonstances de leur première rencontre, de sa famille, de sa relation avec celle qu'il aime et qui vit outre-atlantique, de ses gardes du corps et de la relation particulière qui le rattache à eux. 

Il s'interroge sur son métier de journaliste, sur l'écriture et ce que cela lui a apporté et lui apporte à présent. 

 

Le lecteur est étonné et touché en plein cœur par la sincérité des propos, leur justesse de ton et le fait que l'auteur se mette à nu, nous montrant à quel point il est devenu vulnérable, mais à aucun moment il ne tombe dans le pathos, ni ne manifeste une quelconque violence ou idée de vengeance. 

Pour revivre parmi les vivants, il lui fallait pour se reconstruire, passer par une longue phase où il a cherché à comprendre celui qu'il était devenu, tout en faisant le deuil de celui qu'il avait été...

 

Ce récit n'est pas gai et souvent dérangeant, mais j'ai trouvé important de le lire car si tout le monde se mobilise lors des attentats pour être solidaire de l'horreur, on oublie ensuite ce combat mené par les victimes pour non seulement revenir à la vie mais redevenir tout simplement humain. 

Ce récit a une véritable dimension littéraire, il va au-delà du simple témoignage.

Chers amis de Charlie et Libération,

Il ne me reste pour l’instant que trois doigts émergeant des bandelettes, une mâchoire sous pansement et quelques minutes d’énergie au-delà desquelles mon ticket n’est plus valable pour vous dire toute mon affection et vous remercier de votre soutien et de votre amitié. Je voulais vous dire simplement ceci : s’il y a une chose que cet attentat m’a rappelée, sinon apprise, c’est bien pourquoi je pratique ce métier dans ces deux journaux – par esprit de liberté et par goût de la manifester, à travers l’information ou la caricature, en bonne compagnie, de toutes les façons possibles, même ratées, sans qu’il soit nécessaire de les juger.
...

Extrait présent dans le récit mais à lire en totalité dans "Libération"

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4 mars 2019 1 04 /03 /mars /2019 06:22
Editions Chèvre-Feuille Étoilée, 2019 / Collection "d'un espace, l'autre"

Editions Chèvre-Feuille Étoilée, 2019 / Collection "d'un espace, l'autre"

Violence révolutionnaire contre violence coloniale.
Nous voilà, nous les victimes, séparées pour un siècle. Et pourtant il y a tant d'amour non-dit entre nos deux rives qui se sourient malgré la nuit, à cause du grand malentendu qu'on leur a imposé. Oui, seules des générations neuves peuvent briser le mur d'incompréhension qu'on nous a savamment édifié.

Qu'importe, disait-on, le nombre des victimes, des martyrs, l'essentiel est d'arriver au but suprême, l'indépendance. Je l'ai cru, maintenant je révise, avec le recul, mon jugement. Aujourd'hui, je pense qu'aucune cause ne mérite qu'on lui sacrifie autant de vies humaines...

Une fois, une élève venue du Nigéria a écrit, dans un bilan de cours "En français, ce que je n'aime pas, c'est quand on nous demande d'écrire au passé. C'est compliqué d'écrire au passé. Et puis moi, le passé je n'ai pas envie de m'en souvenir. Je fais tout pour l'oublier."

Suite à leur rencontre dans une réunion littéraire, les auteurs, tous deux romanciers, décident de correspondre pour échanger leur vision de leur terre d'origine, l'Algérie

 

Djilali est tout de suite attiré par les yeux bleus de Sophie. Ils lui rappellent ceux d'une jeune Juliette rencontrée à l'école. 

Sophie a une envie irrépressible de mieux connaître l'Algérie, ce pays que les siens ont pourtant renié, tout en en gardant de lui, un souvenir, toujours davantage embelli d'année en année. 

Ce recueil est la compilation de leurs correspondances durant tout un été : les seize courtes lettres se complètent parfaitement et surtout, se répondent.

 

Nés tous deux à vingt ans de distance, ils n'ont bien évidemment pas le même point de vue sur leur pays. 

Sophie est fille de "Pieds-noirs". Elle vit aujourd'hui en Suisse et enseigne le français. Elle va chercher à retrouver l'Algérie telle que la lui décrivait sa mère, celle des grandes fêtes colorées et si vivantes, des rires et des chants, des mounas que l'on partageait, et des pieds nus dans le sable...

Djilali est né un peu avant la guerre d'Indépendance dans un petit village entre Alger et Oran. Pour lui, l'Algérie c'est à la fois de beaux souvenirs d'enfance, mais aussi la pauvreté,  l'injustice, la dureté de la guerre et des hommes, la rancœur de certains algériens et leur légitime colère, mais aussi la joie d'aller à l'école pour apprendre toujours plus, grâce à ses instituteurs qui croyaient en lui.

Evidemment, tous deux n'ont pas vécu la même enfance, mais ils restent reliés pour toujours à l'Algérie, leur pays, celui où se trouvent leurs racines familiales.

 

Ce qui m'a touché dans ce récit épistolaire, c'est la sincérité des propos et le respect mutuel dont tous deux font preuve, lors de leurs échanges.

Ceux de Djilali, qui nous livre ici des propos particulièrement apaisants, sont emplis de sagesse. C'est lui le plus âgé et il fait donc preuve de maturité répondant à Sophie, lui expliquant ce qu'elle n'a pas vécu, comme par exemple la vie quotidienne des algériens pauvres, les horreurs de la guerre d'indépendance, la responsabilité des hommes politiques.

 

Ce recueil est une belle façon de revisiter l'histoire en croisant le regard et le ressenti de ces deux personnes différentes.

Il peut être lu dès l'adolescence même si je reconnais que ce genre de récit épistolaire n'est pas forcément facile à aborder pour des ados.  Cela vaut la peine de fournir un certain effort pour entrer dedans.

Ces lettres peuvent de plus, être utilisées en classe puisqu'elles se répondent. Je suis certaine qu'elles pourront être la base de débats constructifs.

Leurs deux regards, complémentaires, dressent le portrait d'un pays meurtri auquel le silence a fait considérablement de mal, comme il a fait du mal aux hommes. Ce silence a entraîné son lot de violence, amenant les hommes à taire leur amour pour lui, et cela, des deux côtés de la méditerranée.

 

Le sujet glisse forcément sur le thème des migrants, de tous les temps et de la méditerranée qui depuis des décennies, a été traversée, car porteuse de tous les rêves... de déceptions et de pertes humaines considérables. 

 

Le fait que tous deux cherchent à comprendre, remettent en questions leurs a-priori et s'interrogent, tout en tentant de trouver un chemin commun sur lequel les générations futures pourront s'appuyer pour pardonner, est un beau message d'espoir... 

J'ai cependant trouvé le ton employé par Djilali, par moment trop moralisateur ce qui a un peu gâché ma découverte. 

 

Merci à Babelio et aux Editions "Chèvre-feuille étoilée" de m'avoir permis de découvrir cet échange épistolaire. Cela me donne envie de découvrir les livres de ces deux auteurs. 

Encore une fois je te propose d'avancer l'un vers l'autre et non pas l'un contre l'autre.

tous les livres sur Babelio.com

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1 mars 2019 5 01 /03 /mars /2019 06:13
L'Asiathèque, 2019

L'Asiathèque, 2019

Le point positif quand on arrive à Taïwan, c'est qu'on n'a plus les problèmes qu'on a en France. Et quand on revient en France, on n'a plus les problèmes qu'on avait à Taïwan.

La seule véritable aventure, c'est de tout laisser. Un aller sans retour et sans savoir où l'on va. Lâcher prise, se laisser porter, abandonner toute détermination, et le plus difficile, s'y complaire. Déposer les armes devant l'angoisse des lendemains, comme un ultime combat contre soi-même.

Voici un récit autobiographique plein d'humour et qui se lit en un clin d’œil tant le lecteur est désireux d'en savoir plus sur le parcours atypique et si original de cette jeune femme dynamique qui ne manque pas de cran... l'auteur. 

Un jour en effet, cette jeune enseignante de philosophie décide de tout quitter, son pays, ses amis et son métier pour partir à Taïwan étudier les mathématiques et leur histoire...en chinois ! 

Un défi qu'elle se lance à elle-même comme : "le sommet qui me reste alors que tous les autres ont été gravis".

 

Le parcours du combattant peut commencer. Charlotte devient "Jiajia", un prénom qui veut dire "bon" ou "meilleur" en chinois. Elle retrace pas à pas ses difficultés... de l'inscription à l'obtention de ses diplômes.

 

L'organisation de l'université là-bas est déroutante pour un étudiant habitué à l'université française. Jiajia est heureusement très adaptable. Cela tombe bien car elle découvre qu'à Taïwan c'est le plus adaptable_ en fait celui qui a la meilleure résistance nerveuse et la meilleure concentration_ qui sera récompensé par le succès. Beaucoup d'étudiants abandonnent sans que jamais personne ne se demande ni ce qu'ils sont devenus, ni pourquoi ils ont tout lâché.

 

Il lui faudra apprendre la langue tant écrite qu'orale, se plonger dans des livres que les autres étudiants ne regardent même pas. Elle place la barre TRÈS haut parce qu'elle doute toujours d'elle-même. 

 

Les pensées de Dao de jing la soutiennent et la réconfortent quand tout va mal et elle nous en livre quelques-unes au fil du récit. 

Jiajia reprend également confiance chaque fois qu'elle pense à Guan-gong, la seule divinité censée la protéger contre les mauvaises énergies, et les esprits malveillants, et qui doit aussi lui assurer la richesse et la réussite.  Jiajia  a découvert son existence en se rendant dans un temple avec un ami taïwanais. Sur le ticket rose, où se trouve la réponse de Guan-gong à ses questions, il est clairement dit que tout ce qu'elle est venue faire à Taïwan sera une réussite. Alors à quoi sert de se décourager !

 

Elle doit aussi s'adapter à la vie quotidienne, à la sédentarité ce qui est difficile pour une alpiniste accomplie, aux objets domestiques récalcitrants et dont le mode d'emploi est du chinois, à la chaleur et l'humidité, et aux moustiques...

Elle réussira à décrocher ses examens pas sa seule volonté et le travail incommensurable qu'elle fournira pour y arriver, s'éloignant souvent de son but, car elle trouvera peu d'aide parmi ses pairs, les autres étudiants l'ignorant et ses professeurs ne comprenant pas sa démarche personnelle. 

Comment faire pour apprendre à comprendre ?
Comment apprendre à comprendre lorsqu'on croit avoir été formée à pouvoir tout comprendre ?
...
Il faut comprendre. Et surtout ne partir de rien. Effacer tout ce que je sais, tout ce que j'ai pu savoir ou cru que je savais.

Si un professeur veut garder ses élèves, il vaut mieux qu'il n'enseigne pas. Autrement dit, qu'il laisse les élèves se hisser à son niveau. Inutile de tirer sur une plante pour la faire pousser, il suffit de lui donner les conditions nécessaires, et elle poussera toute seule. Mais c'est un peu oublier qu'il faut une énergie monstrueuse pour arriver à pousser et qu'il faut se battre pour avoir sa part de terreau.

Le sage gouverne par le non-faire
Il enseigne par le non-dire
(Dao de jing 2)

J'ai trouvé ce récit littéraire brillant, à l'image de son auteur, qui est une femme admirable. J'ai aimé l'immersion dans la culture taïwanaise et les réflexions philosophiques qui étayent le récit. Ses remarques sur l'enseignement en général et celui des mathématiques en particulier, sont tout à fait édifiantes pour qui a déjà enseigné, et s'est déjà demandé pourquoi certains enfants échouent, ne comprennent pas ou s'ennuient en classe quel que soit leur âge. 

 

Il n'est pas nécessaire d'être mathématicien pour la suivre dans son parcours, car en fait, elle nous livre davantage de réflexions que de formules mathématiques ! Elle nous décrit la démarche intellectuelle des chercheurs scientifiques, les différences didactiques entre les universités occidentales et orientales. Bien entendu, nous savons que nos deux cultures sont fondamentalement différentes mais malgré tout, nous sommes souvent étonnés de ce que l'auteur nous dévoile... 

 

Merci à Pascaline et aux Editions L'Asiathèque de m'avoir fait confiance à nouveau et proposé cette lecture en SP. J'ai fait une belle découverte et j'ai passé un très agréable moment à lire ce récit plein d'humour...

Avec les beaux jours, on voit apparaître un étrange animal qui suscite à chaque fois la même stupéfaction : le touriste. Pourtant, j'en avais déjà vu dans mes montagnes, et même il y en avait plein et ils faisaient un peu tache dans le décor. Mais ici, c'est la rencontre du troisième type. L'homme blanc tout droit sorti du catalogue Décath', ne se sépare pas de ses chaussures de rando, du gilet et du short plein de poches, couleur camouflage, du chapeau à la Indiana Jones, des jumelles autour du cou et du sourire satisfait de l'aventurier en goguette qui pourrait croiser un autobus sauvage.

Cette dynamique et sympathique jeune femme a non seulement obtenu son diplôme de doctorat en cotutelle à Paris et à Taipei en 2012, mais a été sélectionnée à la suite d'un concours pour un poste de professeur à la National Chiao Tung University à Taïwan. Elle y poursuit son enseignement et ses recherches, qui portent sur l'histoire des mathématiques de l'Inde et de la Chine. 

[Extrait de la troisième de couverture]

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10 décembre 2018 1 10 /12 /décembre /2018 06:12
Alma Editeur, 2018

Alma Editeur, 2018

Quand j'étais petit, j'habitais dans un village de Seine-et-Marne où il n'y avait pas beaucoup de gens "issus de la diversité"comme disent les hommes politiques, comme si la Diversité était un pays d'où viendraient des gens bizarres comme vous et moi.

A l'école, aucun espace protégé n'existe. C'est la jungle pure. Tout est danger pour l'enfant. J'ai vécu ces années comme une bête traquée et j'aurais pu déchiqueter les autres avec les dents...

Voilà un récit autobiographique qui ne manque pas de charme. Il a pour sous-titre "romance télévisuelle avec mésanges". 

J'ai eu envie de le lire après avoir vu l'auteur lors de l'émission "28 minutes" sur Arte. Son interview était très intéressante.

 

Olivier Liron, autiste Asperger, nous raconte comment, alors qu'il n'avait que 25 ans, il a gagné au jeu télévisé "Questions pour un champion" et en quoi cette victoire a changé sa vie.

Nous voilà donc (re)devenu spectateur, le temps de moins de 200 pages.

 

Nous sommes en 2012, sur le plateau de FR3, à une heure de grande écoute, et nous sommes suspendus aux lèvres de ce jeune candidat qui veut coûte que coûte gagner. Nous avons l'impression d'avoir nous-même le buzzer entre les mains ! 

Nous le suivons dans son ressenti, ses angoisses, ses révoltes...

Le récit de sa participation est une véritable partie de plaisir car ses propos ne manquent pas d'humour pour nous décrire les dessous de cette émission-culte et de son présentateur.

Je ne suis pas une adepte de la télévision en général, et encore moins des jeux télévisés, mais bien sûr je connaissais ce jeu suffisamment pour apprécier les propos de l'auteur. 

 

Ce qui m'a frappé à la lecture de ce récit, c'est que chaque fois qu'il décrit une étape vécue du jeu, qu'il nous livre les propos de Julien Lepers, j'entendais la voix du présentateur ! Surprenant tout de même...

Bien sûr, vous l'aurez compris, le récit des différentes étapes du jeu et donc du succès du jeune Olivier, n'est que prétexte à parler de sa différence, en tant qu'autiste Asperger, de ses motivations pour s'en sortir dans la vie, et des événements importants et marquants de sa vie. Il a fait de sa différence une force...

 

Ainsi si les quatre grandes parties du récit sont découpées selon les différentes étapes du jeu télévisé (Le Neuf points gagnants ; Le Quatre à la suite ; le Face-à-face ; le Super Champion), le contenu est un méli-mélo de dialogues savoureux, de confessions, et d'émotions.

 

Il a une mémoire phénoménale qui caractérise sa différence. Il est capable de retenir des listes de dates sans se tromper et enregistre les numéros quel qu'ils soient, même si ce sont des plaques d'immatriculations. 

Il nous raconte  avec un certain détachement d'autant plus poignant les difficultés de sa mère pour l'élever, les souffrances qu'il a subies dans son enfance, perpétrées à l'école par ses camarades de classe qui n'acceptaient pas sa différence.

Il nous relate aussi les brimades subies, œuvres de ses professeurs et des personnels de l'Education nationale, déçus que son comportement quotidien ne corresponde pas à celui attendu, car observé habituellement chez les excellents élèves. 

Il nous raconte aussi sa vie familiale entre deux parents tous deux professeurs de mathématiques mais que tout oppose...le père est adepte de randonnée et de voile et sa mère, passionnée de botanique, ce qui rend chaque sortie familiale compliquée, elle ne rêvant que de s'arrêter pour admirer les plantes, lui de faire le tour de la forêt en trois heures.

Il retrace sa tristesse quand il se rend compte que sa mère est finalement malheureuse, son amour démesuré pour sa grand-mère Josefa...mais aussi ses premiers émois amoureux, son incompréhension du monde qui l'entoure, car il n'a pas les codes, et la honte qu'il a de son corps, car la différence, et la honte qui va avec toutes les humiliations s'inscrit aussi dans le corps... 

 

Avec son humour décapant, la justesse et la finesse de son analyse psychologique, les scènes décrites et l'attitude des différents participants aux jeux, ne pourront laisser personne indifférents.

Mais autant vous dire que le lecteur passe du rire à une vive émotion.

 

Les moments où il nous parle de lui, de sa différence et de sa vie sont poignants et d'une grande sincérité. C'est ce mélange, ce contraste, cette découverte de la différence qui rend ce récit d'une rare authenticité, unique en son genre...

 

C'est un moment de lecture d'une rare intensité, à lire absolument et à donner à lire à vos grands ados car ce  livre est une ode à l’acceptation de soi, et cela peut leur permettre de réfléchir sur l'importance de faire pour eux-mêmes... de leurs faiblesses une force.

Nous les formatons trop pour qu'ils entrent dans la norme et quand ce n'est pas le cas, quel qu'en soient les raisons, nous en faisons des êtres malheureux... 

 

Il est donc plus qu'urgent que dans notre société qui n'a jamais tant voulu nous faire entrer dans un moule, chacun puisse cultiver ses passions, ses différences, sa richesse intérieure et donc sa singularité...

 

La joie, le vert paradis, la douceur de l'enfance, ça, désolé, on repassera, je n'ai pas connu. Cela restera à jamais pour moi incompréhensible, cette violence. Ça marque au fer rouge...

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17 novembre 2018 6 17 /11 /novembre /2018 06:26
Éditions La Peuplade, 2018

Éditions La Peuplade, 2018

 

Préface de Daniel Charlier ; Traduit du danois par Inès Jorgensen ; 

Validation linguistique à partir du texte groenlandais par Jean-Michel Huctin. 

 

Dans la ville de Nuuk, capitale du Groenland, cinq voix s'élèvent, celles de cinq jeunes en quête de leur identité. Leur entrée dans la vie adulte est marquée par de profonds changements qu'ils nous racontent...

Fia ne s'entend pas bien avec Peter qu'elle aime pourtant...elle découvre qu'elle aime les femmes en tombant amoureuse de Sara, une véritable tempête sentimentale pour elle.

Ivik comprend qu'elle n'est pas une femme malgré son corps qui lui dicte le contraire. Sa relation avec Sara est conflictuelle et elles se quittent non sans souffrance.

Sara choisit de vivre...Elle est très attirée par Fia.  Sa sœur vient de mettre au monde pour la première fois un adorable bébé et ce bonheur tout neuf l'incite à penser au sien. 

Inuk, le frère de Fia a fui au Danemark car il a honte d'être groenlandais. Mais là-bas rien ne se passe comme il l'espérait maintenant qu'il a eu une relation secrète avec un homme marié.

Arnaq a été abusée par son père quand elle était petite. Depuis elle sombre dans l'alcool et ne cesse d'abuser à son tour de ses parents en leur soutirant de l'argent.

Arnaq et Inuk ne peuvent que pardonner pour se délester du poids de ce qu'ils ne peuvent pas maîtriser.

 

Être soi-même envers et contre tout et tous, aimer et être aimés à leur tour, écouter leur corps, et leur cœur...devient leur seule préoccupation.

Et leurs histoires se rejoignent pour n'en former qu'une seule...

 

 

Née en 1990, Niviaq Korneliussen a grandi à Nanortalik, au sud du Groenland. "Homo sapienne" marque un tournant dans l’histoire littéraire groenlandaise en rejoignant un lectorat en-dehors de la terre natale.

L’écrivain(e) inuit(e) s’affirme avec ce premier livre comme "la nouvelle étoile du Nord".

Cette jeune groenlandaise de 28 ans nous livre ici une autofiction qui ressemble à un cri de détresse. Elle voulait choquer les Inuits : elle a écrit un roman qui est devenu un best-seller au Groenland et qui a dépassé les frontières !

 

Dans un langage cru pas toujours facile à suivre, et qui pourra en choquer certains (comme la couverture d'ailleurs soit dit en passant...), elle nous parle d'une génération "perdue" qui ne sait plus comment vivre, ni pourquoi, mais une génération qui veut sortir de ses peurs ancestrales,  qui se livre sans fioriture et nous fait entrer dans son intimité. 

Chacun des personnages a sa propre sensibilité.

 

Comment vivre librement sa sexualité dans une communauté aussi réduite ?

56 000 habitants en tout aujourd’hui au Groenland !

Comment réinventer un avenir heureux ?

 

Nous suivons les jeunes dans les boites de nuit, dans l'intimité de leurs nuits d'amour, dans leur solitude et leurs doutes : ils se cherchent, sortent des normes établies et bousculent les repères de ceux qui refusent de les voir tels qu'ils sont, et qui ne comprennent pas qu'ils ne peuvent pas entrer dans un moule imposé par la société.

 

Les jeunes que nous découvrons, vivent avec leur temps, sortent, boivent, utilisent des drogues, tombent amoureux, sont connectés au monde entier !

Chaque chapitre a pour titre celui d'une chanson.

 

L'auteur mélange trois langues : l'anglais, le groenlandais et le français, ce qui rend ses propos encore plus réalistes. Le texte passe du narratif au réel : échanges sur Facebook, textos, extraits de journaux intimes...

 

C'est un roman résolument moderne, une plume à découvrir, une ouverture nécessaire à plus de tolérance, un premier roman qui nous amène bien loin du Groenland tel qu'on le rêvait, loin de la toundra, des Inuits, des phoques et des ours polaires...

Le vocabulaire très cru fait que ce roman intéressant à plus d'un titre, n'est pourtant pas à mettre entre toutes les mains.

Vous êtes prévenus et d'ailleurs... je ne vous mets pas d'extraits !

 

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23 juin 2018 6 23 /06 /juin /2018 05:27
Ed Philippe Picquier, 2015

Ed Philippe Picquier, 2015

Quand il rentre en voiture, après la nuit tombée, une guirlande lumineuse en forme d'arbre installée par le restaurant lui tristement, au milieu des lumières clairsemées provenant des fenêtres des préfabs, renforçant encore l'impression de dénuement. Il ne sait pas combien de personnes qu'on appelle encore des réfugiés habitent là ; l'ensemble est resté un camp amélioré sans jamais devenir comme un nouveau hameau.

En fait, les opérations de décontamination ont un effet d'irradiation sur les ouvriers : c'est bien parce que l'irradiation est dangereuse que les travaux de décontamination sont effectués, mais si on craint l'irradiation, on ne peut pas faire les travaux de décontamination...

Devant une table de jardin, recouverte d'une nappe blanche, le marié et la mariée sont acclamés et applaudit par les parents et amis, près d'eux, puis les habitants des préfabriqués, rassemblés autour, sur plusieurs rangs...
Les jeunes mariés allument ensemble une énorme bougie en forme de cœur puis,sans façon, échangent un baiser.

 

Ce recueil contient six courts récits mettant en scène le quotidien des rescapés de Fukushima, après la catastrophe nucléaire et le tsunami qui ont ravagé le Japon en mars  2011.

 

Le premier récit débute en racontant la catastrophe, le lecteur se retrouve au milieu du chaos, puis le second se passe juste après et ainsi de suite au fur et à mesure que la vie reprend le dessus, que le temps passe et que l'espoir refait surface.

Ce sont de beaux récits authentiques, touchants, réalistes...et terriblement humains. 

 

Le lecteur découvre...

Les silences (en particulier des politiques et spécialistes) qui n'ont pas permis aux survivants de comprendre l'ampleur des dégâts de la catastrophe nucléaire.

Le déni de toute une partie de la population qui ne veut pas se faire du souci pour quelque chose qu'ils ne voient pas (les radiations). 

Les drames sous-jacents qui ont détruit des familles entières, aujourd'hui amoindries car amputées de plusieurs de leurs membres... Et les déchirements :  certains ont voulu fuir et d'autres rester dans la zone affectée. 

 

Pendant la lecture, nous partageons le quotidien de ces êtres en deuil, leur détresse et leurs doutes.  Ils sont terriblement courageux et résolus, dignes et tellement vivants.

Nous rencontrons au fil des récits, des parents inquiets parce que leur fils travaille encore dans la centrale ; un moine qui a vécu le tsunami et en a miraculeusement réchappé. Ce dernier ne sait pas comment aider son père, car depuis ce jour-là, il a perdu la tête et récite des "soutras" en virevoltant sur lui-même toute la journée.

Nous croisons la route de cette jeune mère et de son fils qui se rendent au commissariat pour se soumettre à un test ADN, dans l'espoir de retrouver le père, un pompier disparu ; puis deux amies qui se retrouvent pour la fête des morts, après que l'une d'entre elles ait quitté subitement la région, son retour amenant d'un coup de multiples questions autour des radiations ; enfin un retraité participe bénévolement aux opérations de décontamination... il est gravement malade et se sait condamné.

Le dernier récit nous projette dans le futur lorsque des années après sur la montagne de déchets radioactifs (d'où le titre, "la montagne radieuse" !), un homme organise des visites guidés pour des touristes curieux.

 

Ce n'est pas un livre lourd à porter malgré la gravité du sujet.

L'auteur nous dévoile la vie de ces gens simples avec beaucoup de poésie et nous découvrons des êtres emplis de sérénité et qui ont une certaine philosophie de vie. Dans cet après-chaos, chacun trouve sa place...pour recommencer à vivre.

Ce sont des récits à la fois tristes et doux, lumineux et sombres...mais la vie est toujours là, bien présente. Il y a des chants de grillons et de cigales, des araignées d'eau, des mantes religieuses qui nous le prouvent...mais aussi un mariage, et beaucoup de solidarité et d'empathie. 

 

Rien d'étonnant, car l'auteur est un moine zen qui vit à 45 km de Fukushima dans le temple de Fukuju où il est veilleur. Il a publié un "Journal de la catastrophe" et "Vivre à Fukushima" pour continuer à informer sur le quotidien des habitants des zones sinistrées. 

Connu pour ses nombreux écrits, il a été récompensé en 2001, par le plus important prix japonais de littérature, le Prix Akutagawa pour "Au-delà des Terres infinies" (la traduction du titre original est " Des fleurs dans les Limbes" et vous pouvez le trouver sous ce second titre parfois). 

L'auteur explique d'ailleurs dans sa postface, qu'écrire lui est apparu comme un besoin, impossible à refréner...On le comprend après avoir vécu ces événements, rien ne peut être comme avant. 

 

Un livre indispensable pour réfléchir sur les problèmes posés par le nucléaire, à découvrir donc...

 

Les récits rassemblés ici ont tous été écrits en plein milieu de la terrible transformation qui a affecté le réel après la catastrophe du 11 mars.
(…)
il s'est avéré qu'écrire des romans m’était tout aussi indispensable pour vivre que respirer, quels que soient les taux de radioactivité relevés dans l’air.

Postface écrite par l'auteur

 

Ce recueil entre encore sans que je l'ai voulu en le choisissant, dans le challenge de Philippe "Lire sous la contrainte"...

Le titre du recueil devait être...

La montagne radieuse / Genyû Sôkyû

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9 avril 2018 1 09 /04 /avril /2018 05:30
Dargaurd, 2016

Dargaurd, 2016

Ce que j'aimais quand j'étais petit enfant, c'était grimper dans les citronniers du jardin...planter des oignons au pied des orangers et manger des clémentines sous les arbres.

 

Cette bande dessinée retrace l'histoire vraie de Haytham, un jeune syrien, aujourd'hui réfugié en France avec sa famille. Le lecteur découvre donc le parcours de ce jeune adolescent.

 

Haytham est né en 1996 à Deraa. Il a 14 ans quand la révolution éclate en Syrie au printemps 2011. Il va se joindre aux manifestants. Il est clair pour lui que les jeunes manifestent pour la paix...pas par engagement politique. 

La répression est terrible : l'armée tire aussitôt sur la foule ! 

 

Son père enseigne les mathématiques. Mais, parce qu'il tient des propos qui vont à l'encontre du gouvernement de Bachar El Assad, il perd son travail et finit par s'engager dans la révolte.

Il est contacté par la BBC et couvre pour l'Occident les événements de son pays. Ses interventions sont très médiatisées et il devient l'un des leaders politiques le plus recherché du pays : il doit désormais fuir la Syrie pour sauver sa vie. Il se rend tout d'abord en Jordanie, puis gagne la France. Quelque temps après, sa femme et ses deux fils, dont Haytham partent à leur tour pour le rejoindre. La famille est enfin réunie et saine et sauve, mais les débuts sont difficiles malgré tout. 

 

Haytham va tout d'abord apprendre le français, puis poursuivre brillamment ses études en maths. Il obtient le baccalauréat S en 2015, avec mention Bien, et poursuit aujourd'hui des études scientifiques. 

 

L'auteur raconte avec beaucoup de simplicité mais une certaine distance, les événements qui ont obligé Haytham et sa famille, à fuir leur pays en 2012.

Il manque un petit quelque chose qui nous fait rester en dehors du récit et qui nous empêche d'être véritablement touchés. Mais ce n'est pas grave car  l'auteur, a voulu, avant toute chose, apporter un témoignage, faire entendre une voix réelle..plutôt que d'émouvoir. 

 

Le contraste entre les deux pays, les deux modes de vie est bien sûr évoqué, mais l'important est mis sur ce moment stratégique où tout bascule dans la vie de la famille, et où il n'est plus possible pour le père de rester en vie dans son propre pays, tout simplement parce qu'il a eu le tort de penser différemment du gouvernement en place. 

 

Cette BD est donc à la fois un récit de vie et un documentaire. Elle est intéressante à proposer aux ados dès 13 ans.  Elle peut leur permettre d'y voir plus clair dans les événements actuels en Syrie, et elle me semble parfaite pour une première approche.

A la fin de son récit, le jeune adolescent syrien remercie tous ceux qui l'ont aidé. Il pense en particulier qu'il doit sa réussite actuelle à la France qui l'a accueilli, sa famille et lui...

 

Le récit de la vie du jeune Haytham est racontée par Nicolas Hénin, un reporter spécialiste de la Syrie qui connaît bien le pays et qui a été pendant près d'un an otage de Daesh ( de juin 2013 à avril 2014). Elle est illustrée, de façon très réaliste et tout en noir et blanc par Hyungeun Park.

 

Vous pouvez écouter Haytham sur la vidéo ci-dessous. Elle vous donnera sans aucun doute envie de lire son histoire...ou de partager cette lecture avec vos ados. 

 

Parler, raconter sa Syrie avant l'exil, c'est ce qui compte pour lui. Il est toujours prêt à témoigner, dire le manque de liberté, le bref printemps syrien violemment réprimé. Son père, prof de maths, faisait partie des démocrates au premier rang des défilés qui demandaient plus de liberté au pouvoir.

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11 octobre 2017 3 11 /10 /octobre /2017 05:57
Gallimard, 2009 / Folio, 2010

Gallimard, 2009 / Folio, 2010

Je suis né quand j'ai pu un jour le ceinturer de mes bras et l'appeler Papa sans qu'il ne fasse rien d'autre que me passer sa main dans les cheveux.

Tu m'aimais tout bas, sans effusion comme on murmure pour ne pas troubler l'ordre des choses. Tu m'aimais tout bas sans le dire, sans éprouver le besoin d'élever la voix.

C'est une phrase qui m'a ravagé, dans cette lettre incroyable de retenue et de lucidité chez cet homme qui avait décidé de se tuer et qui , sans trembler, avait écrit à chacun de ses fils et à quelques proches...
"Chapeau Eric, il a fait du chemin le gamin du Grand-Parc"

 

Tout le monde connaît  Eric Fottorino un journaliste très médiatique, que j'ai vu et entendu maintes fois à la télévision, et un écrivain passionné de cyclisme depuis son adolescence.

L'auteur a écrit de nombreux romans ou récits et plusieurs ont obtenu des prix littéraires. 

Il est vrai que le Jury de "Elle" sélectionne souvent des romans forts qui me plaisent...Du coup je n'ai pas hésité un seul instant à emprunter celui-ci, lorsque je l'ai trouvé à la médiathèque et que j'ai su qu'il avait obtenu en 2010, le Prix des Lectrices de Elle. 

 

Dans ce récit bouleversant, Eric Fottorino tente de comprendre pourquoi son père, ce kinésithérapeute si doux, si généreux et doué de ses mains,  a mis fin à ses jours brutalement.

Avant de comprendre, et peut-être d'accepter, ce geste inattendu et si douloureux pour ceux qui restent, l'auteur va explorer la moindre parcelle de leur relation et réfléchir à ce qu'ils ont réellement partagé durant leur vie commune.

Il nous parle donc de ce père adoptif, Michel, qui après avoir épousé sa mère, lui a donné son nom et l'a élevé, en l'absence de son père biologique, rejeté par la famille de sa mère parce qu'il était juif et marocain.

Le lecteur découvre un père discret et pudique qui grâce à son amour et sa présence silencieuse, va l'aider à grandir et à devenir un homme responsable de ses choix...

 

Les souvenirs heureux resurgissent, la tante Zoune, les vacances en famille, la joie immense de pouvoir dire enfin "papa" et les virées à vélo où il faut serrer les dents pour se dépasser et enfin voir dans les yeux de son père...de la fierté. Le jeune Eric, moqué parce qu'il n'a pas de père, et que sa mère élève seule vient de trouver enfin son héros... 

De sa Tunisie natale son père adoptif avait gardé un teint mat et l'amour de la mer et du soleil, mais surtout une certaine nostalgie, et des souvenirs de son propre père et de son enfance, très forts. Le jeune Eric se les approprie et devient lui aussi un tunisien déraciné. 

Maintenant devenu orphelin, il ne lui reste plus que sa propre famille, ses jeunes frères et la lettre écrite par son père à chacun de ses trois fils, reçue post-mortem. Il lui reste aussi, pour penser à lui, les personnages de ses propres romans auxquels il a donné les traits et le caractère de son père. 

 

Voilà un récit empli de nostalgie, mais d'une rare sensibilité sous la plume d'un écrivain masculin. Il en a fallu de la souffrance, enfouie au fond du cœur de ce petit banlieusard de la cité du Grand-Parc à Bordeaux, pour aujourd'hui écrire des mots aussi beaux.

Ce récit intimiste prend un caractère universel car il nous interpelle sur les liens du sang, la force de l'amour filial, la profondeur des non-dits et le manque, si vif, ressenti lors de la disparition d'un de nos parents. 

 

C'est un bel hommage à son père mais toutes les questions non abordées durant leur vie commune, resteront sans réponse à jamais, comme celles du pourquoi de ce geste et les regrets de ne pas avoir su être là à temps pour l'en empêcher...

"Ce sont les mots qu'ils n'ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil", cette phrase de Montherlant mise en épitaphe est terrible...

En tous les cas, l'auteur, lui, a eu un besoin vital d'écrire et de dire son ressenti avec ses mots à lui, pour ne pas oublier. 

Un très beau livre à lire de préférence, un jour où vous avez le moral...

Vous pouvez lire l'avis d'Ecureuil bleu ci-dessous.

 

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26 juin 2017 1 26 /06 /juin /2017 06:10
Gallimard, 2011

Gallimard, 2011

Je m'étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois.
Je me suis installé pendant six mois sur les rives du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du Nord.
...
J'y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka. Le reste_ l'espace, le silence et la solitude_ était déjà là.

 

Ce récit de voyage, parfait à lire en cette saison pour nous rafraîchir un peu,  raconte la vie quotidienne de Sylvain Tesson lors de son séjour en Sibérie. Il avait déjà fait un bref voyage sur les bords du lac Baïkal quelques années auparavant et s'était promis d'y retourner. C'est donc tout naturellement que, désireux de faire un break dans sa vie trépidante d'occidental, il se décide à s'exiler pour s'installer dans une isba, perdue dans la forêt.

Lorsqu'il part là-bas, il est plutôt dépressif et bien décidé à se retrouver, à se reconnecter à la nature et à renouer avec les gestes du quotidien. Et s'il ne peut changer le monde autour de lui, il va tenter de changer le regard qu'il porte sur lui.

La plupart d'entre nous n'aurait pas choisi de s'exiler dans un lieu aussi isolé pour retrouver le moral. Lui va y vivre durant six mois, de la fin du mois de février à juillet 2010, seul ou presque, car à plusieurs jours de marche du premier village. 

Il va vivre de ses propres ressources, avec beaucoup de provisions tout de même et surtout une quantité d'alcool phénoménale, ce qui est à mon avis, la preuve qu'il ne va pas bien du tout.

Lorsque le dégel va faire sortir les ours de leur hibernation, on lui donnera deux chiens et un fusil et des fusées pour se protéger...

 

Il mène donc une vie rude mais qui lui laisse tout le temps nécessaire pour lire, réfléchir et rêver à un autre monde mais aussi pour être visité à l'occasion par des touristes russes (très riches) de passage ou quelques amis ou voisins des bords du lac...

Sa vie est tout de même plutôt solitaire à tel point qu'il se compare souvent à un ermite.

Les conditions de vie sont extrêmes même si le voyage a été fort bien préparé et que les habitants proches veillent en quelque sorte sur lui, à leur façon, car en février c'est encore l'hiver et le temps est long quand on ne peut sortir que quelques heures par jour. 

Il passe donc beaucoup de temps à marcher au dehors pour explorer les sommets proches le temps d'un bivouac, ou bien à observer la nature et surtout les oiseaux (des mésanges en particulier) qui s'approchent de son isba et viennent récupérer de plus en plus en confiance les miettes laissées sur le rebord de la fenêtre, chose qu'il n'avait apparemment jamais vécu dans sa vie, mais aussi les migrateurs qui arrivent dès les beaux jours. 

Mais, et c'est ce qui compte pour lui, il va retrouver le goût de vivre, grâce à tous les gestes qu'il doit fournir pour subvenir à sa vie quotidienne, comme fendre le bois pour se chauffer, casser la glace pour récupérer de l'eau quel que soit le temps, allumer le feu, pêcher pour avoir quelques provisions supplémentaires et mettre un peu de variété et de vitamines dans ses repas...

Et lui qui ne savait pas au départ s'il serait capable de "se supporter" va traverser cette épreuve haut la main... et retrouver la paix, enfin c'est ce qu'il nous dit. 

 

Un bois n’a jamais refusé l’asile. Les princes, eux, envoyaient leurs bûcherons pour abattre les bois. Pour administrer un pays, la règle est de le défricher. Dans un royaume en ordre, la forêt est le dernier bastion de liberté à tomber.

Comment mesurer le confort de ces jours libérés de la mise en demeure de répondre aux questions ? Je saisis à présent le caractère agressif d'une conversation. Prétendant s'intéresser à vous, un interlocuteur fracasse le halo du silence, s'immisce sur la rive du temps et vous somme de répondre à ce qu'il vous demande. Tout dialogue est une lutte.

 

Voilà un livre difficile à résumer qui nous livre les réflexions quotidiennes de l'auteur et une expérience de vie très personnelle mais pour moi ce n'est pas un essai et je suis donc surprise qu'il ait obtenu  le Prix Medicis essai en 2011. 

Je suis souvent admirative quand je lis le récit de personnes qui se sont ainsi abstraits volontairement de la vie "moderne", pour vivre en solitaire des mois durant. Ce n'est pas le fait d'être privé du confort occidental que j'admire, mais plutôt celui de ne plus avoir de contact avec nos proches, nos amis ou notre famille et celui de s'ouvrir aux autres, aux gens du pays par exemple, de découvrir d'autres univers. La Sibérie est un lieu qui comme l'Alaska me fait rêver, mais je sais que je n'irai jamais y vivre car je n'aime pas les extrêmes ! 

Aussi je ne comprends pas pourquoi la lecture de ce récit, que l'auteur appelle un "journal d'ermitage", me laisse une sensation de manque, une sorte de déception alors que le livre est facile à lire et même par moment agréable. 

J'avais offert ce livre en cadeau à mon père lors de sa sortie et je ne l'avais jamais lu depuis. Lui qui était un grand fan des récits d'aventure et de voyage sur l'arctique, qui adorait Jack London et autres auteurs, avait simplement manifesté le désir de lire un jour un des écrits de Sylvain Tesson qu'il voyait de temps en temps à la télévision. Bien sûr j'avais profité de son souhait pour le lui offrir. Je me souviens qu'après sa lecture, mon père m'avait dit :  "Bon, il est allé là-bas c'est sûr, mais est-ce qu'il a vraiment vécu tout ça...". 

Et maintenant, des années après, une fois ma lecture achevée je comprends ce qu'il avait voulu me dire car c'est tout à fait ce que je ressens aujourd'hui.

Je ne peux pas nier que l'auteur soit allé s'installer dans son isba, ni qu'il ait vu tout ce dont il nous parle. Mais je suis davantage sceptique sur ce qu'il a vécu en profondeur et l'expérience qu'il en aurait retiré me paraît quasi factice. J'ai eu trop souvent l'impression que dans ce récit, Sylvain Tesson jouait un rôle.

Du coup je n'ai pas été touchée par ses mots comme je le pensais. 

Je sais bien que les mots sont réducteurs et que comme les photos ils ne traduisent qu'un instant sorti d'un contexte et d'une ambiance. Mais l'écriture ne m'a pas conquise et donc si l'exploit reste admirable, je n'ai pas été touchée par le récit qu'il en fait.

Certains passages de réflexion sont intéressants, d'autres  même sont poétiques, mais le récit du quotidien imprégné de remarques très occidentales (je devrais dire très parisiennes et mondaines) m'a souvent surpris...car cela crée un décalage et souvent je me suis demandée ce qu'il faisait là-bas, finalement. 

Certes son voyage a été bien préparé et cela est normal d'éviter tout risque inutile quand on part dans des milieux extrêmes mais du coup il n'y a pas d'aventure à proprement parler, pas de surprise, pas d'intérêt et même lui passe beaucoup de temps à ne rien faire et à s'ennuyer ( et à boire seul ce que les russes ne font jamais).

C'est donc évident que ce livre est un livre de commande puisque même une vidéo a été filmée de son aventure, ce qui paraît bien surprenant pour quelqu'un qui veut se couper du monde...

Mais cela encore, n'est pas le noeud du problème. C'est l'écriture de son récit qui ne sonne pas juste. Il s'adresse à un public, pas à lui-même comme on le ferait dans un véritable journal de bord. Il donne à voir...et du coup je n'ai pas cru à son ressenti, c'est trop distancié et dépourvu d'émotions, même quand il apprend que son amie le quitte, je n'y ai pas cru. 

J'ai également été très souvent lassée par ses trop longues citations qui font pourtant référence à des livres que j'ai lus pour la plupart (pas tous je vous rassure)...et je n'ai même pas partagé avec lui ce plaisir de lire.  

En tous les cas, s'il  a eu une expérience positive suite à son séjour, cela ne l'a pas rendu ni plus modeste, ni moins narcissique. Je l'ai trouvé finalement très pédant et plutôt imbu de lui-même, impression que j'avais déjà eu en l'écoutant dans les médias. 

Les contradictions abondent et je crois qu'il aurait dû être un peu plus "transparent" et évoquer le coût réel de cette opération "ermite en Sibérie", les nombreux sponsors (comme Millet) qu'il remercie tout de même en fin d'ouvrage, l'équipe télévisée de Bo Travail qui l'a forcément suivi et je ne vais pas tout vous lister : je n'aurais pas abordé cette lecture de la même façon...

 

Quand on se méfie de sa vie intérieure, il faut emporter de bons livres : on pourra toujours remplir son propre vide. L’erreur serait de choisir exclusivement de la lecture difficile en imaginant que la vie dans les bois vous maintient à un très haut degré de température spirituelle. Le temps est long quand on n’a que Hegel pour les après-midi de neige.

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8 décembre 2016 4 08 /12 /décembre /2016 07:20
Editions Globe, 2016

Editions Globe, 2016

Pourquoi toute notre colère et notre chagrin accumulés ne produisent que du silence. ça ne va pas, il faut qu'une voix s'élève pour raconter cette histoire...parce que c'est mon histoire et celle de ces jeunes hommes disparus, parce que c'est l'histoire de ma famille en même temps que celle de notre communauté...

 

Grâce à la littérature et à l'écriture, Jesmyn Ward, petite fille noire, curieuse, sensible et intelligence est arrivée à "sortir de son milieu". Déjà le lecteur le sait et aborde cette lecture avec cette idée en tête. 

 

L'histoire se situe en grande partie à DeLisle, dans le sud du Mississipi et nous fait entrer dans la communauté noire, où la pauvreté et le racisme font partie du quotidien. 

L'auteur y raconte une double histoire, en alternance.

 

Tout d'abord, elle raconte l'histoire de sa propre famille. Il lui faudra remonter à ses origines pour mieux comprendre la force qui anime les femmes de sa famille et nous conter de belles histoires de passion, de courage, de maternité  et de travail...

Mais aussi des histoires d'hommes faibles qui désertent, se font plaisir, n'assument pas leurs enfants et se font servir...

Et de belles et touchantes histoires d'enfance, avec les jeux dans la forêt, les courses pieds nus en été, les taquineries...mais aussi parfois la tristesse lorsque les parents se séparent.

Le lecteur découvre aussi ses histoires d'adolescente, les difficultés scolaires, les remarques racistes, les garçons qui ne la respectent pas...

Parce qu'elle a sous les yeux l'exemple d'une mère aimante et travailleuse, elle refusera de se complaire dans l'alcool et la drogue, fera de sa réussite scolaire son cheval de bataille et survivra en faisant de l'écriture, son unique moyen d'exprimer sa difficulté de vivre.

 

Ensuite, entre deux chapitres où elle nous raconte sa vie de famille, elle nous conte la disparition de cinq jeunes parmi ses proches qui vont mourir subitement en pleine jeunesse. Quatre années terribles où la mort rôde autour de la petite communauté : overdose, suicide, accidents de voiture causés par des tiers, mais aussi règlement de compte ou décès par balle.

Parmi eux...son petit frère, le seul garçon de la fratrie, celui qu'elle n'a pas réussi à protéger ce soir-là du chauffard qui a percuté sa voiture, comme elle pouvait toujours le faire quand il était petit...Joshua.  

Elle aura attendu treize ans pour nous parler de ce drame et de ce chauffard qui n'a écopé que de cinq ans de prison, alors qu'il conduisait en état d'ivresse, cinq ans pour des vies gâchées et un événement qui a achevé de briser sa famille. 

Pour cela, la structure du récit remonte le temps, alors qu'elle partait du passé pour arriver à aujourd'hui quand elle nous contait l'histoire de sa famille, elle part de la disparition la plus récente d'un de ces cinq jeunes, pour arriver à la plus ancienne, celle de son petit frère...celle par qui tout arrive. 

C'est ici que le passé et l'avenir se rencontrent. Cela se passe après l'attaque du pitbull, après le départ de mon père et le coeur brisé de ma mère. Après les petites brutes au lycée, après les blagues racistes, après que mon frère m'a révélé comment il se débrouillait pour gagner un peu d'argent...C'est le dernier été que je passerai avec mon frère. C'est le coeur de toute cette histoire...

 

Mais au-delà des souvenirs et des drames familiaux, c'est de son pays dévasté par les cyclones, par la pauvreté, la drogue et l'alcool_qui font des ravages non seulement parmi les jeunes mais aussi parmi les adultes_ qu'elle nous parle, comme s'il y avait urgence de faire tout pour le sauver, pour redonner de l'espoir aux jeunes, pour empêcher les mères de se tuer à la tâche pour des emplois minables et aux pères d'être exploités comme les anciens esclaves l'étaient...

On sent qu'elle a à coeur de nous conter l'histoire de sa communauté et qu'elle porte en elle cette histoire comme un héritage, mais surtout comme un fardeau, comme si tous ceux qui ne savaient pas écrire ou raconter, lui avaient donné la mission de le faire à leur place. Elle souhaite ainsi donner la parole à ceux qui sont encore pointés du doigt à l'école, ceux qui sont pauvres et mal habillés, ceux qui n'ont pas le même choix de vie que les autres et qui ne peuvent envisager librement leur avenir...

 

Les passages où l'auteur dresse parfois maladroitement le portrait des cinq jeunes garçons disparus, les circonstances de leurs rencontres et celles de leur mort sont criantes de réalisme. Ceux où elle nous parle de sa famille sont émouvantes et prennent le lecteur aux tripes. 

C'est donc un récit très vivant et réaliste sur le déterminisme social et ses ravages, un récit sincère, parfois cru et dérangeant, sans concession, qui nous explique les difficultés d'être une jeune femme noire, en Amérique au XXIème siècle, quand on est issu d'un milieu pauvre et modeste et qu'on ne peut se défaire du poids du racisme et des inégalités sociales qui touchent les habitants de cette région.

Au-delà de ce récit qui ne peut nous laisser indifférent, je suis frappée à l'issue de cette lecture, par la tristesse des propos, par ce pays et cette époque qui est la nôtre, où trop peu d'espoir reste aux jeunes de s'en sortir, lorsqu'ils ont eu la malchance de tirer à leur naissance les mauvaises cartes. 

 

Un jeune auteur à découvrir donc... 

Ce récit est devenu dès sa sortie un best-seller aux États-Unis.

 

Tous les chiffres toutes les données officielles le confirment. Ici au confluent de l'histoire, du racisme et de la pauvreté, voici ce que valent nos vies : rien.

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28 novembre 2016 1 28 /11 /novembre /2016 07:10
Albin Michel, 2016

Albin Michel, 2016

 

"Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir et un père comme André Sfar." nous dit l'éditeur sur sa quatrième de couverture. "Ce livre pudique, émouvant et très personnel, est le Kaddish de Joann Sfar pour son père disparu. Entre rire et larmes".

 

Papa est né l'année où tonton Adolf est devenu chancelier : 1933. C'est l'année où pour la première fois on a découvert le monstre du Loch Ness. C'est l'année, enfin, où sortait King Kong sur les écrans. Mon père, c'est pas rien.

 

Il est inutile de présenter Joann Sfar. Tout le monde le connaît. J'aime ses bandes dessinées décalées ! Mais je suis très partagée concernant ce récit de vie.

 

Le père de l'auteur est mort il y a deux ans... 

Ce récit est son hommage à ce père disparu et qui lui manque tant. 

Son père était un avocat célèbre, au caractère bien trempé, qui a mené d'une main de maître toute la maisonnée. Il a fait partie des personnages forts qui ont marqué son enfance.

Ce qui a touché l'auteur est, comme pour nous tous, de voir son père devenir vieux, fragilisé et malade, puis de le voir entrer dans une lente agonie. Il nous raconte ces jours difficiles et ceux qui ont suivi l'enterrement et laisse les souvenirs remonter à la surface.

Entre autres figures marquantes, il y a eu aussi le grand-père dont l'auteur nous parle aussi beaucoup. 

Ces deux hommes ont d'autant plus marqué sa vie que sa mère est décédée alors que Joann n'avait que  trois ans et demi et qu'il a attendu en vain son retour, car on lui avait dit qu'elle était partie en voyage, comme cela se faisait dans beaucoup de famille. 

Un jour, le grand-père lève le voile et lui explique que sa mère ne reviendra plus. Cet accès de vérité marquera le petit garçon à jamais...

 

Deux ans plus tard, parce que ça le démolissait de m'entendre nuit et jour demander quand ma mère reviendrait de son voyage, mon grand-père Arthur a brisé le diktat paternel. Il m'a pris sur ses genoux et m'a dit la vérité : elle est morte.
Ce jour-là, il m'a donné la parole, j'ai cessé d'être un chat domestique, j'ai su où j'étais.
Et le visage de mon grand-père à cet instant-là, je m'en souviens pour toujours. On l'aime un siècle après sa mort, l'homme qui vous dit vrai. Et celui qui par amour vous cache un morceau du monde, je veux dire papa, on l'aime tout autant, mais on met quarante ans à comprendre combien il avait peur, et combien c'est lui qui redoutait les mots.
C'est toi que j'aurais dû prendre dans mes bras, cher papa. J'avais les bras trop petits. Je ne comprenais pas que tu voulais que je te rassure sur la suite des événements.

 

Mais ce livre n'est pas qu'un hommage à sa famille. C'est aussi une ambiance unique dans une époque et des relations familiales particulières, ainsi qu'une immersion dans la religion juive, mais une immersion emplie de critiques.

De bonnes idées y circulent, comme celles sur la paix entre Israël et la Palestine...

Donc mes chers frères, là-bas il y aura la paix le jour où les gens le voudront bien. Et aujourd'hui, ils ne veulent pas.
...
Voilà, mes frères, aimer la paix, c'est se mettre dans une colère folle. Plus je songe à la paix, plus je souhaite vous casser la gueule à tous. Mon papa faisait ainsi, il souhaitait la paix dans le monde et se bagarrait tout le temps. Je crois que c'est inévitable, dès qu'on a un tout petit peu d'ambition pour l'espèce humaine, de se mettre dans une colère folle.

 

L'histoire en elle-même n'est pas à juger bien qu'elle soit très décousue comme le sont nos souvenirs qui remontent à la surface, ou nos pensées lorsqu'on les laisse affleurer. On ne les dompte pas, mais si on les écoute, elles arrivent en désordre, sans aucune chronologie, une pensée amenant les autres et nous faisant passer "du coq à l'âne".

Je connaissais depuis l’âge de trois ans et demi les mensonges des grandes personnes, « ta maman est partie en voyage », mais il a fallu attendre quarante-deux ans et demi pour que j’assiste à ça…Je connais les cadavres. J’en ai disséqué à l’hôpital Pasteur, je connais les os. Aux Beaux-Arts, on n’allait jamais loin sans brandir un fémur ou un maxillaire. Mais je n’avais jamais vu une âme quitter un corps. Voyant comme elle s’est dévouée au chevet de papa, j’ai failli présenter des excuses à ma sœur chérie, pour avoir eu à sa place l’étrange privilège de voir mon père mourir dans mes bras.

 

Ce qui m'a empêché d'accrocher par moment au récit que par ailleurs j'ai lu très vite, car il a un côté prenant, c'est plutôt, je crois,  le style de l'écriture. Je n'ai pas été sensible à ses phrases courtes, mais surtout à son langage cru,  en particulier les passages où il nous parle de la sexualité de son père, que je trouve déplacés car très personnels.

Il y a pourtant beaucoup d'émotion que, sans doute par pudeur, l'auteur stoppe aussitôt, et de l'humour ce qui lui permet de prendre de la distance...

J'ai dessiné, car mon père était incapable de dessiner,
le seul domaine où il ne pouvait pas me juger !

 

J'ai trouvé qu'en cela c'était un livre d'hommes, et c'est sans doute en partie une des raisons pour lesquelles j'ai décroché par moment, bien que ce soit un livre sur le deuil du père et la difficulté d'y faire face auquel tout être humain  est confronté un jour, quel que soit son âge et son sexe. 

Ce qui me reste après quelques jours de cette lecture...malgré les idées et l'hommage touchant à son père, c'est que c'est un récit qui aurait mérité d'être approfondi.  

Le lecteur reste en surface et c'est dommage finalement. 

A lire si on est fan de ses BD décalées pour mieux connaître l'auteur, mais sans plus...

Ensuite à l'hôpital, il n'y a que des bonnes nouvelles. Chaque matin, on vous annonce : "Il va un peu mieux". Et puis un jour, il est mort.

 

Pour en savoir plus sur Joann Sfar, vous trouverez ci-dessous, sur le site de bédéthèque, le lien vers sa biographie et son impressionnante bibliographie.

Car en plus d'être écrivain,  il est aussi réalisateur, scénariste, et ...à vous de le découvrir !

 

Un autre avis beaucoup plus enthousiaste que le mien chez Zazy...

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