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2 octobre 2020 5 02 /10 /octobre /2020 05:15
Gallimard, 2018 / Poche, 2019

Gallimard, 2018 / Poche, 2019

Il y a des moments où ce qui nous entoure et semble devoir servir de décor à notre vie pour l'éternité_ un empire, un parti politique, une foi, un monument, mais aussi simplement des gens qui font partie de notre quotidien_ s'effondre d'une façon tout à fait inattendue...

A partir du mois d'octobre 1976 et jusqu'en 1979, lorsque je revins vivre à Naples, j'évitai de renouer une relation stable avec Lila. Mais ce ne fut pas facile. Elle chercha presque tout de suite à revenir de force dans ma vie ; moi je l'ignorai, la tolérai ou la subis. Bien qu'elle se comportât comme si elle désirait simplement m'être proche dans un moment difficile, je ne parvenais pas à oublier le mépris avec lequel elle m'avait traitée.

Voici le dernier opus de la saga d'Elena Ferrante, "l'amie prodigieuse" que j'ai enfin terminé pendant les dernières vacances. Il était temps que je vous le présente ici.

 

Lenù alors qu'elle semblait avoir enfin réussie à laisser derrière elle son enfance, qu'elle a à présent tout pour être heureuse, est devenue un écrivain célèbre, a épousé un professeur d'Université et est mère de deux adorables petites filles, Dede et Elsa,  plaque tout, pour vivre une vie tumultueuse avec Nino, son ami d'enfance, dont elle a toujours été amoureuse. Même les lecteurs ne la croyaient pas capable de le faire !

 

Entre deux rencontres à Milan, Florence ou Naples, Nino et Lenù voyagent beaucoup mais des événements imprévus vont obliger Lenù à quitter définitivement Florence pour revenir habiter à Naples où elle se rapproche de Lila. Bien qu'éloignée de son amant, elle lui reste encore totalement soumise et a toujours autant de mal à se concentrer pour se remettre à écrire. C'est finalement un ancien manuscrit non publié et qu'elle va ressortir du placard, qui va la sauver et lui rendre la confiance de son éditeur.

Lila qui vit toujours avec Enzo (tous deux ont ouvert leur propre entreprise informatique) prend très mal les agissements de Lenù et ne mâche pas ses mots. 

C'est alors que Lenù apprend qu'elle est enceinte, Lila aussi... 

 

Lors du terrible séisme de novembre 1980, qui ébranle profondément Milan, Lila, qui a eu très peur, fait promettre à Lenù de ne jamais l'abandonner, même si dans ses propos elle lui fait parfois du mal. Lenù qui se sent investie depuis l'enfance par le besoin de protéger son amie, la prend au mot et lui pardonne à nouveau toute sa cruauté.

Déjà que leurs grossesses les avaient considérablement rapproché, les deux jeunes femmes  se retrouvent unies à nouveau... 

 

En fait, tout bougeait...Mais même maintenant que j'y réfléchissais à la lueur des propos de Lila si bouleversée, je savais que l'effroi ne parvenait pas à l'enraciner en moi...Tout ce qui m'arrivait allait passer, mais moi, oui moi, je resterais toujours là, immobile...

J'eus beaucoup de mal à accepter la mort de ma mère. Je ne versai pas une larme et pourtant la douleur que j'éprouvais dura longtemps, et elle ne m'a peut-être jamais quittée...Aussitôt après l'enterrement, je me sentis comme lorsqu'on est surpris par une violente averse et qu'on regarde autour de soi, sans pouvoir trouver un abri.

C'est un tome beaucoup plus dramatique que les précédents car les deux amies vont être frappées de plein fouet par des drames imprévus qui vont ébranler leurs convictions, les rapprocher un temps pour ensuite les séparer à nouveau.

Il y a comme le prédit le titre beaucoup de perte, celle des illusions amoureuses d'abord mais aussi celle des idéaux politiques. Il y a aussi la perte de l'enfance et du monde qu'elles ont connu mais aussi la perte d'êtres chers...le lecteur est totalement pris par l'histoire tant amicale que sociale. 

 

Si ce quatrième opus débute par la description détaillée des déboires de Lenù et traine un peu en longueur, très vite, l'auteur rebondit nous permettant encore une fois d'entrer dans l'intimité de leur relation amicale complexe, mais sans devenir voyeur pour autant. C'est l'heure des bilans et des prises de conscience pour les deux amies. 

En Italie, ce sont toujours les années de plomb et Lila qui s'aperçoit que Gennaro, son fils, se drogue fait tout pour lutter à sa façon, contre le trafic qui sévit dans le quartier. Mais elle ne peut lutter à armes égales :  la corruption et les trafics en tous genres font des ravages dans le quartier, et la camorra veille. 

 

Le temps est donc venu pour le lecteur de quitter définitivement ces deux  formidables femmes d'avant-garde, qui se sont battues pour se sortir de leur milieu social, ont réussi à leur façon leur vie tout en regrettant des tas de choses qu'elles auraient voulu réussir aussi,  et se retrouvent à présent totalement démunies devant le temps qui passe, leurs enfants qui s'éloignent et la vieillesse qui les attend.

Elles sont si humaines, si émouvantes, si fragiles devant les imprévus qui jalonnent leur vie que nous avons du mal à les quitter.

Car à la fin de ce tome cela fait près de 60 ans que nous avons fait leur connaissance, alors que Lila venait tout juste de jeter la poupée de Lenù dans la cave, pour prouver qu'elle n'avait peur de rien et qu'elle était la plus méchante des deux, mais pour aussi la provoquer, déjà, la faire réagir, éprouver son calme en se montrant cruelle, et la faire sortir de sa zone de confort, une relation qui entre elles deux n'a jamais cessé d'être compliquée mais fusionnelle...ce qui explique sans aucun doute que leur amitié ait survécu  aux vicissitudes de la vie. 

Elle possédait une intelligence qu'elle n'exploitait pas : au contraire, elle la gaspillait comme une grande dame pour qui toutes les richesses du monde ne seraient que signe de vulgarité. C'était cela qui avait fasciné Nino : la gratuité de l'intelligence de Lila. Elle se distinguait de toutes les autres parce que , avec grand naturel, elle ne se pliait à aucun dressage, à aucune utilisation, et à aucun but.

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28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 05:17
Gallimard, 2017 / Folio, 2018

Gallimard, 2017 / Folio, 2018

"Devenir". Ce verbe m'avait toujours obsédée, mais c'est en cette circonstance que je m'en rendis compte pour la première fois. "Je voulais devenir", même sans savoir quoi. Et j'étais "devenue", ça c'était certain, mais sans objet déterminé, sans vraie passion, sans ambition précise. J'avais voulu devenir quelque chose- voilà le fond de l'affaire- seulement parce que je craignais que Lila devienne Dieu sait quoi en me laissant sur le carreau. "Pour moi, devenir, c'était devenir dans son sillage". Or je devais recommencer à devenir mais pour moi, en tant qu'adulte, en dehors d'elle.

Après "Enfance, adolescence" et "Le nouveau  nom" présentés sur ce blog depuis longtemps, il était temps que je poursuivre la tétralogie de "l'amie prodigieuse" commencée en 2016 et que je la présente ici. 

En fait, j'ai profité des vacances pour me replonger dans la saga et enfin la terminer. 

Je me souvenais de beaucoup de choses, mais lors de ma relecture, j'ai trouvé encore plus subtil la manière dont l'auteur parle entre les lignes de cette amitié passionnelle entre les deux petites-filles, puis de son évolution quand elles grandissent et deviennent jeunes filles, puis adultes. 

Et pourtant, même lorsque je vivais dans d'autres villes et que nous ne nous voyions presque jamais, même lorsqu'elle ne me donnait pas de nouvelles selon son habitude, et que je m'efforçais de ne pas lui en demander , son ombre me stimulait, me déprimait, me gonflait d'orgueil ou m'abattait, sans jamais me permettre de trouver l'apaisement...
Je voudrais que Lila soit là, et c'est pour ça que j'écris

Dans ce troisième tome, nos deux héroïnes sont rentrées dans l'âge adulte à présent, elles ont 30 ans et chacune suit son destin mais si elles restent liées par un lien qui apparaît comme indestructible, la vie néanmoins les sépare, et Lénù fait tout pour s'éloigner de l'emprise psychologique que Lila a sur elle, sans toutefois y parvenir. 

 

Si vous désirez lire la saga et que vous ne l'avez pas encore fait, rendez-vous plus bas dans la page pour lire seulement mon avis ! 

 

Eléna (Lenù) qui a terminé ses études à l'Ecole Normale de Pise, vient de publier son premier roman. Le succès est à sa porte. Elle se marie et s'installe à Florence avec Pietro, devenu professeur d'université, tandis qu'Adèle sa belle-mère, s'occupe de la promotion de son livre, qui s'avère être très vite un succès.

Dans ce roman, elle décrit ses premières expériences sexuelles et Lenù est stupéfaite de voir que pour ses lecteurs, il semble se résumer à ces passages -là, choquants pour certains _vu le puritanisme ambiant en Italie à cette époque.  Dans une société bien pensante et surtout très croyante où aucune jeune fille n'est sensée connaître les relations sexuelles avant le mariage, son roman apparaît particulièrement d'avant-garde.  

Mais Lénù se retrouve enceinte et incapable d'aligner trois mots pour continuer à écrire. Pas facile d'être auteur à la maison tout en élevant ses filles (elle en aura deux). Elle se sent coincée, inutile, incapable de poursuivre sa carrière littéraire.

Les révoltes féministes se profilent à l'horizon et grâce à la sœur de Pietro, Mariarosa, Lenù se retrouve sur le devant de la scène, bien décidée elle-aussi à participer à sa manière.

 

Pendant ce temps-là, Lila qui a quitté Stefano et s'est enfuit avec Enzo en emmenant son fils Gennaro, trouve du travail dans l'usine de Bruno Soccavo, un ami de Nino Sarratore rencontré lors de leur vacances au bord de la mer. Elle se fait exploitée et harcelée comme les autres employées de l'usine de salaison : les conditions de travail sont inhumaines, et la révolte gronde parmi les ouvriers. Mais Lila veut rester en retrait, elle ne veut pas risquer de perdre son travail. Elle rejette en bloc, les petits bourgeois qui mènent le mouvement de leur maison remplie de livres "avec vue sur la mer".

 

Ses rencontres avec Lenù sont teintées d'agressivité. Toujours aussi directe et cruelle, Lila a le don de pousser son amie à bout pour la faire réfléchir car Lenù est plus indolente. En agissant ainsi, Lila pense l'obliger à donner le meilleur d'elle-même.

Lenù à l'inverse, admire toujours aussi passionnément son amie, qui a toujours été brillante et elle la jalouse souvent, ce qu'elle regrette bien entendu ensuite, mais sa sincérité nous touche.  

 

Leur amitié sonne juste : elles ont été élevées dans le même quartier pauvre et ont cherché à s'en sortir par des moyens différents mais en accord avec ce que le destin leur a réservé et ce que leurs parents ont accepté. Pas facile de franchir l’ascenseur social pour Lenù, qui sans cesse doit se mesurer aux autres comme elle l'a fait durant sa jeunesse avec Lila. C'est avec Nino à présent, qu'elle a retrouvé par hasard, qu'elle se compare, redoutant de ne jamais arriver à avoir autant de connaissances que lui, ni arriver à sa hauteur...ce faisant elle oublie qui elle est, tout comme l'orgueilleuse Lila, va renoncer peu à peu à ses propres rêves.

 

Les deux amies bien qu'éloignées géographiquement ont renoué une relation passionnelle, parfois chaleureuse, parfois destructrice...elles se rapprochent et se déchirent au gré des événements et de leur personnalité. 

Engagées dans la lutte des classes et le mouvement de libération des femmes, les deux jeunes femmes sont obligées d'avancer dans leur vie coûte que coûte, et surtout d'assumer leur choix.

Les années 60-70 ne vont pas être de tous repos pour elles deux ! 

Lila éprouva encore une fois le plaisir anxieux de la violence. Oui, pensa-t-elle, tu dois faire peur à ceux qui veulent te faire peur, il n'y a pas moyen, c'est coup pour coup, ce que tu me voles je te le reprends, et ce que tu me fais, je te le fais à mon tour.

Mon avis

 

Dans ce tome, le lecteur suit encore une fois avec passion le destin des deux amies.

C'est un roman plus politique, engagé, très féministe qui montre bien les difficultés pour Lenù de concilier vie de couple, enfants et métier. Pour Lila, la vie quotidienne n'est pas rose non plus, maintenant qu'elle n'a plus l'argent de Stefano et qu'elle doit travailler en usine, tout en faisant garder son fils. Toutes deux se posent des questions sur leur condition de femmes.

C'est un roman très réaliste qui sent le vécu. L'auteur a elle-même du traverser des années difficiles en même temps que son pays.  En Italie, ce sont les années de plombs et à travers le récit de la vie quotidienne de nos deux héroïnes, le lecteur va découvrir toute une partie de l'histoire de ce pays : les contestations au travail et dans les Universités, les mouvements féministes, la violence qui devient la seule manière de s'exprimer (la situation dégénère entre les fascistes soutenus par la mafia et les gauchistes).

 

Dans ce contexte politique et social agité, l'auteur sait nous parler avec finesse et sensibilité de cette amitié, complexe, parfois pesante et tumultueuse, mais néanmoins sincère et qui dure depuis l'enfance. Elle sait aussi nous décrire avec intelligence et pudeur, les difficultés vécues pour se sortir d'un milieu social et d'un quartier qui vous collent à la peau, quoi que vous fassiez pour chercher à améliorer votre condition. 

Malgré les difficultés de la vie, Lenù (donc l'auteur) nous livre ses plus belles pages sur l'amitié, une amitié qui n'est pas cependant dans ce tome-ci, au centre du récit.

 

Vous l'aurez compris, c'est encore un tome très prenant, certes plus politique que les précédents mais qui nous rappelle que les années 60 en Europe et donc aussi en Italie ont été des années de remaniements importants de nos modes de vie et de nos traditions. 

Un tome indispensable qui nous donne envie de poursuivre la série en lisant le quatrième opus, ce que j'ai fait dans la foulée, profitant des vacances d'été. 

Au fil des ans, il nous était arrivé trop de choses pénibles, parfois même atroces, et pour retrouver le chemin des confidences, il aurait fallu que nous nous disions trop de pensées secrètes. Or moi, je n'avais pas la force de trouver les mots, et elle, qui avait peut-être la force de le faire, elle n'en avait pas l'envie, ou bien n'en voyait pas l'utilité.
Mais je l'aimais toujours autant...

A chaque fois que quelque chose semblait établi dans notre relation, tôt ou tard on découvrait que ce n'était en fait qu'une situation provisoire, et bientôt un changement se produisait dans sa tête, nous déséquilibrant elle comme moi. Je n'arrivais pas à comprendre si ces paroles étaient un moyen de me demander pardon, ou si elles n'étaient que mensonge, dissimulant des sentiments qu'elle se souhaitait pas me confier, ou encore si elles préparaient un adieu définitif...

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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 05:13
Edition 10/18, 2002

Edition 10/18, 2002

La journée s’annonçait splendide. L'orage avait lavé puis astiqué le monde. La mer était une immense tarte aux mûres et le ciel brillait comme le manteau de la Madone. L'air sentait les pins et le sel. Je distinguais les îles de Santa Barbara distantes de quarante miles, à cheval sur l'horizon comme une bande de baleines bleues. C'était le genre de journée qui torturait un écrivain, si belle qu'il savait d'avance qu'elle lui volerait toute son ambition, étoufferait la moindre idée née de son cerveau.

Voilà un livre que j'ai relu depuis un certain temps déjà (au début du confinement) et qu'il faut bien que je vous présente, d'autant plus que certains d'entre vous ont dû, à l'automne dernier, aller voir le film éponyme, adapté de ce roman.

 

Je vous ai déjà présenté sur ce blog trois romans de l'auteur :

- La route de Los Angeles ; 

- Bandini ;

- et Demande à la poussière...

J'ai retrouvé avec bonheur l'humour un peu désespéré, le regard acéré et critique, et la grande sensibilité de l'auteur.

"Au revoir, p'pa. Merci pour tout."
Il m'a vraiment dit ça. Merci pour tout. Merci pour m'avoir engendré sans lui avoir demandé la permission. Merci pour l'avoir fait entrer de force dans un monde de guerre, de haine et de fanatisme. Merci pour l'avoir accompagné à la porte d'écoles qui enseignaient la tricherie, le mensonge, les préjugés et les cruautés en tous genres...
"Au revoir, mon garçon. Donne de tes nouvelles."
Je suis sorti en pensant : "quatre moins deux égale deux", tout en me disant : pauvre Harriet, que Dieu lui vienne en aide.

Henry J. Molise est un écrivain et scénariste à ses heures, toujours fauché. Rien ne va plus dans sa vie : on ne lui offre que des scénarios pourris et il n'arrive plus à écrire.

Ses quatre enfants (Denny, Dominic, Jamie et Tina) sont tous devenus de jeunes adultes mais prennent la maison pour un hôtel-restaurant, le critiquent sans cesse, et soutiennent Harriet, leur mère,  de manière indéfectible quoi qu'il arrive.

Pourtant c'est bien lui qui est prêt à les accepter tous tels qu'ils sont, et leur sert souvent d'intermédiaire pour faire part de leur demande à leur mère.

Un soir, alors qu'il tombe des trombes d'eau, et qu'il rentre chez lui un peu soûl, sa femme lui remet entre les mains un pistolet chargé : elle a cru apercevoir un ours couché sur la pelouse du jardin. Il découvre en s'approchant qu'il s'agit d'un énorme chien de la race des chiens de traîneaux, un chien pataud, très mal élevé et particulièrement...obsédé.

 

Très vite, le chien les adopte et va semer la panique dans le quartier et dans leur vie de famille. Car bien évidemment, personne n'en veut et le chien que la famille surnommera "Stupide" va devenir le centre de tous les problèmes et de tous les règlements de compte. 

L'heure des bilans a en effet sonné pour Henry, et les enfants sont prêts à quitter le nid.

Rien ne va plus ! 

Un chien était certes une fort belle créature, mais il ne savait pas repasser les chemises ni préparer les fettuccines ou le poulet au marsala, pas davantage écrire une dissertation sur Bernard Shaw, et puis un chien a l'air sacrément idiot en bas noirs. Quand je me suis garé dans le parking d'Universal, je m'étais convaincu que Stupide devait partir.

"Mon chien stupide" est paru en 1985, deux ans après le décès de l'auteur. Je l'avais lu lors de sa sortie en France à la fin des années 80, sans doute.

Tout d'abord je tiens à vous rassurer, ne vous en faites pas pour le chien, il saura se faire aimer ! 

 

C'est un roman parfait pour passer un bon moment et garder ou retrouver le moral. L'auteur est toujours aussi critique envers lui-même car vous en doutez, Henry est bien entendu l'alter ego de Fante, avec son côté bourru mais sa sensibilité à fleur de peau, sa facilité à être de mauvaise foi tout en étant capable d'auto-critique, ses doutes et son cynisme bien connu de tous ses lecteurs.

 

C'est un roman terriblement drôle, mais également bouleversant de vérité qui sonne juste et nous fait entrer avec bonheur et souvent avec forte émotion dans cette famille sympathique, mais déjantée, et ce couple qui tente de faire face, avec leurs revenus modestes, à l'éducation de leurs enfants, tout en leur donnant des clés pour être heureux dans une Amérique divisée et compliquée. Ils se sont tellement oubliés qu'ils envisagent de partir  seuls, chacun de leur côté, prendre l'air ailleurs... 

Mais ce qui les relie est plus fort que tout : étant tous deux immigrés bien que d'origines différentes, ils ont appris à composer avec leurs ressentis et leurs a-priori, tout en rêvant de fouler à nouveau la terre de leurs ancêtres.  

Les enfants les bousculent et les obligent à avancer, à penser à l'avenir mais ils les ramènent aussi à leur solitude première, "inscrite dans leurs gènes" celle de l'exil et de l'incompréhension. 

C'est donc un livre beaucoup plus profond qu'il n'en a l'air comme toujours avec John Fante.  

D'ailleurs, ce n'est pas compliqué, le lecteur ne peut pas avoir un avis mitigé sur ses romans : on aime ou on n'aime pas.

Moi vous l'aurez compris, j'aime ! 

Ecrire des scénarios était plus facile et rapportait plus de fric...
Mais quand j'entamais un roman, ma responsabilité était terrible. J'étais non seulement le scénariste, mais aussi le héros, tous les personnages secondaires, et puis le metteur en scène, le producteur, le chef opérateur. Si votre scénario aboutissait à un résultat médiocre, vous pouviez vous en prendre à un tas de gens, du metteur en scène au dernier des machinistes. Mais si mon roman faisait un flop, je souffrais seul.

Pour écrire, il faut aimer, et pour aimer, il faut comprendre. Je n'écrirai plus tant que je n'aurais pas compris Jamie, Dominic, Denny et Tina ; quand je les comprendrais et les aimerais, j'aimerais l'humanité tout entière, mon pessimisme s'adoucirait devant la beauté environnante, et ça coulerait librement comme de l'électricité à travers mes doigts et sur la page.

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 05:18
Stock/ La Cosmopolite, 2017

Stock/ La Cosmopolite, 2017

Nous étions à peine arrivés qu'il changeait déjà de tenue : il tirait de son sac sa chemise à carreaux, un pantalon en velours côtelé, un gros pull en laine ; retrouvant ses vieilles fripes il devenait un autre homme.

 

L’histoire débute dans un petit village du Val d’Aoste, Grana, où les parents de Pietro viennent de louer pour l’été une petite maison, afin de quitter Milan où ils travaillent tous les deux.

La mère est assistante sanitaire. Elle a quitté la Vénétie pour se marier et a abandonné pour la même raison son premier métier d'infirmière, et aussi sa famille qui s'était opposée au mariage. De son premier travail, elle gardera toute sa vie, l’envie d’aider son prochain et se sentira investie d’une mission.

Giovanni, le père adore la montagne et part, dès leur arrivée au village, explorer les sommets pour se changer les idées et oublier son métier de chimiste.

 

Un jour, la mère de Pietro décide de provoquer un peu le destin : elle aide son fils trop timide et habitué à vivre seul, à faire connaissance avec Bruno, un enfant du pays. Les deux enfants deviennent inséparables !

 

Bruno va faire découvrir peu à peu les joies et les beautés de la montagne à son nouvel ami. Ensemble, ils explorent les maisons en ruine et en récupèrent tous les trésors, ils remontent le cours du torrent, grimpent dans les ravines, prennent des raccourcis improbables.

Malgré les taloches que reçoit Bruno quand il ne fait pas le travail demandé par son oncle, ou s'il laisse les vaches sans surveillance, et la maladresse de Pietro, qui a été élevé à la ville, les deux enfants se retrouvent tous les jours.

 

Mais un jour, croyant bien faire, les parents de Pietro proposent à l’oncle d'emmener Bruno à Milan pour qu'il puisse y poursuivre une formation. Les deux familles se fâchent. Bruno sera éleveur comme sa famille ! Les éleveurs doivent protéger les paysages. Ils empêchent la forêt de se régénérer et la nature de reprendre ses droits...

Malgré tout, Pietro se met à aimer de plus en plus les vacances à la montagne et son père décide de l’emmener avec lui en randonnée. C’est le début de leur aventure commune, car malgré le mal des montagnes dont il ne peut se défaire, Pietro va engranger des milliers de souvenirs heureux.  

 

Des années après, alors que Pietro a presque oublié ses vacances d'enfant, sa montagne et son village, pour partir de plus en plus fréquemment et longtemps vers d'autres montagnes, en particulier en Asie, le chemin des deux garçons se sépare pour longtemps.

Pietro qui ne va plus jamais faire de randonnées avec son père, ne sait pas que celui-ci continue à arpenter la montagne avec Bruno.

 

Il découvre avec surprise à la mort de son père, que celui-ci lui a légué un terrain en montagne sur lequel il n’a pas eu le temps de construire une petite maison.  Bruno avec qui le père a effectué de nombreuses balades de reconnaissance, a promis de l’aider à la construire.

En bâtissant ensemble la maisonnette, adossée à un rocher, le temps d’un long été, les deux amis se retrouvent.

« Lequel des deux aura le plus appris ? Celui qui aura fait le tour des huit montagnes, ou celui qui sera arrivé au sommet du mont Sumuru ? » s'interroge Pietro... 

 

Mon avis

 

C'est un roman écrit dans une langue très poétique. L'auteur nous parle de façon touchante et dans une plume emplie de tendresse, de simplicité et de beaucoup de justesse de l'importance de la transmission, un thème cher à mon cœur.  

Il ne nous cache rien pourtant des difficultés de la relation entre ce père, entier et intolérant, et ce fils plutôt effacé qui se cherche et aura besoin de liberté une fois arrivé à l'adolescence.

 

J'ai beaucoup aimé ce roman largement autobiographique, est-il besoin de le préciser ? On ne peut parler ainsi de la montagne et du ressenti que l'on éprouve en grimpant au sommet que si on l'a vécu soi-même par contre si vous préférez la plage, ce livre devrait vous faire changer d'avis...

Ce n'est pas l'histoire mais les personnages qui occupent toute la place. L'auteur a une façon bien à lui de les décrire dans leur environnement, de nous faire entrer dans leur ressenti, de nous les faire aimer. La montagne est leur refuge à tous, pour oublier le passé, leurs peines et les difficultés du quotidien, leur solitude aussi, leurs déceptions...les difficultés de la vie donc. 

 

Ce roman nous parle de la force des souvenirs et de leur richesse. C'est eux qui nous aident à avancer dans la vie quand tout va mal, même si parfois ils nous rendent tristes.

Un auteur à découvrir. Je vous avais présenté aussi "Le garçon sauvage", l'année dernière et je compte bien continuer à découvrir d'autres titres de cet auteur.  

C'était ma mère qui, dans nos promenades autour de Grana, me montrait les plantes et les arbres et m'apprenait leurs noms, comme s'il s'agissait de personnes qui avaient chacune leur caractère, mais pour mon père, la forêt n'était rien d'autre qu'un passage obligé avant la haute montagne...

La descente, nous la faisions en courant comme des dératés quelle que soit la pente, à grand renfort de cris de guerre et de hululements d'Indiens, et au bout de deux heures à peine, nos pieds trempaient dans la fontaine d'un village.

Ce que je tenais à protéger, c'était ma capacité à rester seul. Il m'avait fallu du temps pour m’habituer à la solitude, en faire un lieu où je pouvais me laisser aller et me sentir bien, mais je sentais que notre rapport était toujours aussi compliqué.

Je commençais à comprendre ce qui arrive à quelqu'un qui s'en va : les autres continuent à vivre sans lui.

Je vous invite à aller lire l'avis enthousiaste d'Hélène sur son blog...

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 06:16
Statkine & Cie, 2019

Statkine & Cie, 2019

"Je vois ce que les femmes ne peuvent voir. Je vois ce que les hommes ne montrent pas aux femmes. Je suis la fille qui veut être libre comme un garçon. Je suis la fille sans nom"...

C'est le premier roman de l'auteur que je lis et je ne regrette pas cette découverte bien que, encore une fois, ce livre soit un pavé de plus de 650 pages et que j'ai pris toute une semaine pour le lire. 

Evidemment, je suis enthousiaste puisque c'est ma première lecture de l'auteur, alors que j'ai vu sur internet que certains lecteurs se lassaient de ses sagas. A voir donc pour mes lectures futures de ses œuvres ! 

Si elle avait dû décrire ce "barrio", elle aurait simplement dit qu'il était poussiéreux. La poussière était partout, faite de la terre sèche des rues non pavées, qu'on traînait avec soi et que chaque bourrasque de vent venait plaquer sur les maisons, et aussi une poussière plus fine, qui enveloppait ce quartier et ses habitants et les rendait pour ainsi dire flous, comme si leur existence était incertaine. Il y avait de la poussière dans le regard résigné des passants, sur leurs chaussures parce qu'ils traînaient les pieds, et peut-être dans leurs cœurs parce qu'ils n'avaient pas vraiment d'avenir.

Les gens qui la regardaient passer avaient des yeux éteints, la bouche édentée, la peau fripée, jaunie et terne, comme les figues sèches. La crasse qui couvrait les corps ne suffisait pas à dissimuler leur misère, la faim les dévorait jusqu'aux os. Une pauvreté pareille, Raquel l'avait croisée dans les villages juifs d'Europe de l'Est, là où elle avait grandi. Une misère sans espérance.

L'auteur nous emmène en Argentine en 1912. 

Dans la nouvelle ville de Buenos Aires, viennent de débarquer plusieurs européens qui ont fui de chez eux pour différentes raisons.

 

Rosetta a quitté subitement son village d'Almaco, en Sicile, après avoir été harcelée par le baron qui voulait lui acheter ses terres après la mort de ses parents. Elle n'a pas du tout été soutenue par les habitants de son village, ni même par le curé qui lui reproche son désir d'indépendance, son orgueil mais aussi de braver les interdits.  

Un jour elle est attaquée puis violée par une bande d'hommes cagoulés.  Humiliée, vaincue, moins forte qu'elle ne le laisse prétendre, elle abandonne ses terres pour toujours et fuit son village. Elle embarque alors sur le premier bateau venu. 

 

C'est là qu'elle va croiser pour la première fois Rocco, un jeune sicilien qui ne veut pas se soumettre à la mafia locale comme le faisait son père, et qui, encore protégé par la parole des hommes et ce qu'ils doivent au père, réussit à quitter son île natale.

 

Débarque aussi la jeune Rachael (Raquel dans la suite du roman), une jeune fille juive de 13 ans, qui a décidé de tenter le voyage après la mort de ses proches, plutôt que de rester au village avec sa marâtre. Ce qu'elle ne sait pas c'est que toutes les jeunes filles qui ont été embarquées avec elle, et ont quitté leur Pologne natale, ne vont pas devenir des domestiques, comme promis à leur famille, mais vont servir de "chair fraîche" dans les bordels de la ville, en particulier celui appartenant au terrible Amos, un homme violent et d'une grande perversité.  La chance de Rachael sera d'être très jeune, pas encore femme et de ressembler à un garçon... mais aussi de savoir lire. 

 

Tous trois vont être confrontés à la dureté de ce monde où personne ne leur fera de cadeaux. En effet, les malfrats sont partout et la violence règne dans la ville...

Le baron adorait la pauvreté : la pauvreté, c'était la véritable richesse des riches, c'était la clef magique pour obliger les gens à accepter ce qu'ils n'accepteraient jamais autrement.

L'erreur vis-à-vis des êtres humains, comme des animaux, c'était toujours de sous-estimer ce qu'ils étaient capables de faire. Car il existait des humains et des animaux qui ne se résignaient jamais. Pour reconquérir leur liberté, certains renards étaient prêts à ronger leur propre patte coincée dans un piège, jusqu'à se l'arracher. Et cette maudite gamine était un véritable renard...

Je n'avais encore rien lu de Luca Di Fulvio et j'ai pris un grand plaisir à découvrir sa plume et à entrer dans son monde. Il a de grande qualité de conteur, ce qui fait que les pages de ce pavé s'avalent sans problème et que j'ai eu du mal à le laisser tomber pour aller dormir, tant je me suis attachée aux personnages et à leur destinée. 

Il y a de nombreux rebondissements ce qui ajoute au suspens.

 

Cependant, certains événements violents, en particulier dans les bordels de la ville, sont à la limite du soutenable. Le lecteur passe de la colère, à l’écœurement...

 

C'est un grand roman d'aventure, d'amour et d'amitié qui nous parle de liberté, de rêves, de désillusions aussi mais de l'importance de s'unir et de s'entraider pour changer le monde.

C'est ainsi seulement que la vie leur donnera une seconde chance ! 

Un auteur à découvrir absolument...

Pour la première fois, depuis qu'elle avait débarqué, elle se dit que cette ville avait un cœur. Et elle se dit aussi que jamais jusqu’à ce jour elle ne s'était sentie chez elle.

"Je m'étais toujours demandé si les mots pouvaient avoir des ailes, intervint Alfonsina Storni, émue comme les autres. C'est toi Raquel, qui m'as fait comprendre que c'était possible".

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29 novembre 2019 5 29 /11 /novembre /2019 06:20
Liana Levi, 2018

Liana Levi, 2018

Adele avait appris que les soucis des hommes sont mille fois plus sérieux que ceux des femmes. Que les femmes devaient garder leurs problèmes pour elles, alors que les hommes pouvaient les gueuler à la cantonade, les jeter à la figure des autres.

Elle [Dora] se demandait jusqu'à quel point il est permis de s'acharner, de laisser l'espoir détruire ta vie. Il paraît que les limites sont une illusion, qu'il suffit de le vouloir pour les dépasser. Mais c'est faux...

Dans un quartier pauvre de Labriola, que les habitants surnomment "i Lombriconi" (les vers de terre), à quelques pas du centre ville de Bologne, la vie n'est pas facile pour la famille d'Adele depuis que la mère et ses deux filles ont quitté le quartier et la belle maison où elles vivaient. Mais ça c'était avant...avant que le père, volage et frimeur, aille en prison, avant que l'argent devienne rare. 

La mère ne songe qu'à aller travailler pour que ses filles poursuivent leurs études et n'aient pas la même vie qu'elle, et surtout ne commettent pas les mêmes erreurs, car seules les études d'après elle, permettent de sortir de cette situation précaire et sans espoir.

Mais chacun doit se débattre avec son destin et sa propre vie, n'est-ce pas ?

Lorsque Adele apprend qu'elle est enceinte, sa vie bascule. Elle n'a pas encore 18 ans, Manuel son copain joue au petit caïd et ne tardera pas à se faire arrêter (le lecteur saura pourquoi à la toute fin du roman) et elle envisage donc dès le départ d'abandonner le bébé_une petite fille_ à la naissance. 

 

Adele travaillait bien en classe, mais comme toutes les adolescentes, elle aimait aussi s'amuser, se balader au centre commercial avec ses copines, regarder les séries à la TV ou la chaîne Youtube. Aussi lorsqu'elle est tombée amoureuse de Manuel, elle n'a pas songé un seul instant aux conséquences possibles.  Il était tellement beau ! Il aurait pu  être acteur sans problème et d'ailleurs même sa mère le trouvait magnifique...

 

Au fil des neuf mois de sa grossesse, le lecteur voit Adele évoluer. Elle ne veut plus aller au lycée. Elle décide dès le début de ne pas se faire avorter et veut porter son bébé jusqu'au bout, mais que fera-t-elle exactement ensuite...deux seules options s'offrent à elle, l'abandonner ou le garder. 

Les liens qui vont l'unir à Zeno, son voisin d'immeuble vont transformer sa façon de voir la vie et lui redonner l'espoir, d'une vie parfaite.

 

En parallèle, l'auteur nous raconte la vie de Dora, professeur de littérature, dans un lycée du centre ville, et de son mari Fabio, architecte, un jeune couple plutôt aisé mais malheureux. En effet, tous deux passent leur temps à aller d'examen en examen, pour tenter d'avoir un enfant. Ils n'en peuvent plus et leur couple est près d'exploser car Dora est tellement obsédée par son désir d'enfant qu'elle en tombe malade physiquement et psychologiquement. 

Ils décident alors d'abandonner l'idée d'avoir leur propre enfant et de s'investir désormais dans les démarches pour adopter... 

Elle eut du mal à contenir sa joie.
Une mère ne suffit pas. Les pères aussi ça compte.
Même les menteurs et les voyous...

Vous l'aurez compris le thème de ce livre est la maternité, la maternité désirée ou non. 

D'ailleurs le roman commence par le récit de l'accouchement d'Adele, le matin de Pâques, seule...et c'est ensuite que l'auteur revient neuf mois en arrière pour nous raconter son histoire ainsi que celle de Dora. Puis nous ferons en conclusion un bref retour dans le présent, dans une troisième partie, en guise de conclusion. 

 

Voilà une fresque sociale révoltante...parfaitement décrite par cette jeune auteur(e) d'origine italienne qui nous montre dans ce roman la situation des femmes pauvres, et de toute une jeunesse sacrifiée qui pourtant trouve au cœur même de la misère, des raisons d'espérer qu'une vie meilleure puisse exister.

Certains ne résistent pas à l'argent facile comme le fera Manuel, et en paieront le prix, d'autres s'en sortent, mais tous ont des rêves que Silvia Avallone sait particulièrement bien décrire, ainsi que leurs relations d'amitié, l'amour qui les unit, la solidarité...sans lesquels on ne pourrait pas vivre et grandir. 

Les hommes n'ont pas le beau rôle dans ce roman mais sont finalement aussi attachants dans leur maladresse et leur incapacité à prendre leurs responsabilités que les mères, trop envahissantes et protectrices.

 

Tous ont un passé, des blessures profondes, une enfance meurtrie que l'auteur nous racontera par petites touches... 

Seul Zeno apparaît différent. C'est lui qui fera le lien entre les deux histoires. Obligé de prendre en charge sa mère dépressive et incapable de s'occuper de lui depuis qu'il a 13 ans, il est plus mâture que les autres. Doué pour les études, passionné de littérature classique, il a décidé d'écrire lui-même un roman centré sur sa voisine, qui n'est autre qu'Adele...seule possibilité pour lui, d'échapper au déterminisme social. 

 

Les différents personnages du roman sont tous importants. Ils se croisent, se rencontrent parfois, sont embarqués dans le même destin. Mais ne croyez  pas que tout soit cousu de fil blanc, car rien de ce que vous allez imaginer pendant le déroulement de ces neuf mois de grossesse, ne va se passer...ou seulement en partie ! 

 

C'est un roman d'une grande force qui me fait regretter de ne pas avoir lu plus souvent cet auteur, dont je ne connaissais que "Marina Bellezza" présenté ici sur le blog. 

A noter le quartier décrit par l'auteur n'existe pas, il a été totalement imaginé...

Adele l'ignorait, comme elle ignorait bien des choses, mais il y avait longtemps qu'elle était pour lui une amie.
Pas n'importe laquelle. Il se sentait avec elle un lien plus pur, plus exclusif. Le lien entre un écrivain et son personnage principal.

Il pouvait raconter la douleur des autres, mais pas leur bonheur. Du bonheur il était forcément exclu.

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1 octobre 2019 2 01 /10 /octobre /2019 05:23
Demande à la poussière / John Fante

Dieu Tout-Puissant, désolé mais maintenant je suis athée ; et d'abord est-ce que vous avez lu Nietzsche ? Ah, ce bouquin, quel bouquin ! Dieu Tout-Puissant, je vais jouer carte sur table avec vous. Je vais vous faire une proposition. Vous faites de moi un grand écrivain, je rejoins le sein de l'Eglise. Et s'il Vous plaît, Mon Dieu, encore un petit service : faites que ma mère soit heureuse...Amen

Il était trois heures du matin à peu près. Un matin incomparable : le bleu et le blanc des étoiles et du ciel étaient comme des couleurs du désert et je me suis arrêté pour les regarder tellement elles étaient douces et émouvantes ; à se demander comment c'était possible, pareille beauté...
Tout ce qui en moi était bon s'est mis à vibrer dans mon coeur à ce moment précis, tout ce que j'avais jamais espéré de l'existence et de son sens profond, obscur.

Nous sommes dans les années 30 en Californie. Les États-Unis sombrent dans la Grande Dépression. Mais les rêveurs se retrouvent tous à Los Angeles, la ville où tout est permis et où à défaut de fortune ou de bonheur, le soleil brille toute l'année. 

 

Le récit fait suite à "La route de Los Angeles". Le lecteur retrouve avec plaisir Arturo Bandini, l'alter ego de John Fante. Il a 20 ans et rêve toujours de devenir un Grand écrivain. Il vient tout juste de s'installer dans un hôtel miteux où la taulière n'accepte pas les juifs et le tolère à peine et de loin, lui le latino-américain beaucoup trop brun, car fils d'immigrés italiens. 

Il est plein d'espoir car sa nouvelle "Le Petit Chien Qui Riait" est enfin parue et lui a rapporté un peu d'argent...mais l'argent s'est envolé et a été trop vite dépensé !  Du coup il n'arrive pas à payer son loyer, crève de faim tout en mangeant des oranges, et attend que son éditeur l'appelle pour lui annoncer qu'une de ses autres nouvelles va être enfin publiée, mais le problème est que d'autres nouvelles il n'y en a pas ! Malgré l'admiration qu'il a pour son bienfaiteur, Monsieur Hackmuth (le directeur de publication) Arturo n'arrive plus à écrire.

Il comprend très vite que pour avoir quelque chose à raconter sur sa vieille machine à écrire,  il faut qu'il sorte et affronte la vie...et surtout les femmes. Alors il va errer sans but dans les rues recouvertes de la poussière du désert proche, entrer dans les bars, côtoyer ses semblables. 

 

Un soir, il va croiser sur son chemin la belle Camilla, une serveuse mexicaine pauvre qui ne sait pas lire, et il va lui déclarer sa flamme... à sa façon.  Il est puceau, elle ne le sait pas ; il fantasme sur les femmes latino et blondes, elle est brune ; il rêve de leurs étreintes, mais il tremble à leur approche quand il ne s'enfuit pas carrément.  Camilla en aime un autre, elle voudrait elle-aussi sortir de la pauvreté, mais sa rencontre avec Arturo va déranger ses plans et ses rêves.

De plus, elle est tellement impulsive qu'elle terrorise Arturo qui en devient balourd mais reste toujours aussi facétieux...et tellement maladroit qu'il en est touchant. Leur relation est très compliquée, tumultueuse et violente car ils ont en eux tous deux trop de fougue, d'orgueil, de préjugés, de haine, de passion et de sensibilité...

Quand j'étais môme au Colorado, c'étaient Smith, Parker et Jones qui me mortifiaient avec leurs noms horribles, qui m'appelaient Rital, Wop ou Macaroni ; c'étaient leurs enfants qui me faisaient du mal, tout comme je t'ai fait du mal ce soir...
J'ai vomi à lire leurs journaux, j'ai lu leur littérature, observé leurs coutumes, mangé leur nourriture, désiré leurs femmes, visité leurs musées.
Mais je suis pauvre et mon nom se termine par une voyelle, alors ils me haïssent, moi et mon père et le père de mon père, et ils aimeraient rien tant que de me faire la peau et m'humilier encore...
alors quand je te traite de métèque ce n'est pas mon coeur qui parle mais cette vieille blessure qui m'élance encore, et j'ai honte de cette chose terrible que je t'ai faite, tu peux pas savoir.

Alors je me suis mis à la machine et j'ai écrit sur tout ça, comment ça aurait dû être, ce qui aurait dû se passer, et je crachais ça en martelant les touches avec une telle violence que la machine n'arrêtait pas de s'éloigner de moi sur la table.

J'ai retrouvé avec grand plaisir le style empli d'humour, teinté d'un cynisme certain de l'auteur.  J'aime aussi sa rage de vivre !

Il n'a pas son pareil pour transformer le réel, décrire de manière poétique des moments dramatiques, raconter la vie quotidienne de ces personnes si pauvres mais éperdues du désir d'être enfin reconnues comme de véritables citoyens américains. La blessure du racisme n'est jamais bien loin dans les écrits de John Fante. 

 

Le récit est intense, tantôt passionné, tantôt empli de sensibilité et Arturo personnage central toujours à vif, tant il est sensible, tantôt loufoque, toujours tourmenté mais capable d'auto-dérision, est toujours terriblement émouvant...et attachant. 

 

Encore un livre "écrit avec les tripes et le cœur" comme le disait de l'auteur, Charles Bukowski qui en a rédigé la préface, préface également  présente dans l'édition ci-dessous dont je vous ai déjà parlé qui regroupe les trois romans que je vous ai présenté à ce jour... 

John Fante / Christian Bourgois Éditeur volume 1

John Fante / Christian Bourgois Éditeur volume 1

"Demande à la poussière", "Ask the Dust" sous son titre original a été publié pour la première fois en 1939 par l'éditeur américain Stackpole qui fut poursuivi en justice par Adolf Hitler pour avoir publié une traduction anglaise de Mein Kampf sans autorisation. A la suite de quoi l'éditeur perdit le procès et fit faillite ce qui entraîna, l'échec commercial du roman de Fante. 

Ce titre sera publié à nouveau en 1980 puis traduit en français et découvert par le public francophone en 1986. Un film au titre éponyme, tiré du roman,  est sorti en 2006. 

"Demande à la poussière"est considéré aujourd'hui comme faisant partie des deux meilleurs romans écrits sur Los Angeles, tant la ville y est présente et un personnage à part entière, avec "L'incendie de Los Angeles" (que je n'ai jamais lu) titre original"The Day of the Locust" de Nathanael West qui a lui aussi donné lieu à une adaptation cinématographique sous le titre "Le jour du fléau". Peut-être les cinéphiles le connaissent-ils ?

Los Angeles, donne-toi un peu à moi ! Los Angeles viens à moi comme je suis venu à toi, les pieds sur tes rues, ma jolie ville je t'ai tant aimée, triste fleur dans le sable, ma jolie ville.

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17 septembre 2019 2 17 /09 /septembre /2019 05:22
Collection 10/18 2002

Collection 10/18 2002

Le vieil homme que je suis ne peut aujourd’hui évoquer ce livre sans perdre sa trace dans le passé. Parfois, avant de m'endormir, une phrase, un paragraphe, un personnage de cette oeuvre de jeunesse m'obsède : alors, dans une sorte de rêve les mots émergent et tissent autour de cette vision le souvenir mélodieux d'une lointaine chambre à coucher du Colorado...

Arturo détestait cette période, car il pouvait oublier sa pauvreté si les autres ne la lui rappelaient pas : chaque Noël était semblable, aussi désespéré que le précédent...

Poursuivons si vous le voulez bien, la découverte des œuvres de John Fante...

Le lecteur retrouve le jeune Arturo Bandini durant son adolescence. Il a 14 ans et vit dans une petite ville du Colorado. Donc le roman se situe chronologiquement avant "La route de Los Angeles" bien qu'il ait été écrit par l'auteur, après. 

 

Arturo nous conte son enfance au milieu de sa fratrie, ses jeux avec ses deux frères, August et Frederico, ses taquineries parfois violentes (c'est lui l'aîné) et sa vie quotidienne. Tous trois vont dans une école catholique où ils vivent leur vie de jeunes garçons bien que rien chez eux ne se passe comme chez les autres.

Arturo est empli de contradiction : il aime sa mère et adule son père, tout en les détestant. Il s'en prend à la bigoterie excessive de sa mère et tremble devant son  père, ce héros dont il a si peur...

A l'école, il est souvent puni ce qui occasionne encore plus de rejet du côté de ses camarades. Il souffre en particulier que la jolie Rosa, italienne comme lui, repousse ses avances et n'accepte pas de lui parler. Il est prêt à tout pour lui prouver son amour, même à voler sa propre mère qui ne possède pas grand chose pourtant. 

 

Maria, la mère est toute douceur et résignation. Entre deux repas, qu'elle organise comme elle peut, vu que le ménage vit à crédit, elle passe le temps en déroulant son chapelet, tout en regardant par la fenêtre et en rêvant à des jours meilleurs : elle remet sa vie entre les mains de Dieu, ce qu'Arturo ne supporte pas !

Il ne supporte pas non plus que les autres la considère comme une "pauvre créature". Cela l'obsède, l'attriste, le révolte...

Svevo, le père s'ennuie en famille et va au bar, jouer aux cartes et boire un verre, tout en attendant la fin de l'hiver qui l'empêche d’exercer son métier de maçon au-dehors. Excessif, il ne supporte pas la pauvreté et ne se résigne pas à son sort, voulant appartenir coûte que coûte à l'Amérique, se sentant américain plus qu'italien et ne comprenant pas pourquoi ce pays ne l'accepte pas avec tout ce qu'il a fait pour lui. 

 

L'argent manque cruellement mais encore plus durant cette période de l'année, proche de noël, que tous détestent car ils savent bien que ce noël sera comme les précédents, qu'ils rêveront devant les vitrines, à des cadeaux que jamais ils n'auront...

 

Un soir où le père a rejoint son ami Rocco, il ne revient pas à la maison. Svevo est soupçonné de fréquenter une des riches veuves de la ville pour qui il a travaillé occasionnellement...

Très vite, la nouvelle se répand dans la petite communauté et la mère tombe alors dans une terrible dépression : les trois garçons doivent à présent se débrouiller complètement seuls...

Dire qu'il était venu ici pour essayer de ramener son père à la maison ! Il avait donc perdu la tête. Pour rien au monde, il n'aurait profané l'image de son père rayonnant dans la splendeur de ce nouveau monde. Sa mère devrait souffrir ; ses frères et lui-même auraient faim. Mais leur sacrifice serait récompensé. Ah, quelle vision merveilleuse ! Comme il dégringolait au bas de la colline, bondissant sur la route et lançant parfois une pierre dans le ravin, son esprit se nourrissait voracement de la scène qu'il venait de contempler.
Mais un seul regard au visage émacié et ravagé de sa mère plongée dans un sommeil qui n'apportait aucun repos suffit à ranimer la haine qu'il éprouvait pour son père

Dans ce roman en partie autobiographique, John Fante décrit son adolescence au plus près de la réalité et, parce que le lecteur sait que la plupart des événements ont été réellement vécus par l'auteur durant son enfance, il est d'autant plus émouvant.

Ainsi John Fante a réellement vu ses parents se séparer, son père étant parti avec une autre femme ; il a réellement connu la pauvreté, le rejet des autres enfants de son âge, même de ceux issus de l'immigration. 

Le jeune Arturo n'a plus que ses rêves pour échapper à une réalité qui le dépasse. C'est un adolescent torturé mais à la sensibilité à fleur de peau.

 

John Fante nous livre encore ici un roman empli de tendresse mais aussi de cruauté. Rien n'est épargné au jeune Arturo Bandini, l'alter égo de John Fante ! 

Mais l'humour décapant de l'auteur, son talent pour nous émouvoir à travers des situations réalistes et sans pathos, ne pourra laisser le lecteur indifférent.

 

C'est  un  roman de John Fante que j'ai découvert avec plaisir car je ne l'avais jamais lu. Écrit avec simplicité et sans fioriture, il nous décrit la vie des immigrés italiens du début du XXe siècle et la difficulté pour eux de s'intégrer dans une Amérique qui ne veut définitivement pas d'eux. 

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3 septembre 2019 2 03 /09 /septembre /2019 05:15
10/18, 2002

10/18, 2002

Les journées étaient toutes semblables, le soleil doré jetait ses derniers feux avant de mourir. J'étais toujours seul. J'avais du mal à me rappeler semblable monotonie. Les jours refusaient de bouger...

Voilà un certain temps que je voulais lire les œuvres complètes de John Fante, un auteur que j'avais découvert dans les années 90 et beaucoup aimé à l'époque. J'ai décidé de profiter de l'été pour commencer mes lectures...

Né en 1909, à Denver, dans le Colorado, il aurait eu 110 ans cette année. Ses parents sont des immigrés italiens originaires des Abruzzes. Le jeune John Fante commence à écrire des nouvelles alors qu'il n'a que 20 ans...

En 1932, H.L.Mencken publie une de ses œuvres dans l'American Mercury, un magazine prestigieux qu'il dirige. Pendant vingt ans tous deux vont régulièrement correspondre alors qu'ils ne se rencontreront jamais. 

De 1935 à 1966, John Fante participe à la rédaction de scénarios d'une dizaine de films dans les studios d'Hollywood. 

En parallèle, il écrit et publie des romans dans lesquels il se raconte et décrit la vie familiale des immigrés italiens pauvres de seconde génération. Il raconte aussi sa vie à Hollywood et les dégâts provoqués par l'argent facile...

 

Lire John Fante c'est donc entrer dans l'histoire des Etats-Unis du début du 20ème siècle et en découvrir les excès, vus à travers le regard d'un fils d'immigrés. 

Les principaux romans de John Fante ont été réédités chez Christian Bourgois Éditeur, en deux recueils classés de façon chronologique d'écriture (et non pas de parution) ce que je trouve très intéressant pour suivre l'évolution de l'auteur...

Le premier recueil est préfacé par Charles Bukowski et sa postface est de Philippe Garnier et Charles Bukowski. Brice Matthieussent a traduit de l'anglais le recueil et écrit l'introduction générale en 1994...

Le premier recueil. Christian Bourgois Editeur, 2013

Le premier recueil. Christian Bourgois Editeur, 2013

"La route de Los Angeles" que je vous présente aujourd'hui, commencé en 1933, puis repris et terminé en 1936, n'a jamais trouvé preneur : les éditeurs américains de l'époque le trouvaient trop provoquant et de "mauvais goût". C'est le premier roman écrit par l'auteur, un roman de jeunesse imparfait qui n'a été publié qu'en 1985 en Amérique (1987 en France) soit deux ans après la mort de l'auteur. Le manuscrit a été découvert par sa femme, caché dans un tiroir fermé à clef.

Je ne l'avais jamais lu et je l'ai trouvé particulièrement percutant, mais je vous déconseille de commencer par celui-ci, si vous découvrez l'auteur pour la première fois. 

 

Dans ce roman très cru, semi-autobiographique, John Fante nous présente son alter égo imaginaire, Arturo Bandini que l'on retrouvera dans trois autres de ses œuvres. 

 

C'est un tout jeune homme (18 ans) qui vit à Wilmington en Californie avec sa famille. Il fantasme toute la journée parfois jusqu'au délire, rêve de belles voitures et de belles femmes qu'il surnomme ses "femmes". Elles sont réelles ou entrevues sur papier glacé, mais tellement belles et lui apportent un peu de l'affection dont il a tant besoin pour vivre et rompre sa solitude.  

Misogyne, il s'en prend avec beaucoup de violence verbale à sa mère, tellement bigote qu'elle passe son temps à prier devant sa fenêtre, et sa sœur aînée qui passe son temps à l'église. Ce qu'il ne supporte pas c'est qu'elles lui fassent la moindre remarque,  que ce soit à propos de son comportement, de sa tenue, ou de ses projets : il est en révolte permanente, toujours prêt à exploser. 

En plus de cette violence verbale, il est provocateur, voleur à l'occasion et menteur !

Par exemple, il va même jusqu'à affirmer que sa mère est mourante pour justifier un retard à son travail...

 

Depuis que le père est mort c'est Arturo qui doit amener de l'argent à la maison. Il multiplie les petits boulots, devenant terrassier, plongeur, débardeur, employé dans une épicerie, et ne les garde jamais bien longtemps parce que au-delà de tous les fantasmes ordinaires de ce jeune garçon passionné et empli de rage, celui pour lequel il se bat quoi qu'il advienne, c'est celui qu'il concrétisera plus tard : devenir écrivain. En attendant ce jour lointain, tout le monde se moque de lui et son oncle Franck est bien obligé de les aider financièrement...

Et Arturo (John dans la vraie vie...), pendant ce temps, fréquente assidûment la médiathèque (il est amoureux de Miss Hopkins, la bibliothécaire), emprunte Nietzsche, s'installe dans un parc pour lire tranquillement, philosophe, se prend pour Zarathoustra...

 

Cette violence qu'il ressent au quotidien, cette impossibilité qu'il a de s'intégrer vraiment dans le pays d'accueil, il faut qu'elle sorte de lui-même sous peine de l'étouffer. Il explose par moment et délire seul face à toute cette injustice : cela donne dans le roman, des scènes d'une grande violence durant lesquelles Arturo se déchaîne en trucidant des crabes, ou des fourmis...il devient alors le maître du monde, un surhomme qui réussit toutes ses entreprises ! Mais sa violence s'exprime aussi verbalement, comme nous l'avons vu envers sa famille, mais aussi lorsqu'il s'en prend aux immigrés philippins qui travaillent avec lui à la conserverie de poissons et ont osé se moquer de lui...

 

Un soir, il va se disputer plus violemment que d’habitude avec sa famille...

Chez Jim.
J'ai commandé des œufs au jambon. Pendant que je mangeais, Jim parlait.
"-Tu lis tout le temps, il m'a dit. T'as jamais essayé d'écrire un livre ?"
-Ça fait tilt. Dès cet instant j'ai voulu devenir écrivain.
"J'en écris un en ce moment même", j'ai dit.
Il a voulu savoir quel genre de livre.
"Ma prose n'est pas à vendre, j'ai répondu. J'écris pour la postérité.
- J'ignorais ça, il a fait. T'écris quoi ? Des nouvelles ? Ou de la fiction pure ?
- Les deux. J'suis ambidextre..."

Ce roman de jeunesse qui a choqué les éditeurs des  années 30, ne dresse pas un portrait très flatteur de l'Amérique...ce pays d'accueil qui a tant fait rêver les hommes. Il ne montre pas non plus les ritals (et les hommes) sous leur meilleur jour.

 

Arturo est l'anti-héros par excellence, roublard, vantard, détestable, susceptible et extrêmement raciste. Il n'hésite pas à insulter ses collègues de travail qui sont pourtant dans la même galère que lui. Il ne veut surtout pas s'intégrer et être assimilé à eux, même quand on lui tend la main alors qu'en fait il ne rêve que de devenir un véritable américain. 

Au delà de ce personnage dépeint par l'auteur, tourmenté, désespéré et tellement vantard que s'en est souvent amusant (le bel italien par excellence), le lecteur comprend qu'Arturo est plein de rage car il ne supporte plus la pauvreté, le mépris des autres envers sa famille, qu'il ne supporte plus sa condition de rital immigré dans un pays où tout est fait pour les américains, qu'il ne sait pas comment supporter autrement son existence sans avenir, ni espoir d'une vie meilleure et cette solitude qui le submerge et provoque cette émotion à fleur de peau qui déborde chez lui mais nous submerge aussi nous lecteurs...sans prévenir.

 

Au milieu de cette rage qui étouffe le jeune Arturo, des élans de tendresse font pressentir au lecteur que l'auteur est lui-même un être multiple, hypersensible et plein de rage, un être capable de tous les excès et de toutes les passions...ce que nous découvrirons en poursuivant la lecture de ses œuvres. 

Malgré la violence de certains passages, le côté "vilain garçon" d'Arturo et la façon très crue qu'il a de s'en prendre au monde qui l'entoure,  l'auteur distille dans ses pages de beaux passages tantôt émouvants, tantôt drôles et cela donne envie de continuer à le lire...

L'idée même de la prière m'a paru absurde et j'allais abandonner quand brusquement j'ai trouvé la solution de mon problème : je ne devais pas adresser ma prière à Dieu ni à personne, mais tout simplement à moi-même.
"Arturo, mon pote. Mon Arturo bien aimé. Tu souffres apparemment beaucoup, et injustement. Mais tu es courageux, Arturo...
Quelle noblesse ! Quelle beauté ! Ah, Arturo, tu es tout bonnement magnifique..."

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15 avril 2019 1 15 /04 /avril /2019 05:12
Liana Levi, 2018

Liana Levi, 2018

Raffaele ouvrit grand les fenêtres pour lui faire sentir l'air marin et entendre les sifflets des bateaux.Il voulut qu'elle se penche au-dessus de l'étroite cour intérieure et des toits qu'il trouvait couleur ardoise, et elle, gris souris. Tout en haut, elle vit un petit carré de ciel turquoise, et qu'elle regarda en bas, elle eut le vertige.

Le seul point noir de cette terre promise était que le voisinage détestait le piano. Quand Gregorio, enfant, puis jeune homme, se mettait à jouer, les fenêtres claquaient et les gros mots volaient, bien qu'il prît soin de le faire à des heures décentes. Quel malheur que cela tombât justement sur la passion de son fils, grâce à laquelle elle se sentait elle-même en harmonie avec le monde...Qui n'a jamais vécu avec un musicien ignore que quand il joue, le plus misérable des logis se transforme et se soulève de terre comme un astronef pour voyager ver un monde parfait.

Tout le monde rêve d'une Terre promise...d'un ailleurs où l'herbe serait plus verte. 

 

Pour Raffaele, enfant pauvre, obligé depuis la mort du père, de s'engager dans l'armée pour pouvoir manger, la Terre promise c'est le continent. Depuis qu'il est revenu de la guerre, il ne cesse d'espérer y retourner un jour prochain. Ester, qui a attendu son retour pendant cinq longues années, fait le même rêve. Tous deux se marient et le jeune couple s'installe d'abord à Gênes puis à Milan.

 

Mais Ester, malgré la naissance de Felicia, leur fille, a le mal du pays : c'est sur son île, la Sardaigne...qu'elle rêve de revenir à présent. Ils y retournent.

Félicia grandit en semant autour d'elle son bonheur de vivre. 

Elle devient une adolescente heureuse, partout où elle se trouve. Rien n'entache jamais son optimisme naturel ! Sa Terre promise est en elle...ou bien, au coin de la rue. Elle est persuadée qu'il suffit seulement d'ouvrir les yeux pour la découvrir. 

 

Devenue adulte, en attendant patiemment que le père de son fils s'attache à elle, et l'aime en retour comme elle l'aime, elle partira vivre seule à Cagliari avec son enfant ; puis, elle acceptera que Gregorio devenu grand, et passionné de musique de jazz depuis tout petit, s'installe à New York. Une mère ne souhaite-t-elle pas le bonheur de ses enfants ? Elle lui cachera sa maladie et fera tout pour que sa vie soit la plus légère possible. 

Un jour, tous vont comprendre que la Terre promise est un leurre et que le bonheur est à portée de main...

 

Avec son écriture simple mais oh combien lumineuse et vivante, voire vibrante, l'auteur nous invite à une leçon de sagesse. Elle nous fait entrer dans l'univers de Felicia, dans un monde où on sait regarder au-delà de l'apparence et où la bienveillance paraît être la meilleure façon d'être heureux. 

Ainsi, elle va par exemple aider sa grand-mère devenu acariâtre et amère, à découvrir la mer, qu'elle n'a jamais vue, ce qui éclairera d'un jour nouveau ses dernières années de vie.

Elle aidera Marianna, sa voisine à retrouver goût à la vie. Celle-ci deviendra même un véritable cordon bleu, elle qui était dégoûtée par la nourriture.

Felicia saura s'attacher au mystérieux Gabriele, échoué comme une épave sur la plage de Cagliari et tous deux vont avoir beaucoup à partager.

 

Par petites touches, le lecteur traverse les années qui passent. Il suit les personnages durant trois générations.  Les chapitres sont courts. Chacun nous transporte dans un univers à part, auprès de personnages hors normes, qui nous dévoilent leurs failles et leur beauté intérieure.

La Sicile est bien entendu, bien présente, avec ses paysages grandioses, ses traditions et le poids de la religion. 

 

C'est un roman court (175 pages à peine) mais intense et profondément humain. Il fleure bon l'espoir et nous permet de rêver à un monde meilleur.

 

Mais Felicia en était sûre : sa grand-mère avait compris que la terre promise n'était somme toute pas si éloignée de l'endroit où elle avait passé sa vie, et qu'au fond il suffisait d'un petit effort pour franchir les bornes de son univers familier et accéder à un monde extraordinaire, juste à côté.

...puisque personne ne la trouve jamais, cette terre promise, pourquoi ne pas s'arrêter en route, dès qu'on arrive quelque part où on se sent bien.

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28 novembre 2018 3 28 /11 /novembre /2018 06:22
PKJ 2014

PKJ 2014

Le temps suit des règles immuables, c'est une sorte de jeu de dominos cosmique, plein de ramifications, impossible à contrôler. Si tu enlèves un domino, la mosaïque est si complexe que ce petit geste peut entraîner la chute de tous les autres.

 

Nous retrouvons avec grand plaisir Sofia et ses compagnons en quête des fruits de l'Arbre-Monde. Cette fois pour contrer le dangereux Nidhoggr, ils doivent se rendre en Allemagne.

 

En effet, alors que Sofia se trouve auprès de la Gemme, elle s'aperçoit que celle-ci perd de son éclat avant de se remettre à briller moins intensément.

Pour le professeur  Schlafen il n'y a qu'une seule signification possible...soit il est arrivé quelque chose à un des fruits, soit à un des dragoniens.

Immédiatement Sofia se fait du souci pour Fabio dont ils n'ont plus de nouvelles depuis qu'ils ont quitté Bénévent et qu'il n'a pas voulu les suivre. En plus, les lecteurs le savent à présent, elle en est tombée secrètement amoureuse de lui.  

C'est alors que le professeur découvre qu'à Munich, Karl un jeune homme, a été retrouvé mort sur Marienplatz avec d'étranges brûlures noires, marques évidentes pour lui du terrible Nidhoggr et de ses acolytes. 

S'il était lui-aussi un Dragonien, alors l'heure est grave car chacun a pour mission de retrouver un des fruits et de sauver le monde...si l'un d'entre eux vient à disparaître, cet espoir est anéanti à jamais !

 

Les voilà donc en route pour la ville natale du professeur où il n'a pas remis les pieds depuis six longues années...C'est la première fois que Sofia prend l'avion et quitte l'Italie ce qui ajoute du piment à l'aventure. 

Mais une fois là-bas, les choses sérieuses commencent, elle va devoir pénétrer dans le grand musée des Sciences pour s'emparer d'un sablier antique, bien caché. Il a été fabriqué avec du bois de l'Arbre-Monde...C'est lui le Maître du Temps !

Avec ce sablier, ils vont pouvoir remonter le temps et modifier le cours du présent...

Mais utiliser ce sablier n'est pas sans danger car vouloir changer le fil du temps peut avoir des conséquences dramatiques et pour le monde et pour les Dragoniens...et pourtant c'est aussi la seule solution qui apparaît à nos héros pour sauver Karl...et le monde !

Ils vont être aidés par Effi la mère adoptive de Karl qui se sent coupable de sa mort...

Coupable de quoi exactement ? 

Vous le saurez en lisant ce tome toujours aussi prenant et riche en rebondissement. Il faut juste savoir que Effi est aussi, comme le professeur, une Gardienne et que des Gardiens dans le monde, il n'en reste plus que deux pour veiller sur les Dragoniens et les aider à remplir leur mission...

 

Sofia avait tissé des liens très forts avec Lidja, et avait appris à ne pas céder à l'envie chaque fois qu'elle se comparait à elle, la perfection incarnée. Lidja de son côté, aimait le caractère réservé de Sofia, et savait qu'en cas d'urgence elle était capable de ressources dont n'aurait pu rêver un autre Dragonien.

 

Dans ce tome, la série prend un nouveau tournant. Le lecteur connaît mieux les personnages, il a tous les éléments pour comprendre leur quête.

De plus l'auteur, s'il nous fait entrer très vite dans l'action, ajoute quelques éléments permettant de se remémorer ce qui s'est passé dans le tome précédent...

J'ai préféré ce tome aux deux précédents : le lecteur y retrouve de la magie, des combats, de la passion et beaucoup d'émotions. Il y a davantage de rebondissements imprévisibles à mon avis pour les plus jeunes (nous bien sûr on devine davantage de choses !).  

Les pouvoirs des Dragoniens se sont transformés et nous savons que rien ne pourra les arrêter...Ils ont accepté leur destin, sont déterminés et courageux et en plus ils savent à présent s'entraider. 

Sofia est devenue plus mûre et raisonnable, plus sûre d'elle aussi et donc plus agréable à vivre (et donc du coup beaucoup plus sympathique). Elle a changé car elle se sent aimée et la vie qu'elle partage avec le professeur et Lidja qu'elle apprend à mieux connaître à présent, ressemble de plus en plus à celle d'une véritable famille. Elle avait besoin de cette sécurité affective pour oublier qu'elle n'a pas connu ses parents. 

Lidja de son côté est heureuse de son amitié avec Sofia, elle qui a vécu toute sa vie au cœur d'un cirque entourée uniquement d'adultes. Toutefois elle n'a rien perdu de son caractère indépendant.

Quand au professeur, son cœur va être bien malmené dans ce tome, mais chut je vous laisse la surprise de découvrir pourquoi. Et le mystérieux Fabio me direz-vous, là vous exagérez je ne vous en parlerai même pas ! 

Le roman fantasy est, c'est l'occasion que je le rappelle ici le genre littéraire le plus lu parmi les pré-ados et les ados. De plus ce qui ne gâche rien pour donner envie de lire, les couvertures sont souvent de vrais merveilles ! 

Et la plume de Licia Troisi est irréprochable. 

Cette série s'adresse aux enfants de plus de 9 ans et aux pré-ados jusqu'à 12-13 ans. 

La suite mercredi prochain...

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14 novembre 2018 3 14 /11 /novembre /2018 06:20
Pocket Jeunesse 2013

Pocket Jeunesse 2013

Il y a presque trente mille ans, le monde était bien différent. L'homme vivait en osmose avec la nature, et les dragons étaient les maîtres de la Terre. Ils en réglaient la vie, étaient les gardiens de l'ordre, guidaient le comportement de l'homme, jusqu’à ce que le mécanisme magique et parfait de la nature s'enraye...

 

Cela fait longtemps que je n'avais rien lu de Licia Troisi, un auteur de romans fantasy que j'ai découvert en 2011 avec "Les chroniques du monde émergé"; puis "Les Guerres du monde émergé" et enfin "Les légendes du monde émergé", trois trilogies que les adolescents "s'arrachaient" au CDI de mon collège et que j'avais lu avec un grand plaisir à l'époque pour pouvoir en discuter avec eux. 

Aussi, lorsque pendant les vacances d'été, je suis tombée sur cette nouvelle série, je n'ai pas hésité une seconde à l'emprunter à la médiathèque de mon village. Elle s'adresse en fait à des pré-adolescents et se lit plus facilement que les titres que j'ai cité précédemment. 

 

De temps en temps, cela me fait du bien de relire des romans pour ados et la fantasy est un genre particulier, proche du conte avec toujours beaucoup de magie, de l'aventure et un monde parallèle qui fait rêver (ou qui fait peur, c'est selon). 

Comme j'aurais aimé pouvoir lire ce genre de romans quand j'étais enfant ou ado ! Alors, le temps d'une lecture, je me permets de redevenir petite, ça repose et finalement ce sont des livres qui se lisent avec plaisir...

 

Elle se trouvait dans une pièce plus vaste que les autres, entièrement recouverte de fresques. Sofia resta sans voix devant son extraordinaire beauté. L'artiste n'avait utilisé que des tons de rouge incroyablement vifs...
Des silhouettes brillantes se détachaient sur le fond écarlate. Des femmes dansaient, enveloppées de draps qui tournoyaient autour d'elles...

 

L'histoire

Sofia, 13 ans,  est orpheline et traîne son ennui à l'orphelinat où elle ne brille pas par ses résultats ni par son intégration dans le groupe. En fait elle subit constamment les moqueries de ses camarades à cause d'un grain de beauté, de couleur verte qu'elle possède entre les deux yeux. Un jour, alors qu'elle ne s'y attend pas, elle apprend que quelqu'un vient de se présenter à l'orphelinat pour l'adopter.  Celui qu'elle appellera désormais le professeur, aurait connu son père et aurait mis des années à la retrouver pour se charger de la mission que celui-ci lui aurait confié.

Il est professeur d'ethnologie et l'emmène dans une étrange et austère demeure au bord d'un lac. Étrange, car la décoration qu'il a prévu dans sa chambre ressemble à s'y méprendre à un des rêves de Sofia, une cité blanche qui semble flotter dans les airs. 

C'est alors que tout semble aller pour le mieux, que des événement inattendus pousse le professeur à révéler à Sofia qu'elle est une "Dormante", habitée par Thuban, un puissant dragon aujourd'hui disparu et qui ne peut vivre qu'à travers elle.

 

Sofia se rebelle car elle ne veut pas croire que c'est son destin. Elle pense que le professeur ne l'aime pas, qu'il lui a menti et est venu la chercher à l'orphelinat uniquement pour accomplir cette terrible mission : retrouver les fruits qui devront permettre à l'arbre-monde de revivre et aux dragons de revenir s'occuper du monde.

 

Mais le terrible Nidhoggr veille... C'est une maléfique vouivre qui est à l'origine de la transformation du monde et de la disparition des dragons.

Le laissera-elle retrouver ses pouvoirs, sortir de sa prison et ne répandre plus que le mal sur Terre ? Acceptera-t-elle les missions qui lui ont été confiées  à sa naissance ? 

Les serviteurs de Nidhoggr sont déjà au travail : Nida et Ratatoskr rôdent à la recherche des fruits, prêts à anéantir les dormants pour s'en emparer avant eux.  Sofia doit réagir, et vite...

 

La ville baignait dans le bleu d'un ciel extraordinairement limpide. Ses tours blanches resplendissaient au soleil, ainsi que ses fontaines de marbre, les jardins luxuriants qui ornaient ses places et ses ruelles étroites...
Elle avança sur le balcon en verre et vit les nuages sous elle. Elle volait et, curieusement, n'était pas effrayée, elle qui souffrait d'un vertige terrible dès qu'elle posait le pied sur une échelle.

 

L'histoire est simple et "déjà vue" dans le monde de la fantasy, mais cela n'a en rien entaché mon plaisir de lire ce roman. 

C'est un roman intéressant par les valeurs de bien et de mal qu'il véhicule et grâce à une héroïne attachante, qui doute toujours d'elle-même mais qui va peu à peu prendre de l'assurance au fur et à mesure que ses pouvoirs se révèlent.

De quoi rassurer toutes les pré-adolescentes timides et peu sûres d'elles...un jour, c'est certain,  elles deviendront de superbes jeunes femmes, bien dans leur peau et qui sauront comment construire leur vie.

A côté de Sofia, il y a Lidja qui elle ne manque pas d'assurance mais cache bien ses problèmes. Elle aussi est une "Dormante". Elle a été élevée dans un cirque et c'est son unique famille.

L'histoire plaira aussi aux garçons car leur rôle est toujours celui des sauveurs et à cet âge, c'est réconfortant d'y croire encore un peu.

 

Je ne boude pas mon plaisir puisque je suis déjà en train de lire le tome 2. Le fait que l'histoire soit proche du conte et imprégnée de mythologie nordique y est aussi pour beaucoup.  Je me suis laissée dire qu'il y en aurait d'autres ensuite. Et oui...un volume pour chaque aventure, et une aventure pour chaque fruit perdu de l'arbre-monde,  à retrouver donc pour  chacun des dragons disparus...

A lire à partir de 10 ans sans problème et si vos enfants sont amateurs de fantasy. 

La suite mercredi prochain...

 

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25 octobre 2018 4 25 /10 /octobre /2018 05:29
Seuil / Roman, 2017

Seuil / Roman, 2017

"La mort, le plus atroce donc de tous les maux, n'existe pas pour nous. Quand nous vivons la mort n'est pas là, quand elle est là c'est nous qui ne sommes pas là."
C'est ainsi que commençait l'histoire de la lignée des Chironi, avec une note écrite au crayon sur un dossier orange. C'était tout le patrimoine que Marianna, avait laissé à Maddalena Pes : une centaine de feuillets rédigés à la main...

Mais c'est ce qui arrive dans les rêves, n'est-ce pas ? Que l'on puisse parler avec quelqu'un qui est mort depuis des décennies comme s'il avait votre âge, pour comprendre des choses qu'on ne peut comprendre. Certains rêves sont têtus.

 

Bien qu'ils n'appartiennent pas à la même famille, Cristian et Domenico ont grandi comme deux frères. 

Mais dans les années 80 en Sardaigne, le culte de l'individualisme régit le monde et le profit peut amener des êtres généreux au départ, vers une violence destructrice...

 

La famille Chironi fait tout depuis des décennies pour contrer son destin...

Cristian et sa tante Marianna sont les derniers survivants de la famille. Pour les aider à gérer leur énorme patrimoine, ils ont fait appel à la famille Guiso.

Cristian et Domenico sont jeunes et enthousiastes. Ils partagent tout. Ils sont engagés dans des projets communs. 

Mais quand Cristian s'amourache de Maddalena, promise à Domenico, les événements s’enchaînent, les passions se déchaînent et les valeurs communes passent aux oubliettes. Il ne peut rien sortir de bon de cette rivalité amoureuse et les passions vont prendre un air de tragédie grecque...

Les fiançailles sont avancées mais peu de temps après la fête, les deux "frères" partent ensemble pour Carrare où ils doivent négocier des matériaux pour leur chantier...Au dernier moment Domenico se désiste et se fait remplacer. A l'arrivée du ferry, les carabiniers fouillent le véhicule et y trouvent des armes et des munitions cachées dans la malle. Cristian et son compagnon sont arrêtés. Mais si ce dernier se laisse menotter sans difficulté il n'en est pas de même pour Cristian, qui s'énerve, réussit à prendre la fuite et disparaît en mer...

Personne n'est vraiment surpris de le voir compromis dans cette affaire de trafic d'armes lui qui était pourtant la droiture en personne. Et tous acceptent sa mort comme un signe du destin...

Était-ce un piège tendu par le père de Domenico ? Ou une vengeance personnelle de Domenico ? Ou alors une façon détournée de prendre les rênes de l'entreprise commune ?

Qui est responsable de la disparition de Cristian ?

 

Pour Maddalena, qui se découvre enceinte de Cristian, ce que bien sûr elle va cacher à tous,  une seule solution s'impose : elle mettra au monde un garçon, né Guiso, un point c'est tout ! 

Mais dès la naissance du petit Luigi Ippolito, elle découvre, qu'il est déjà un Chironi et que la vie quotidienne va être pour eux deux, un combat permanent comme elle l'a été pour leurs ancêtres.

Car le destin de la famille Chironi est toujours en marche et le mauvais sort qui semble s'acharner sur eux, n'a pas été détourné de son chemin...

 

Maddalena, pour cet enfant, avait demandé un miracle. Elle avait demandé, en particulier, qu'il cesse d'être aussi hostile. Et, même si elle pensait bien connaître l'origine de cette hostilité, elle feignait pourtant de l'attribuer seulement au fait que les parents ne peuvent choisir leurs enfants, comme les enfants ne peuvent pas choisir leurs parents. Elle avait bien à l'esprit l'instant exact où elle avait compris, au-delà de tout doute possible, qu'avec Luigi Ippolito le combat serait constant.

On ne prête jamais attention aux mots, mais si on le fait on comprend de quelle obscurité on parle, de quelle absence d'astres, quand on prononce le mot désastre.

 

Ce roman est le dernier volet d'une trilogie mais peut se lire indépendamment, ce que j'ai fait car je l'ignorai...

Il se trouve que sans le savoir, j'avais déjà lu le premier volet de la trilogie intitulé "la lignée du forgeron" ("Stirpe" en italien) et que je vous l'ai fait découvrir sur mon blog il y a quatre ans. 

Il me reste donc à lire celui du milieu "C'est à toi" ("Nel tempo di mezzo" en italien) ce que je ferai sans doute prochainement...

 

Le roman est entrecoupé de flashbacks, de descriptions de rêves qui nous emmènent très loin, de légendes, de digressions dans lesquels le lecteur peut se perdre...

Déjà comme dans beaucoup de roman, l'histoire commence par la fin.

Maddalena Pes, veuve depuis peu de Domenico, va retrouver Luigi Ippolito, son fils, devenu séminariste dans le nord de l'Italie. Elle lui confie alors les feuillets laissés par Marianna, sa grand-tante qui contiennent l'histoire paternelle de sa famille. Il va comprendre qu'il n'est pas un Guiso et les révélations contenues dans ces feuillets vont bouleverser sa vie et éclairer d'un nouveau jour son identité...

L'auteur nous ramène ensuite 20 ans en arrière, au moment des événements et de nombreuses digressions nous baladent du présent au passé, le temps de se pencher en détails sur la vie de leurs ancêtres, et sur des événements qui auront tous leur importance dans la vie des différents protagonistes.

Une place importante est laissée à Marianna. C'est un personnage atypique, fantasque et un peu sorcière...et le lecteur se demande souvent puisqu'elle connaît si bien les secrets de l'âme humaine, si elle n'est pas elle-aussi un peu responsable de l'étrange destin qui poursuit les Chironi depuis des générations...

 

Je me suis plongée avec délice dans la Sardaigne des années 70 avec ses paysages à couper le souffle, ses us et coutumes, sa poésie.

J'ai découvert ses côtés sombres comme la corruption qui régit les relations économiques et politiques, et le désir de modernisation qui amène à accepter n'importe quelle spéculation immobilière du moment que les financements sont là ! Le banditisme et la violence sont également bien présents et semblent être les seules solutions face à la grande pauvreté de la région. 

Tout cela me donne envie d'en savoir plus sur l'histoire de la Sardaigne, pays de l'auteur, car lire ce roman m'a fait comprendre qu'il me manquait beaucoup de connaissances sur ce pays où je rêve d'aller un jour. 

La lecture de ce roman est agréable. L'auteur sait garder une certaine distance tout en rendant les personnages bien présents. 

C'est donc une lecture parfois complexe, mais qui  a su m'emporter bien loin d'ici...

 

...on ne peut être heureux si on aime au détriment des autres.

Chacun avait cherché à sa manière à donner un sens à quelque chose dont il n'était pas dit qu'il devait nécessairement en avoir.

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12 octobre 2018 5 12 /10 /octobre /2018 05:15
Seuil, 2018

Seuil, 2018

Je n'ai pas prononcé son nom pendant des années. Tout ce temps-là le mot maman est resté tapi au fond de ma gorge, telle une couleuvre qui refuse de sortir...

 

A treize ans, la narratrice doit démarrer une nouvelle vie et tout oublier de son passé. Ceux qu'elle prenait pour ses parents ne le sont pas, et elle doit retourner vivre dans sa vraie famille qu'elle ne connaît pas. 

Enfant unique jusque-là, adorée par "ses parents adoptifs", elle a été élevée dans un station balnéaire à une cinquantaine de kilomètres de là. Elle qui fréquentait un cours de danse, le club de natation de la ville et la plage, doit se rendre à l'évidence. Sa véritable famille est pauvre. Le père n'a pas de travail. Personne n'attendait son retour. Elle est une étrangère dans sa propre famille.

Tous les habitants au village la surnomment, "La Revenue". 

 

Naïve, ne sachant rien de la vie parce qu'elle a été super protégée, ne connaissant pas non plus le système D, elle va devoir tout accepter : le partage du lit avec sa jeune sœur Adriana, les repas sans rien à manger, la mère mutique et la vie avec trois frères dont un bébé attardé et un autre, Sergio, empli de rancœur et de jalousie.

Il va lui falloir survivre au cruel manque d'amour et à l'éloignement de Patrizia,  sa meilleure amie de toujours...

Ne sachant plus qui elle est, la narratrice est envahie par l'angoisse, croyant que sa mère adoptive est gravement malade et va mourir.

Seul l'amour d'Adriana, sa sœur cadette et de Vincenzo son frère aîné, mettra un peu de baume dans son cœur d'adolescente meurtrie. Sa réussite scolaire et le soutien de son institutrice seront aussi d'un grand secours...

 

Elle va chercher à trouver sa place avec beaucoup de courage et de détermination, et tentera en parallèle d'en savoir plus sur les raisons de son éloignement, espérant toujours que ceux avec qui elle a vécu tant d'années de bonheur, vont venir la récupérer. Mais elle cherchera aussi à comprendre pourquoi ses propres parents l'ont abandonné à la naissance. 

Elle se reconstruira peu à peu en tentant de juxtaposer ces (ses) deux vies, ces (ses) deux familles, ces deux modèles...

 

Car finalement à qui appartient-elle ?

Comment se fait-il que tout le monde semble au courant de ce qu'elle ignore ?

Arrivera-t-elle à savoir pourquoi ses parents adoptifs l'ont abandonnée ?

Le mystère est d'autant plus insoutenable qu'Adalgisa, sa mère adoptive veille de loin et aide discrètement la famille financièrement tout en restant parfaitement invisible et silencieuse...

 

Son regard lorsqu'elle m'a vue est l'un des souvenirs les plus vifs que je conserve d'elle et probablement le plus néfaste. Il trahissait l'impression d'être piégée et de ne pas trouver d'issue, comme si un fantôme avait resurgi d'une époque ensevelie pour la persécuter.

 

J'ai découvert avec ce roman une écriture d'une grande finesse et une fresque sociale poignante qui nous permet de pénétrer dans l'histoire des années 70, en Italie. 

 

L'auteur que je ne connaissais pas, dépeint avec beaucoup de réalisme mais beaucoup de délicatesse, le fossé creusé entre les classes sociales, tant au point de vue de la vie quotidienne que de la vie culturelle, des croyances ou des usages, de l'emploi ou pas du dialecte local ou de l'italien. Les différences entre la vie à la ville et à la campagne apparaissent encore plus clivantes.

En dressant ce portrait d'une jeune fille totalement déracinée, hypersensible et intelligente qui va découvrir grâce à sa jeune sœur un autre monde, fait de bruit, de faim, de manque d'hygiène et de violence, c'est la pauvreté qu'elle nous dépeint et les injustices qui s'y rattachent...

Ce roman est largement autobiographique car, au cœur de l'histoire, des années après, la narratrice nous raconte comment elle a survécu à cette année-là qu'elle considère comme la plus longue de sa vie. 

 

Les chapitres sont courts et faciles à lire. L'écriture fluide et le ton très réaliste. Les mots sont précis et les silences en disent long...c'est ce qui rend ce roman si touchant et si authentique, car l'auteur ne tombe jamais dans la caricature et ne cherche pas à attirer la pitié du lecteur.

La pauvreté y reste digne et modeste. Et l'indifférence aux maux des enfants est la seule façon pour les parents d'avancer dans leur vie misérable. 

L'auteur dit elle-même avoir été inspirée par des souvenirs de son enfance. Elle entendait dire que certains parents qui ne pouvaient pas avoir d'enfants, allaient en adopter dans des familles pauvres, ayant du mal à nourrir les leurs.  

J'ai lu ce roman avec un grand intérêt et je dois dire qu'il a su me toucher...

 

...aujourd'hui je ne sais vraiment pas quel lieu est une mère. J'en suis privée comme on peut être privé de santé, d'un abri, d'une certitude. C'est un vide persistant, que je connais, mais ne surmonte pas. Regarder à l'intérieur donne le vertige...
La seule mère que je n'ai pas perdue est celle de mes peurs.

 

Ce roman a été traduit de l'italien par Nathalie Bauer.

L'auteur est née en 1963. Elle connaît bien les Abruzzes où se passe l'histoire puisqu'elle y est née. Elle  est l'auteur de deux autres romans pas encore traduits en français que je lirai avec grand plaisir s'ils le sont un jour, car son écriture toute en délicatesse et pudeur, a été une belle découverte pour moi. 

A noter : "La Revenue" a obtenu le prestigieux Prix Super Campiello en 2017.

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10 mai 2017 3 10 /05 /mai /2017 06:06
Liana Levi, 2006 / Le livre de poche 2009,

Liana Levi, 2006 / Le livre de poche 2009,

Dans chaque famille, il y a toujours quelqu'un qui paie son tribut pour que l'équilibre entre ordre et désordre soit respecté et que le monde ne s'arrête pas.

 

Voilà un roman que j'ai déjà lu lors de sa sortie et que j'ai été incité à relire suite à la sortie du film, très critiqué que je n'ai pas vu, et aux discussions animées que nous avons eu sur l'auteur dans le cercle de lecture auquel je participe. 

C'est le premier roman de Milena Agus qui a été traduit en français. 

 

Quelle est la part de vérité et de fiction dans ce que l'on nous raconte sur nos ancêtres ? Connaissons-nous véritablement les êtres qui nous sont les plus proches ? 

 

Le dimanche, quand les autres filles allaient à la messe ou se promenaient sur la grand-route au bras de leur fiancé, grand-mère relevait en chignon ses cheveux et elle se rendait à l’église demander à Dieu pourquoi, pourquoi il poussait l’injustice jusqu’à lui refuser de connaître l’amour, qui est la chose la plus belle. En confession, le prêtre disait que ces pensées constituaient un grave péché et que le monde offrait bien d’autres choses, mais pour grand-mère elles étaient sans intérêt.

 

La narratrice nous emmène en Sardaigne autour des années 30, dans les pas de sa grand-mère qu'elle a adoré.

 

Jeune, sa grand-mère est plutôt jolie avec de grands yeux noirs et des cheveux longs magnifiques, mais tout cela ne lui sert à rien car son destin est tout autre et le mal de pierres (les calculs) dont elle souffre, l'empêche de trouver un mari. Enfin pas que...

En fait, c'est peut-être parce qu'elle est trop sensuelle pour l'époque et à la recherche du grand amour.

Alors forcément un mariage arrangé ne peut pas lui offrir cet amour-là avec un grand A.

Ou bien c'est peut-être parce qu'elle est un brin décalée ou folle, si vous préférez, et qu'elle fait fuir tous ses prétendants.

Ou parce qu'elle leur écrit des lettres exaltées qui font rougir de honte sa famille. 

Mais peut-être aussi est-ce parce qu'un jour où on l'a enfermé dans le grenier, elle a coupé ses beaux cheveux noirs avec une vieille paire de ciseaux, ou alors parce qu'elle s'est tailladé les bras, ou alors encore parce qu'un jour, elle s'est jetée de désespoir au fond du puits.

Vous ne le saurez pas...

 

Encore vieille fille à 30 ans, ce qui pour l'époque ne manque pas de faire parler les gens du village, elle finit pourtant par se marier avec un veuf venu se réfugier dans le village après avoir perdu tous les siens lors du bombardement de Cagliari. Il accepte de ne pas consommer le mariage car il fréquente abondamment depuis toujours les filles de joie et s'en contente. Elle accepte son sort et la vie à deux...

Mais son désir d'enfant la ronge et la détruit. Elle va alors accepter de se rendre sur le continent pour une cure censée améliorer son mal.

C'est là-bas qu'elle rencontre celui qu'elle appellera dans ses carnets, "le Rescapé" et dont elle va tomber amoureuse...

 

Grand-mère connut le Rescapé à l'automne 1950. C'était la première fois qu'elle quittait Cagliari pour aller sur le Continent. Elle approchait des quarante ans sans enfants, car son "mali de is perdas", le mal de pierres, avait interrompu toutes ses grossesses. On l'avait donc envoyé en cure thermale, dans son manteau droit et ses bottines à lacets, munie de la valise avec laquelle son mari, fuyant les bombardements, était arrivé dans leur village.

Et dans son coeur, pour la première fois, elle avait remercié Dieu de l'avoir fait naître, de l'avoir sortie du puits, de lui avoir donné de beaux seins, de beaux cheveux et même, ou plutôt surtout, des calculs aux reins.

 

C'est un roman simple et dépouillé, pour ne pas dire minimaliste mais qui en dit long sur la condition de vie des femmes et le peu de considération qu'on leur prêtait. 

La narratrice dévoile par petites touches, au fur et à mesure qu'elle découvre les carnets laissés par sa grand-mère, la personnalité de son aïeule. Le ton est toujours juste mais souvent empli de nostalgie. Le destin de la grand-mère est révélé avec tendresse, un grand sens du détail et beaucoup de poésie.  

 

Au coeur de l'histoire, la Sardaigne prend beaucoup de place.  Le lecteur découvre ainsi cette région isolée, avant et après la guerre, ce qui fait de ce roman une sorte de témoignage à la fois social et historique. 

 

Dans ses carnets secrets où elle satisfait son désir irrépressible d'écrire, la grand-mère livre sans pudeur ses désirs les plus fous, ses fantasmes, son manque criant d'amour, son innocence face aux exigences sexuelles de son mari et surtout, réinvente sa vie. 

Elle nous décrit la place de la femme dans la société de l'époque, la vie quotidienne, le rejet dont elle fait l'objet car elle est différente. Le lecteur découvre ainsi tous les membres d'une famille, sur trois générations.  

Mais quelle est la part de vérité et de rêve dans ses écrits ?

 

Cette femme sensuelle et libre qui réclame l'amour à corps et à cris mais dérange sa famille et les bien-pensants de l'époque ne peut que nous émouvoir quand le lecteur prend connaissance de son tragique destin. 

 

C'est un roman, sans doute en partie autobiographique, qui nous poursuit longtemps, la preuve en est que depuis plus de 10 ans que je l'avais lu pour la première fois, des lambeaux de phrases me revenaient en mémoire au fur et à mesure de ma lecture. Quoi qu'il en soit, impossible de fermer le livre en cours de (re)lecture...

Chroniqué sur ce blog et du même auteur "La comtesse de Ricotta".

 

Je l'avais peut-être aimé de la bonne façon...Quand je rentrais de voyage, elle était déjà dans la rue à m'attendre, je courais à sa rencontre, on s'embrassait et on pleurait d'émotion comme si je revenais de la guerre et pas d'un voyage d'agrément.

La nostalgie, c'est de la tristesse, mais c'est aussi un peu de bonheur.

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6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 07:10
Belfond 2016

Belfond 2016

Il y a des vies linéaires, et il y en a d'autres plus tortueuses. La mienne appartient sans conteste à la seconde catégorie. Je n'ai pas souvent su ce que je désirais vraiment et comment l'obtenir ; pour le reste, j'ai toujours navigué à vue.
...Tout ça pour ne pas regarder en face la seule et unique vérité : je n'ai pas été capable de changer quoi que ce soit . Je ne suis peut-être pas aussi fort que je veux le faire croire.

 

Pour bien commencer l'année, voilà un roman agréable à lire, à la fois léger et grave...

C'est un roman sur le bonheur de vivre, la tendresse, ces petits riens qui font que la vie vaut la peine d'être vécue, mais aussi un roman sur la vieillesse et la solitude et le regard que les personnes d'un certain âge portent sur la jeunesse qui les entoure, et sur eux-même ainsi que sur leur vie et leurs erreurs passées. Mais pas que tout cela, car ce roman qui démarre tout en légèreté, ne laisse rien présager de sa chute. 

Les personnages sont très attachants même si à priori je ne les ai pas toujours trouvé très sympathiques...finalement ils ont su me toucher au fur et à mesure que leur personnalité s'est révélée.

 

Ceux qui se plaignent de vieillir sont fous. Ou plutôt aveugles, le terme me semble plus juste. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez...être arrivés jusque-là est déjà un sacré coup de chance. Mais le plus intéressant, comme je le disais, c'est qu'on peut tout se permettre.Les personnes âgées ont tous les droits...

 

L'histoire se passe à Naples dans un quartier populaire...

 

Cesare Annunziata a 77 ans et il vit dans la solitude depuis son veuvage. Il a l'impression d'avoir raté sa vie. Les relations avec ses enfants sont compliquées et il faut bien le dire, il ne fait rien pour que ça change car il est d'un naturel plutôt grincheux.  

Sa fille Sveva qui a réussi dans son travail puisqu'elle est avocate ne le supporte pas, et son fils Dante qui possède une galerie d'art, ne lui avoue pas son homosexualité ce que Cesare regrette, vu que tout le monde a l'air au courant.

De plus il n'a pas su aimer ni sa femme, ni ses enfants comme il aurait voulu et n'a pas particulièrement réussi sa vie professionnelle, puisqu'il voulait devenir libraire et n'a pas réalisé son rêve en devenant expert-comptable toute sa vie.

 

Le temps du bilan et des regrets est arrivé.

Cesare a dernièrement rompu sa solitude en nouant une relation privilégiée avec Rossana, une prostituée chez qui il a pris une sorte d'abonnement. 

Mais voilà que son voisinage va lui apporter une véritable bouffée d'oxygène, mais malheureusement aussi de drame, lorsqu'il découvre que sa jeune voisine, Emma, subit des violences conjugales et a besoin de son aide.

 

Pourtant, je ne suis pas de ceux à qui les gens aiment se confier. Sveva, par exemple, ne l'a jamais fait, et Dante me dissimule ses préférences sexuelles. Cette inconnue m'en a plus avoué en dix minutes que mes enfants en toute une vie.

 

La vie du vieil homme prend alors un nouveau sens. Il ne désire qu'une chose, voler à son secours. Et pour cela il va se faire aider par Marino, son ami de toujours qui habite l'appartement en dessous et ne sort plus de chez lui, et par son adorable voisine de palier, Eleonora qui a pour seul amour ses chats, qui ont colonisé l'immeuble, apportant avec eux une puanteur impossible à déloger de la cage d'escalier !

 

La détresse de la jeune Emma va raviver chez Cesare, les regrets et les souvenirs du passé et l'obliger à sortir de son personnage grincheux pour aller vers les autres qui au fond, n'attendent que cela.

 

Mais saura-t-il enfin prononcer les mots d'amour que son entourage attend de lui ?

A vous de le découvrir...

 

On passe son existence à croire qu'un jour tous nos espoirs se réaliseront, sauf à s'apercevoir ensuite que la vie est bien moins romantique qu'on ne le pense. Quelques fois, c'est vrai, les rêves frappent à notre porte, mais seulement si vous avez pris la peine de les inviter. Sinon, vous pouvez être sûr de passer votre soirée tout seul.

 

Comme je vous le disais à demi-mot en introduction, c'est à la fois un roman grave et léger.

Grave parce qu'il soulève le problème de la solitude des personnes âgées et celui des femmes battues, et léger car cet homme en apparence superficiel qui n'a même pas su aimer Caterina, sa femme avec qui il a pourtant eu deux enfants, est en fait un homme incapable de profiter de l'instant et de ce que la vie lui a donné.

Ils pensent que ses enfants sont malheureux à cause de lui et croient qu'il n'est pas aimé.

 

 

 

A cette différence près qu'elle ne pleurait pas à cause de moi, mais de son corps malade. Pourtant, même à l'époque, je n'avais pas réussi à intervenir autrement que sous forme de gestes affectés, inutiles. Parfois, la nuit, je me réveille en sursaut et j'ai l'impression qu'elle est encore à côté de moi ; je murmure alors au mur froid ce que j'aurais dû lui dire à elle : "Tu n'es pas seule, je suis là".

 

Des erreurs, il en a commis de multiples, car c'était un original et un égoïste, qui n'a pas hésité pas à mentir à ses proches pour avoir son espace de liberté, à tromper plusieurs fois sa femme...mais qui, il faut bien avouer, n'a jamais manqué d'humour... 

Chez l'homme, l'anxiété est un état physiologique ; pour l'annihiler, il faudrait aussi inhiber la conscience, comme chez les nouveaux-nés et les animaux.
J'ai une toute autre théorie à ce sujet. Selon moi, les choses ont bien fonctionné jusqu'à la création des singes ; après quelque chose a dû s'enrayer dans le mécanisme et l'homme est apparu, un être bien trop intelligent pour la tâche qui lui incombait...

 

Mais au fond de lui, c'est un être sensible et généreux et la fin vous le prouvera... 

J'observe mon petit-fils en train de s'amuser avec une espèce de dragon, et je souris. Au fond, nous sommes identiques tous les deux : sans aucune responsabilité et sans rien d'autre d'important à faire que jouer...Une seule chose nous sépare : il a encore la vie devant lui et des milliers de projets ; il me reste quelques années et beaucoup de regrets.

J'aime la lumière du ciel quand il n'y a plus de soleil...
J'aime les gens qui ont la chance de croire en quelque chose...
J'aime les nids d'hirondelles...
J'aime l'odeur de braises...
J'aime les adolescents qui s'embrassent sur un banc...
J'aime le sourire de mes enfants...
J'aime les gens qui se battent chaque jour pour être heureux.

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31 octobre 2016 1 31 /10 /octobre /2016 07:16
Gallimard, 2004 / Folio, juin 2016

Gallimard, 2004 / Folio, juin 2016

Un après-midi d’avril, aussitôt après le déjeuner, mon mari m’annonça qu’il voulait me quitter. Il me le dit tandis que nous débarrassions la table, que les enfants se chamaillaient comme à l’ordinaire dans une autre pièce, et que le chien rêvait en grognant devant le radiateur.

 

Suite à mon coup de cœur pour les deux premiers tomes de "L'amie prodigieuse",  j'ai décidé de me plonger dans les autres romans d'Elena Ferrante pour me faire une idée de son oeuvre. 

J'ai donc emprunté "Les jours de mon abandon" à la médiathèque. Il ne restait d'ailleurs que celui-ci en rayon étant donné que d'autres personnes avaient eu la même idée que moi ! 

 

 

Olga a trente-huit ans, un mari, deux enfants et un chien. Elle a décidé de renoncer à sa carrière pour se consacrer à sa famille et semble heureuse de sa vie même si elle a dû renoncer à écrire, sa grande passion. 

Aussi lorsque après plus de quinze ans de mariage, un après-midi d'avril, son mari lui annonce qu'il la quitte... son monde s'écroule. 

 

Sur le coup, elle n'y comprend rien, car elle n'a rien vu venir et elle pense même qu'il va revenir et que c'est juste un passage difficile. 

Lorsqu'elle réalise qu'il ne reviendra pas, et qu'il l'a quitté pour une autre femme, elle entre alors dans une spirale infernale de questionnements, de suppositions, d'incompréhension.

Pourquoi a-t-elle été abandonnée ?

 

Olga vit très mal cette séparation...et le lecteur assiste, impuissant à la dégradation de son comportement.

Elle qui était une parfaite maîtresse de maison, ne range plus rien, ne nettoie plus, ne cuisine plus. Ses enfants sont délaissés et doivent se gérer quasiment tout seuls. Elle qui était si cultivée, se met à utiliser des mots grossiers, et à faire n'importe quoi même devant des gens.

Peu à peu, ses amis la fuient et elle commet erreur sur erreur, allant de catastrophe en catastrophe, car elle sombre littéralement sous les responsabilités.

 

Si elle se retrouve incapable de faire face à son quotidien, c'est parce qu'elle s'enfonce dans la dépression...jusqu'aux limites de la folie, et jusqu'à ce jour terrible où elle s'enferme littéralement dans son appartement, sans téléphone, avec son fils fiévreux et son chien à l'agonie.

Alors que tous les éléments semblent s'être liés contre elle, la situation commence à devenir sérieusement inquiétante et déstabilisante pour le lecteur...

 

 

Je vivais dans la terreur d'oublier que je devais aller chercher Ilaria à l'école ; et si j'envoyais Gianni faire des courses chez les commerçants des environs, j'avais peur qu'il lui arrive quelque chose ou, pire encore que, accaparée par mes préoccupations, j'oublie son existence et ne pense plus à vérifier s'il était bien rentré.
Bref, j'étais dans un état de fragilité, auquel je réagissais en prenant sur moi, tendue, exténuée.

 

Le sujet ne m'intéressait pas plus que ça au départ, mais je l'avoue, le roman a un côté tout à fait addictif et je ne suis pas arrivée à le lâcher...

Ce sujet, mille fois exploré dans les romans, est traité ici avec beaucoup d'originalité. Quoi de plus banal en effet et malheureusement toujours d'actualité qu'une femme de presque quarante ans, "abandonnée" par son mari pour une plus jeune femme sans enfants. 

Banal, mais toujours aussi triste et douloureux pour les principaux intéressés et leur entourage. 

 

Tout est dans l'art et la manière dont l'auteur dissèque l'événement et nous fait entrer dans la psychologie des personnages. Page après page, le lecteur découvre l'ampleur des dégâts, la souffrance d'Olga qui se sent rejetée jusqu'à être incapable de faire face au danger ou de séparer la réalité de ses pensées. 

L'auteur décrit avec beaucoup de subtilité, l'état de dépression qui fait suite au choc et nous dévoile sans aucune pudeur, les désirs les plus secrets et les révoltes d'Olga. Le ton est dur, violent et même très cru. Tout est dit sur les sentiments et les désirs de cette jeune femme, sans fioriture et jusqu'à l'extrême. 

Mais malgré le côté parfois excessif de la situation, tout sonne juste : son rôle de mère qui lui pèse, sa vision de la féminité, son angoisse des années qui passent, son laisser-aller physique et moral et le regard cruel qu'elle porte sur elle-même et son incapacité à faire face.

 

Le lecteur se retrouve impuissant mais non en position de voyeur ce que j'ai beaucoup apprécié. Il est touché par le regard et l'attitude des enfants qui voient leur mère s'effondrer et ne peuvent rien faire.

On aimerait à chaque page tendre la main pour aider cette jeune femme qui accumule les malheurs et fait fuir tous ceux qui l'entoure, la décharger de ses enfants et aller promener le chien. On finit même par en vouloir terriblement à Mario (son mari) de l'avoir abandonné ainsi, sans explication et de ne pas s'occuper des conséquences. Son attitude nous révolte. Pendant des mois, il est indifférent à la souffrance de sa femme et délaisse les enfants sans même venir les voir, y compris pendant les vacances, par crainte d'avoir à vivre une scène, qu'il fuit d'avance par simple lâcheté, et dont il accuse Olga.

Mais est-elle seule responsable de sa fuite ? Pas si sûr ! 


 

Tout était si fortuit. J'étais tombée amoureuse de Mario encore jeune fille, mais j'aurais pu tomber amoureuse de n'importe qui d'autre, d'un corps auquel nous finissons par attribuer je ne sais quelles significations. Un long lambeau de vie passée ensemble et on pense que c'est le seul et l'unique homme avec qui on aimera vivre sa vie, on lui attribue certaines vertus résolutoires, et c'est, au contraire, seulement un bois émettant des sons de fausseté, on ne sait qui il est véritablement, il ne le sait pas davantage lui-même. Nous sommes des occasions...

 

Il y a un côté irréel à ce roman que certains ont jugé peu crédible. Moi je ne le crois pas. Il est au contraire très réaliste. Seule la journée catastrophe m'a paru légèrement exagérée mais bon je n'ai pas de porte blindée, ni de chien...

 

C'est une lecture difficile, parfois pesante car cette femme qui s'enlise et se noie (voir la couverture du folio) mais tente de rester éveillée (au plein sens du terme car elle a toujours envie de dormir pour oublier) et d'être attentive pour ne pas sombrer dans la folie, a quelque chose de pathétique. 

Je crois au contraire qu'Elena Ferrante met encore une fois son talent en lumière pour bousculer la bienséance, traiter ce sujet en faisant fi des idées reçues,  et nous déranger avec la violence des mots (et des maux) d'Olga.

 

Difficile de dire, j'ai aimé ou pas ! La sujet ne s'y prête pas...J'ai aimé ce qui est sûr l'écriture d'Elena Ferrante et retrouvé avec plaisir son style unique et direct.

Ce roman m'a autant touché que dérangé et il restera pour moi, un roman marquant sur le thème de la séparation et de sa violence psychologique...le cri de hargne d'une femme qui pourrait être celui de toutes les femmes abandonnées dans ces conditions.

A ne pas lire toutefois par celles qui vivent en ce moment une séparation brutale.

Oui j'étais bien sotte. Les canaux de mes sens s'étaient refermés, le flux de la vie n'y coulait plus qui sait depuis quand. Quelle erreur avais-je faite de borner le sens de mon existence aux rites que Mario m'offrait avec un prudent transport conjugal. Quelle erreur avais-je faite de confier le sens de mon existence à ses gratifications, à ses enthousiasmes, au parcours toujours plus fructueux de sa vie. Quelle erreur avais-je surtout faite, de croire que je ne pourrais pas vivre sans lui, alors que depuis bien longtemps je n'étais pas le moins du monde certaine qu'en sa compagnie j'étais vivante.

 

N'oubliez pas d'aller lire l'avis de Maryse concernant cette lecture sur son blog. Et profitez-en pour noter sa recette des gnocchi et de leur fabuleuse sauce à l'italienne ainsi que celle de sa pâte de coing. 

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1 octobre 2016 6 01 /10 /octobre /2016 06:16
Gallimard / Du Monde entier, 2016

Gallimard / Du Monde entier, 2016

La jeune Épouse libéra alors ses cheveux, resta quelques instants silencieuse, puis les reprit entre ses mains et, lentement, les releva, les enroula sur sa nuque et les attacha en faisant un nœud lâche, puis elle conclut son geste en glissant derrière les oreilles les deux mèches qui avaient échappé à l'opération de chaque côté de son visage. Enfin elle posa les mains dans son giron.
Mais...
Ai-je oublié quelque chose ?

 

C'est la première fois que je lis un roman de cet auteur et j'avoue que j'ai eu du mal à entrer dedans...Mais une fois habituée au style de l'auteur, je me suis laissée emporter et surprendre par ce roman qui est tout à fait construit de manière originale.

 

 

L'histoire se déroule en Italie (je dois avoir des envies de voyage en ce moment !) au début du XXème siècle dans une famille bourgeoise. Alors que la famille est comme à son habitude en plein petit déjeuner_ petit déjeuner qui ressemble fort à un repas de fête_ la Jeune Épouse débarque. Elle a dix-huit ans. Elle arrive tout droit d'Argentine où son père s'est expatrié. Elle vient pour épouser le Fils, comme cela était entendu par les deux familles puisque les deux jeunes gens sont fiancés depuis des années.

 

Mais voilà : le Fils n'est pas là !

 

Il a été envoyé pour affaire en Angleterre et elle doit attendre son retour en faisant connaissance avec sa belle-famille, ses moeurs et ses habitudes quotidiennes un peu loufoques et bizarres, il faut bien le dire...

 

Elle va ainsi, en même temps que le lecteur, découvrir des secrets de famille inavouables, tout en faisant l'apprentissage de la vie et de la sexualité d'une façon que, bien sûr, je ne vais pas vous raconter et que vous découvrirez si vous abordez cette lecture.

 

Elle devra pour cela abandonner sa passion pour la lecture, car les livres sont devenus inutiles puisque "tout est déjà dans la vie". Elle apprendra à observer, mais aussi à questionner.

Elle apprendra aussi à fêter comme toute la famille, tous les matins nouveaux, pour le bonheur d'être tout simplement encore en vie, et d'avoir échappé à la nuit...mais je ne vous dirai pas pourquoi. 

 

Il n'y a pas de livres.
Pourquoi?
Chacun dans la Famille se fie entièrement aux choses, aux personnes et à soi même. Nul ne voit la nécessité de recourir à des palliatifs.
Je crains de ne pas vous suivre.
Tout est déjà dans la vie, si l'on prend la peine de l'écouter, et les livres nous distraient inutilement de cette tâche, à laquelle tous se consacrent avec une sollicitude telle, dans cette maison, qu'un homme plongé dans la lecture ne manquerait pas d'apparaître en ces lieux comme un déserteur.

 

J'ai été gênée par le changement de narrateur qui d'un coup, au milieu d'une phrase ou d'un paragraphe, nous fait perdre le fil de l'histoire.

J'ai été gênée également par l'impression d'être constamment dans un rêve éveillé et de ne plus savoir où se place la réalité du monde qui se déroule sous nos yeux.

Mais l'écrivain qui se met d'un coup, non sans humour le plus souvent, à nous interpeler en plaçant un "je" et en se mettant en scène à un moment où sa place n'est pas prévue, nous perturbe aussi !

 

En parlant de La Jeune Épouse, il m'arrive de changer plus ou moins brusquement de narrateur, pour des raisons qui, sur le moment, me paraissaient rigoureusement techniques ou tout au plus banalement esthétiques, avec pour résultat manifeste de compliquer la tâche du lecteur, ce qui, en soi, est sans importance, mais aussi avec un désagréable effet virtuose que, dans un premier temps, j'ai essayé de combattre, avant de me rendre à l'évidence, c'est-à-dire au fait que je n'arrivais tout simplement pas à sentir ces phrases sinon en les faisant dériver de cette façon, comme si le solide appui d'un narrateur clair et distinct était une chose à laquelle je ne croyais plus ou qu'il m'était devenu difficile d'apprécier, une fiction pour laquelle j'avais perdu l'innocence nécessaire.

 

C'est comme je vous l'ai dit, la première fois que je lis cet auteur et je suis donc partagée entre son écriture poétique, l'atmosphère à la fois romanesque, sensuelle et pleine de délicatesse où il fait entrer une grande part de rêve, et le désagrément que j'ai souvent ressenti au milieu des descriptions étranges, des dialogues décousus, des digressions de l'auteur et de sa construction narrative, m'obligeant trop souvent à revenir en arrière.

 

L'ensemble m'a donc totalement déconcerté et je ne sais que penser  de ce grand auteur italien. Tout ce que je peux vous dire est... qu'il est déroutant ! 

 

Je vous laisse donc juger par vous-même tout en sachant que je tenterai un jour un autre titre comme "Soie" ou "Novecento" dont j'ai beaucoup entendu parler... 

 

Puisque j'ai désormais commencé à raconter cette histoire (et ce malgré la troublante suite de péripéties qui m'ont affecté et qui décourageraient quiconque de se lancer dans pareille entreprise), je ne puis éviter d'éclairer la géométrie des faits, ainsi que je me la remémore peu à peu, en notant par exemple que le Fils et la Jeune Épouse s'étaient rencontrés alors qu'elle avait quinze ans et lui dix-huit...

Le fait est que certains écrivent des livres et que d’autres les lisent : Dieu seul sait qui est le mieux placé pour y comprendre quelque chose.

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24 septembre 2016 6 24 /09 /septembre /2016 06:35
Gallimard / Du monde entier, 2016

Gallimard / Du monde entier, 2016

C'est si facile de parler de moi sans Lila ! Le temps s'apaise et les faits marquants glissent au fil des années, comme des valises sur le tapis roulant d'un aéroport : je les prends, je les mets sur la page, et c'est fini.
Raconter ce qui lui arriva pendant ces mêmes années est plus compliqué. Alors le tapis roulant tout à coup ralentit, puis accélère, prend un virage trop serré et sort des rails. Les valises tombent et s'ouvrent, leur contenu s'éparpille ici et là. Certaines de ses affaires finissent mêlées aux miennes, je suis obligée de les ramasser puis de revenir sur la narration qui me concerne...

 

"Le nouveau nom" est le tome 2 de la saga intitulée "L'amie prodigieuse" dont le quatrième tome vient de paraître en Italie et le troisième bientôt en France. 

 

Nous avions laissé Lila le jour de son mariage avec Stefano, le riche épicier. Elle est sur le point de partir en voyage de noces, puis de s'installer dans le superbe appartement acheté par son mari, loin du quartier. Mais la fête tourne au drame quand elle s'aperçoit que Stefano lui a menti en s'associant en cachette avec Marcello et Michele Solara,  les deux camorristes du quartier qu'elle déteste depuis toute petite. Car elle ne peut plus nier que la camorra règne sur le quartier et surtout que son frère, son père et son mari n'en sont que de tristes victimes...

 

Déçue, elle prend alors en grippe Stefano, le rejetant avec violence et provoquant coups et scènes conjugales sans fin.

Pourtant elle accepte de travailler dans la nouvelle épicerie qu'il a ouverte depuis peu, suscitant la jalousie de sa belle-soeur, puis dans le magasin de chaussures ouvert en ville par les frères Solara.

 

C'est alors que, désespéré qu'elle ne lui donne pas de fils, Stefano décide de lui payer des vacances au bord de la mer. 

Lenù, qui avait été tenue à distance par Lila parce que celle-ci ne voulait pas lui montrer les marques de coups dûes aux violences conjugales, est invitée à quitter son emploi d'été à la librairie pour l'accompagner. La mère et la belle-soeur de Lila sont aussi du voyage. 

Voilà que les deux amies retrouvent à Ischia, le beau et mystérieux Nino dont Lenù est amoureuse depuis qu'elle l'a croisé dans les couloirs du lycée.

Lila, libérée de son époux, va peu à peu tomber sous le charme du jeune homme qui l'aime depuis sa tendre enfance à l'époque où il habitait encore le quartier.  Elle ne va pas hésiter une seconde à user de ses charmes pour le conquérir.

Lenù arrivera à un tel point de jalousie que leur belle amitié va voler en éclat ! Car malgré sa réussite scolaire, obtenue grâce à son sérieux et son assiduité, elle doute toujours autant  d'elle-même.

 

Leur chemin de vie les sépare...

 

Lila s'aperçoit que sa vie va prendre un autre tournant, qu'elle s'est mariée trop jeune et que, en voulant vivre l'amour fou, elle s'est précipitée encore une fois sans réfléchir. 

Tandis que Lenù au contraire, se rend compte que, vu son milieu d'origine, elle n'est rien, comparée à ses camarades de l'école normale pour qui la réussite est évidente et obligatoire. Elle se déprécie et déprime, multiplie les flirts sans lendemain depuis que sa relation avec Lila est devenue conflictuelle.

 

 

J'avais vite compris que Franco et sa présence avaient occulté la réalité de ma condition sans la changer...J'aurais toujours peur : peur de dire ce qu'il ne fallait pas, d'employer un ton exagéré, d'être habillée de manière inadéquate, de révéler des sentiments mesquins et de ne pas avoir des idées intéressantes.

 

Mais c'est sans compter sur des talents inconnus qui vont la révéler au monde qui l'entoure. La réussite en effet, se profile à l'horizon...

 

 

Voilà un second tome qui met à mal l'amitié des deux jeunes femmes. 

L'immense besoin d'être aimée et reconnue de Lila, l'amène à commettre de graves erreurs. Lenù par contre va prendre ses distances et ne pas chercher tout de suite à la revoir.

 

La violence est encore terriblement présente. Toutes les relations humaines sont exacerbées et les personnages entretiennent des rapports passionnels.

Les personnages secondaires sont toujours présents mais certains vont être plus importants que d'autres, qui tombent un peu dans l'oubli au fur et à mesure que Lenù s'éloigne de son quartier...

 

Les deux jeunes adolescentes sont devenues des jeunes femmes prêtes à tout pour connaître le bonheur, échapper à leur condition et se sentir enfin libres.

 

...le peu de fois où je les avais vu ensemble, j'avais toujours été surprise. Quelque chose d'indéfinissable passait entre eux qui, confusément, devait venir de l'enfance. Je crois qu'elle avait confiance en Enzo, elle sentait qu'elle pouvait compter sur lui. Quand le jeune homme prit sa valise et se dirigea vers la porte restée ouverte, elle hésita un instant et puis le suivit.

 

Avec force et sensibilité, l'auteur nous décrit ce monde rigide des années 60 où les traditions prédominent, alors que pointent en Europe les prémisses de la libération des femmes qui elles aussi veulent être des êtres libres de leur vie. 

Les deux amies ont trouvé toutes deux leur propre méthode pour briser le déterminisme social qui leur colle à la peau. 

 

L'originalité de ce tome réside à nouveau dans les relations entre les deux amies, les conflits qui les opposent et les moments forts qui les rapprochent, ainsi que les détails de leur vie quotidienne.

L'auteur nous livre ici une analyse pertinente du rôle et du poids du déterminisme social dans leur destinée. 

 

J'avais intégré l'acharnement méthodique de la recherche universitaire qui soumet à la vérification la moindre virgule, ça oui et je le démontrais lors des examens ou dans le mémoire que je rédigeais. Mais de fait, je demeurais complètement démunie, acculturée à l'excès, privée de cette cuirasse qui leur permettait, eux, d'avancer d'un pas tranquille. Le professeur Airota était un dieu immortel qui avait donné à ses enfants des armes magiques bien avant la bataille.

 

Le récit est construit à la perfection : tous les événements s'enchaînent et le lecteur avale cet énorme tome de 554 pages sans s'en apercevoir.

C'est donc encore une fois, un témoignage très fort qui décrit bien le prix à payer par les jeunes femmes pour avoir le droit de s'émanciper mais qui heureusement n'est pas dénuée d'espoir et nous donne envie de lire la suite de la saga. 

Dans l'inégalité, il avait quelque chose de beaucoup plus pervers, et maintenant je le savais. Quelque chose qui agissait en profondeur et allait chercher bien au-delà de l'argent...

Dans quelques mois, il existerait du papier imprimé, cousu et collé, rempli de mes mots et avec mon nom sur la couverture-Elena Greco, moi, le point de rupture d'une longue chaîne d'analphabètes ou de semi-analphabètes, un nom obscur qui brillerait maintenant pour l'éternité.

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17 septembre 2016 6 17 /09 /septembre /2016 07:07
Gallimard Folio n°6052, 2016

Gallimard Folio n°6052, 2016

Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. Il nous arrivait toutes sortes d’histoires, chez nous et à l’extérieur, jour après jour : mais je ne crois pas avoir jamais pensé que la vie qui nous était échue fût particulièrement mauvaise. C’était la vie, un point c’est tout : et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile.

 

Il s'agit du premier tome d'une saga constituée de quatre volumes dont le quatrième vient de paraître en Italie.

Voilà qu'alors que j'écris ces lignes, j'ai déjà commencé la lecture du second tome "Le nouveau nom" que, par miracle, je viens d'emprunter à la médiathèque.

Il m'attendait là, tout seul sur l'étagère des nouveautés et personne dans l'après-midi ne l'avait emprunté parce qu'il était trop gros, oui c'est cela...trop gros !

 

Mais quelle saga et quelle découverte que cet auteur dont je n'avais jamais entendu parler avant le printemps de cette année, un auteur qui d'ailleurs préserve son identité... En effet, personne ne sait qui se cache derrière ce pseudonyme d'Elena Ferrante. De quoi attiser encore plus notre curiosité et nous donner envie d'entrer dans ses écrits.

 

Je vous assure que vous ne le regretterez pas !

 

Personne n’a jamais vu sa tête, ni entendu sa voix, son identité est un mystère. Avant la publication de son premier livre, elle avait écrit : «Je pense que les livres, une fois qu’ils sont écrits, n’ont pas besoin de leurs auteurs. S’ils ont quelque chose à dire, ils trouveront tôt ou tard des lecteurs.» On a dit que derrière le pseudonyme pouvait se cacher un homme, l’écrivain Domenico Starnone. Certains indices permettent de penser que c’est plutôt une femme qui a été mariée et a eu des enfants. Elle serait née dans la région de Naples et vivrait en Grèce.

Libération "Saga Ferrante"

 

L'histoire se passe dans un quartier pauvre de Naples dans les années 50-60, juste après la seconde guerre mondiale.

Dans ce quartier vivent plusieurs familles, toutes aussi misérables les unes que les autres, avec une ribambelle d'enfants à nourrir et aucun confort dans les habitations aux plafonds tachés d'humidité et aux peintures délavées qui s'ouvrent sur des ruelles ou des cours intérieures vétustes et sombres.

Les pères sont épuisés par leur travail et les mères restées au foyer n'arrivent pas à joindre les deux bouts.

 

Là, deux petites filles du même âge deviennent amies.

 

Il y a d'abord Raffaela, que l'on surnomme Lila, l'amie prodigieuse. C'est une petite fille brillante à l'école, mais au caractère difficile et qui ne se laisse pas faire, malgré son apparente fragilité.

Lila est LA plus courageuse, LA plus douée, LA plus belle...si elle en a envie, car là est bien le problème ! 

 

Puis il y a la narratrice, Elena, que l'on surnomme, Lenuccia ou Lenù. Elle est craintive et timide, n'ose pas prendre la parole, doute d'elle-même. Mais elle est avant tout sérieuse et studieuse.

Je décidai que je devais copier cette petite fille et ne jamais la perdre de vue, même si cela l'agaçait et si elle me repoussait.

Lila était méchante : ça, dans quelque recoin secret tout au fond de moi je continuais à le penser. Elle m'avait prouvé que non seulement elle pouvait blesser avec les mots mais aussi qu'elle n'aurait pas hésité à tuer, et pourtant maintenant ces capacités ne me semblaient plus grand chose. Je me disais : elle révélera bientôt un caractère encore plus mauvais, et j'avais même recours au terme "maléfique", un mot excessif qui venait des contes de mon enfance...

 

Elena, la narratrice nous raconte la vie dans son quartier, la pauvreté des habitations, leurs jeux et peurs d'enfants, l'école et la compétition que les maîtres et maîtresses tentent de mettre en place pour les stimuler, en leur faisant honte de ne pas savoir devant les autres, car ils savent que l'orgueil est leur défaut numéro un. 

 

C'est elle qui parle de son admiration sans bornes pour Lila, de cette impression que sans elle, elle n'est plus rien. 

 

Pourtant toutes deux sont très intelligentes. Elles aiment passionnément les histoires et leur institutrice fera tout pour leur permettre de poursuivre leurs études. 

Mais malheureusement Lila, dont le père est cordonnier, ne pourra pas voir aboutir son rêve : après l'école primaire, elle devra aller travailler pour aider sa famille.

Celle d'Elena, par contre, fera des sacrifices pour qu'elle puisse faire honneur à la famille alors que son père n'est que portier. 

 

Leur amitié n'aura de cesse que de connaître des hauts et des bas, des moments de rapprochement et de compréhension mutuelle et des moments de compétition, d'envie ou même de jalousie...

 

Lenù poursuivra ses études au collège puis au lycée, ce qu'elle aurait tant voulu vivre avec son amie, alternant des phases d'enthousiasme et de découragement, des moments de liberté, suivis par des moments de solitude où son amie lui manque à en mourir...

Je pensais à Lila et moi, à cette capacité que nous avions toutes deux quand nous étions ensemble de nous approprier la totalité des couleurs, des bruits, des choses et des personnes, de nous les raconter et de leur donner de la force.

Lila continuera un temps, en dehors de son travail, à lire en cachette ou à faire réviser Lenù, mais elle se fiancera très jeune... 

Elle est si exclusive et a un caractère si tranché, qu'elle peut devenir parfois très méchante. Elle sait faire souffrir son entourage ou l'humilier mais Elena restera malgré tout son amie. Elle sera d'ailleurs la seule à toujours chercher à la comprendre, et à la protéger des autres et d'elle-même. 

 

Le premier tome s'arrête sur un événement susceptible de faire exploser l'équilibre précaire du quartier...alors que Lila vient tout juste de se marier. 

Seule Lila me manquait, Lila qui pourtant ne répondait plus à mes lettres. J’avais peur qu’il ne lui arrive quelque chose, en bien ou en mal, sans que je sois là. C’était une vieille crainte, une crainte qui ne m’était jamais passée : la peur qu’en ratant des fragments de sa vie, la mienne ne perde en intensité et en importance.

 

J'aimerais pouvoir lire plus souvent des romans aussi intenses que "L'amie prodigieuse".

En abordant cette lecture, je me suis questionnée pour savoir s'il s'agissait d'un roman ou d'une autobiographie puisqu'une des deux fillettes s'appelle Elena comme l'auteur. Et puis au bout de quelques pages, il m'a semblé que cela n'avait aucune importance tant les propos de l'auteur semblaient réels.

C'est un roman proche du témoignage social à la fois roman sur l'amitié, sur l'amour et récit de vie d'un quartier pauvre de Naples au temps de son éveil économique, au sortir de la période fasciste où tous espèrent enfin, un monde meilleur. 

 

L'amitié est au coeur du roman. Toujours passionnelle et fusionnelle, souvent exclusive, parfois teintée de jalousie, et très souvent de pudeur, elle joue un rôle important dans la construction de la personnalité des deux fillettes qui vont ainsi devenir des adolescentes, belles et différentes, forgées par leur vie quotidienne au sein  de leur famille et des us et coutumes de leur quartier, mais qui passeront leur temps à se comparer l'une à l'autre.  

 

Car le quartier est à mes yeux largement aussi important que les sentiments qui unissent ou divisent les deux jeunes filles. Dans ce quartier pauvre où l'argent confère le pouvoir et attire le regard des filles, le vivre ensemble et une certaine solidarité, unissent pourtant les êtres et limitent les rancoeurs, voire les haines bien présentes.

Dans ce quartier, les jeunes filles doivent marcher les yeux baissés, ne pas attirer le regard des hommes, ne pas leur être supérieures en étant trop intelligentes. Les femmes sont soumises, au père, au mari et même aux frères.

 

Tout à coup les cris cessèrent, et quelques instants plus tard mon amie vola par la fenêtre, passa au dessus de ma tête et atterrit derrière moi, sur le bitume.
Je restai bouche bée. Fernando se mit à la fenêtre, hurlant toujours d'horribles menaces à sa fille. Il l'avait lancée comme un objet.
Je la regardai consternée tandis qu'elle tentait de se relever et me disait avec une moue presque amusée: "Je ne me suis même pas fait mal!"
Mais elle saignait et s'était cassé le bras.
Les pères pouvaient faire cela et bien d'autres choses encore aux petites filles impertinentes.

Les garçons deviendront de vrais hommes capables de se battre entre eux ou de battre leur femme si besoin sans que personne ne trouve rien à redire. C'est sur eux que repose l'honneur de la famille et ils n'hésiteront pas à le défendre s'il le faut ou à se battre s'ils jugent leur orgueil bafoué. 

Dans ce quartier-là, on travaille, on ne se tourne pas les pouces à étudier et on parle le dialecte napolitain et non pas l'italien appris à l'école !

Et attention à tous les coins de rue, la violence règne et l'argent attire les convoitises. 

 

Le style est simple, facile à lire, car riche en dialogues souvent savoureux et très imagés.

C'est un roman émotionnellement très fort car très vivant, parfois drôle, empli de l'énergie vitale de ses personnages, de leurs rêves, de leurs espoirs et de leurs douloureux échecs. C'est à la fois un roman populaire et une fresque  sociale et psychologique richissime.

Car au-delà des deux attachantes héroïnes, il y a tout un lot de personnages secondaires, tous biens présents, et dont l'auteur va aussi dévoiler le caractère.  

Les personnages sont nombreux mais faciles à identifier d'autant plus qu'un index en début d'ouvrage vous aide à le faire ( je n'ai eu besoin de m'y référer qu'une seule fois).

Le lecteur entre dans leur vie comme s'ils faisaient partie de leur quartier et suit les hauts et les bas de leur existence malmenée par cet environnement particulier.

Un immense plaisir de lecture que j'espère retrouver dans les autres tomes de la saga...

Lila fut obsédée jusqu'à la fin de l'été par un concept unique, assez insupportable pour moi. J'utilise la langue d'aujourd'hui et j'essaie de résumer ainsi : il n'y a pas de gestes, de mots, de soupirs qui ne contiennent la somme de tous les crimes qu'ont commis et que commettent les êtres humains.

...l'invitation de Stefano était plus qu'une invitation,...derrière elle il y avait des enjeux très importants, puisque c'était comme s'il disait : avant nous de mauvaises choses se sont produites, nos pères, d'une façon ou d'une autre se sont mal conduits mais à partir d'aujourd'hui prenons-en acte et prouvons que nous, leurs enfants, nous sommes meilleurs qu'eux.

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7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 06:45
Editions Gallimard, 2011

Editions Gallimard, 2011

 

 

Le narrateur (sans nul doute l'auteur), enfant de la ville, se souvient de l'été de ses 10 ans alors qu'il passe les vacances avec sa mère sur l'île où la famille a l'habitude de séjourner chaque année.

 

Cette année-là, son père n'est pas présent car il est parti en Amérique, son rêve de toujours.

 

Et cet été-là, bien sûr, rien ne se passe comme d'habitude. 

 

Il y a les baignades quotidiennes...mais sans son père et sa soeur, ce n'est pas pareil et le jeune garçon se sent seul.

 

Il est obligé de travailler ses maths pour repasser l'examen à la rentrée, donc il a du mal à se sentir réellement en vacances et, ce sujet est une pierre d'achoppement constant avec sa mère.

 

Sa mère se sent seule et abandonnée. Elle va avoir pourtant, elle-aussi, des décisions importantes à prendre : elle devra choisir entre quitter son Italie natale et émigrer en Amérique pour rejoindre son mari, celui-ci a en effet trouvé du travail là-bas et il aimerait bien que sa famille le rejoigne.

 

Le narrateur est très jeune mais cet été-là, il va découvrir ce que cache le mot "amour" : il embrasse une fille pour la première fois !

 

Mais, à cause de ça, le jeune garçon se fait passer à tabac par trois ados plus âgés que lui, agressifs et surtout jaloux que les beaux yeux de celle que l'auteur surnomme "la fillette", se soient posés sur quelqu'un d'autres qu'eux...

En fait, le narrateur offre son corps de gamin aux coups des trois assaillants, car il est persuadé que c'est uniquement par la souffrance que son cocon d'enfant peut laisser la place à celui d'un jeune adulte en devenir...

 

Heureusement, ce qu'il aime aussi par-dessus tout c'est lorsque les pêcheurs du village l'emmènent avec eux en mer et lui apprennent les rudiments de leur métier. Eux font confiance à l'enfant de la ville. Ils le prennent au sérieux et avec eux, forcément, il sait apprendre à grandir...

 

 

C'est la première fois que je lis un roman de cet auteur et je l'avoue, je suis conquise.

 

Comment fait-il pour, avec cette histoire toute simple, d'un ado (lui-même sans doute) en proie aux premiers tourments de la pré-adolescence...faire un petit chef d'oeuvre autour des thèmes de la cruauté, de l'esprit de vengeance, de l'amour, de ce mal-être ressenti à cause de ce corps qui reste si petit, alors que l'esprit voudrait tant s'envoler vers d'autres horizons...

 

C'est un roman initiatique et autobiographique court, mais très fort qui m'a permis de découvrir un auteur dont  j'avais entendu parler maintes fois, surtout par Mimi du blog "Mes petites boîtes" mais que je n'avais jamais testé.

Sur son blog, Mimi vous présente d'ailleurs trois titres différents de l'auteur et je vous invite à aller lire ses supers chroniques.

 

Le regard que l'auteur porte, devenu adulte, sur lui-même alors qu'il n'avait que dix ans, est tout à fait remarquable, empli de pudeur, réaliste et souvent même cruel, mais merveilleusement nostalgique et plein de tendresse...

Il revisite son enfance, l'amour qu'il a porté à sa famille et à ses parents, les choix de vie qu'ils ont fait pour lui et qui ont déterminé le reste de sa vie à lui.

 

Un auteur à suivre, c'est entendu, ce que j'aurais dû faire depuis longtemps ! 

 

À travers l’écriture, je m’approche du moi-même d’il y a cinquante ans, pour un jubilé personnel. L’âge de dix ans ne m’a pas porté à écrire, jusqu’à aujourd’hui. Il n’a pas la foule intérieure de l’enfance ni la découverte physique du corps adolescent. À dix ans, on est dans une enveloppe contenant toutes les formes futures. On regarde à l’extérieur en adultes présumés, mais à l’étroit dans une taille de souliers plus petite.

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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 07:08
Éditions Çà et Là 2015

Éditions Çà et Là 2015

 

Sabrina est une jeune femme italienne de 25 ans. Comme beaucoup de ses compatriotes, la crise économique l'oblige à vivre encore chez ses parents où l'ambiance est explosive. 

 

Heureusement entre son boulot de vendeuse, Stefano, son petit ami, et sa bande de copains, elle peut aller prendre l'air et se détacher des contingences matérielles, ce que bien sûr sa mère lui reproche constamment.

 

Mais déjà que la vie est compliquée pour elle, deux nouvelles vont lui tomber dessus peu de temps avant noël : elle perd son emploi et elle s'aperçoit qu'elle est enceinte. 

 

Malgré la tendresse et l'écoute de Stefano, Sabrina va devoir affronter seule, non seulement le regard des autres et de sa bande d'amis, tous aussi fêtards les uns que les autres, mais aussi celui du corps médical.

De plus elle va devoir prendre seule, la décision de se faire avorter.

 

Mais le rendez-vous à la clinique est fixé au mois suivant, fêtes de fin d'année obligent. Et l'attente peu à peu devient insoutenable pour la jeune femme au caractère coléreux et instable...

 

Tout son entourage en prend pour son grade au fur et à mesure que la date approche !

 

Point de fuite / Lucia Biagi

 

C'est une BD dont le sujet ne peut laisser indifférent. Il s'agit d'un sujet grave et intimiste qui est abordé ici avec beaucoup de compassion et de finesse.

 

De plus l'histoire se passe dans un pays où vivre l'IVG est encore plus difficile qu'ailleurs, à cause du poids de la religion, des tabous  et de la culpabilité.

 

Sabrina va vivre une crise existentielle très difficile car elle doit assumer ses choix et entrer dans le monde des adultes.

Son naturel coléreux, voire haineux et peu propice à la réflexion, la détourne de son entourage proche qui pourtant est prêt à lui tendre la main.

Bien sûr, elle ne sait pas que "l'après IVG" sera aussi difficile pour elle que l'attente, ni qu'elle devra aussi se battre pour retrouver un nouvel équilibre...

 

La BD se fixe sur l'essentiel. Les dessins en bichromie, tout en nuances de jaune et bleu, transcrivent l'expression des personnages de manière très réaliste. Certaines planches sont d'ailleurs totalement sans paroles.

 

Tour à tour touchante ou carrément tête à claques, Sabrina révèle peu à peu sa sensibilité, ses doutes, ses contradictions, son mal-être, et sa solitude, face à cette décision qu'elle a prise en toute conscience mais qu'elle doit maintenant assumer pour tenir le coup jusqu'au bout. 

 

J'ai été déstabilisée, non pas par l'histoire elle-même qui sonne juste à chaque page et qui est un sujet intergénérationnel, toujours actuel et douloureux, mais par le côté désabusé de cette génération de jeunes qui passe son temps à boire et à faire la fête...sans réellement faire de projets d'avenir. 

 

Et j'ai eu du mal à trouver dans cette BD, une petite note d'espoir, mais sans nul doute les jeunes seront sensibles à l'histoire et se retrouveront dans cette bande fêtarde...  

 

Qui est l'auteur ?

 

Née en 1980 à Pise, Lucia Biagi est la cofondatrice et animatrice du label "Amenità Comics" et elle s’occupe avec son compagnon d’une librairie spécialisée BD à Turin, "Belleville Comics".

"Point de Fuite" (publié en 2014 en Italie chez Diabolo Edizioni) est sa deuxième bande dessinée, après "Pets" (Kappa Edizioni, 2009).

Elle a également réalisé le reportage dessiné "Japonize Me", un guide du manga publié sous forme d’ebook en 2014 (Zandegu).

Lucia Biagi a fait partie des jeunes talents sélectionnés pour la mostra Futur Antérieur du Napoli Comicon de 2012.

 

Source : Éditions Çà et Là

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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 08:12
Roman traduit en français en 2014

Roman traduit en français en 2014

 

 

Que cherche le narrateur venu se perdre au fin fond des montagnes de ce pays sauvage ?

Que fuit-il ?

Lui-même ? La civilisation urbaine ? La violence des hommes ? Son propre passé ?

 

Le lecteur n'en saura jamais rien. Il trouvera bien quelques indices au cours de sa lecture mais il lui restera encore beaucoup d'interrogations à la fin du livre. La fin en effet est une fin "ouverte" qui laisse place à l'imaginaire et que chacun d'entre nous pourra interpréter à sa manière...

C'est ce qui fait la force de ce roman.

 

 

"Je suis venu ici pour disparaître, dans ce hameau abandonné et désert dont je suis le seul habitant.

 

Le soleil vient tout juste de s'effacer derrière la ligne de crête. La lumière s'éteint. En ce moment, je suis assis à quelques mètres de ma petite maison, face à un abrupt végétal. Je regarde le monde sur le point d'être englouti par l'obscurité."

 

Ainsi commence l'histoire de cet étrange roman.

 

Le narrateur, un homme vieillissant, a trouvé refuge dans une petite maison isolée au coeur d'un hameau en ruine, éloigné d'un autre petit village habité où il peut tout de même aller se ravitailler avec sa vieille voiture.

Il a tout son temps pour observer autour de lui les maisons délabrées, le petit cimetière envahi par les herbes, la nature qui l'entoure...et se promener dans les bois.

Mais la nature sauvage et luxuriante, ainsi que trop de solitude peuvent parfois engloutir les hommes et apparaître pesantes à un homme solitaire perdu dans l'ombre des montagnes. Aussi le narrateur interroge-t-il sans cesse les éléments, espérant une réponse qui tarde à venir...

 

Tous les soirs dès que le soleil se cache, une petite lumière scintille au même endroit, à la même heure sur la montagne d'en face. D'où provient-elle, se demande t-il  ?

Le narrateur va bien sûr partir dans cette direction et découvrir au coeur de la forêt, une petite maison dans laquelle vit seul, un jeune garçon portant des culottes courtes d'une autre époque.  La lumière provient de sa chambre : il a peur la nuit et dort seulement si la lampe est éclairée... Il fréquente l'école du soir et allume la lumière dès son retour pour ne l'éteindre qu'au lever du soleil.

 

Qui est-il ?  D'où vient-il ? Pourquoi vit-il tout seul ? Où sont ses parents ?

Pourquoi a-t-il oublié son nom ?

Pourquoi déclare-t-il qu'il est mort il y a longtemps mais qu'il ne sait plus quand ni comment ? 

Est-il le narrateur, encore enfant ? 

Ou bien vient-il d'un autre monde, comme le suppose un des habitants du village voisin qui recense les apparitions d'extraterrestres dans la région ?

 

Une relation emplie de respect et non dénuée d'une certaine complicité, va peu à peu naître entre eux...

 

 

Une histoire entre conte fantastique et métaphysique...où la solitude et le silence ne sont interrompus que par la conversation des hirondelles, la danse des chauve-souris, la lumière des lucioles, la rencontre avec un chien blessé, quelques cavaliers qui traversent le hameau, se dirigeant vers une destination inconnue et quelques secousses sismiques qui font trembler la surface de la terre et écrouler les vieux murs déjà fissurés.

 

Un livre empli de mystère qui se lit comme un long poème tant il est écrit avec une plume légère et magnifique. Un livre qui pose des questions sur le sens de la vie et notre place dans l'univers, le deuil que nous devons faire de notre passé et en particulier de notre enfance...

 

Un auteur à suivre car c'est le premier roman de cet auteur, très connu par ailleurs dans son pays, à être traduit en français (Editions Verdier, 2014 / Traduit de l'italien par Laurent Lombard).

 

Une petite pépite à savourer pour bien débuter l'année 2016 !

 

Une simple remarque : pourquoi l'auteur emploie-t-il si souvent le mot "petit" ou "petite"...sans doute faudra-t-il découvrir le reste de son oeuvre pour le comprendre.

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19 février 2015 4 19 /02 /février /2015 08:55
Éditions Liana Levi

Éditions Liana Levi

Ce roman se passe dans les Alpes Piémontaises, dans la vallée du Cervo, près de Piedicavallo dans la Province de Biella, région aux paysages époustouflants de beauté,  et lieu qui relie tous les personnages du roman : malgré la rudesse de cette vallée, c'est là qu'ils ont leurs racines.

 

Carte de la Région de Piedicavallo et Biella (site viamichelin)

Carte de la Région de Piedicavallo et Biella (site viamichelin)

Quelques photos de la Vallée du Cervo autour de Piedicavallo
Quelques photos de la Vallée du Cervo autour de PiedicavalloQuelques photos de la Vallée du Cervo autour de Piedicavallo

Quelques photos de la Vallée du Cervo autour de Piedicavallo

Ce roman raconte l'histoire terrible de toute une génération perdue qui tente de survivre dans une Italie en crise, en voyant peu à peu leur région natale se désertifier, les magasins et les usines fermer les uns après les autres, les maisons se vider, les jeunes partir en ville où ils espèrent trouver plus facilement du travail.

Rester ou partir, partir en ville ou rester dans les montagnes... abandonner ou lutter.

 

Quelques desperados résistent à leur manière mais ne savent pas s'ils ont raison de rester et continuent de douter, chaque jour...

 

Parmi eux Andrea, fils de l'ancien maire. Son rêve est de devenir marcaire, c'est à dire fermier et artisan fromager, comme l'était son grand-père, de retourner à la vie d'antan. Il veut élever des vaches grises alpines dans sa propre ferme et fabriquer son propre "maccagno". Personne, même son père, un avocat entré en politique et qui soutient le parti néo-nazi, ne croit en son projet.

 

Mais Andrea est obstiné : il veut créer son entreprise et décide de démissionner du poste provisoire qu'il occupe à la bibliothèque d'Andorno.

Il n'a pas peur ni de la solitude, ni du travail, ni du silence de la nature...

"Pour Andréa Caucino, le secret, le caché, le non-dévoilé était le fondement naturel de la beauté, et le silence, la solitude en faisaient partie. Les animaux sauvages étaient beaux, beaux aussi les yeux ronds et brillants des vaches au museau levé qui vous regardent avec un étonnement muet; beau cet endroit inconnu de tous sinon des enfants qui viennent au printemps et surtout en mai, quand fleurissent les rhododendrons".

 

Andrea est un jeune adulte  solitaire et timide, mais il peut être aussi, tenace, volontaire et très violent. Mal aimé depuis l'enfance, rejeté par ses propres parents fiers de leur ascension sociale, il est rebelle à sa façon. Il rejette en bloc ce que représente sa famille. Il faut dire qu'il n'a pas été un enfant désiré et que son frère aîné, Ermanno, qui vit actuellement en Amérique, a toujours été le préféré dans la famille, celui qui réussissait toujours tout et qui lui a volé même son anniversaire car les deux frères sont nés à un an d'écart le même jour.

 

Sebastiano et Luca, les deux amis d'enfance d'Andrea vivent aussi dans la vallée. Sebastiano a fait de la prison et son ex-femme lui interdit de revoir son fils. Luca travaille dans un garage.

 

Elsa, discrète et studieuse a du mal à terminer sa thèse sur Gramsci. Elle est revenue vivre là, parce que c'est là qu'elle a ses racines et a quitté ses amis et ses études pour être simplement à Piedicavallo. Elle attend le jour où Andrea, qu'elle connaît depuis le lycée, la regardera et l'aimera comme elle l'aime : ils ont tant à partager...

 

Et puis il y a Marina. Elsa et elle (qui ne se connaissaient pas) vivent en coloc.

Marina, à 22 ans, rêve de devenir une chanteuse reconnue par tous et de prendre une revanche sur la vie : elle espère se venger ainsi des difficultés vécues durant son enfance.

Elle n'est attirée que par l'apparence, la futilité et le succès et veut percer à tous prix.  Grâce à la télé-réalité elle va montrer au monde entier qu'elle est la meilleure...Mais elle aussi doute, part et revient sans cesse, sans savoir où elle veut se poser. 

«Ce n'est pas vrai que ce qui compte, c'est où on arrive. Ce qui compte, c'est d'où on vient.» Qui peut dire un jour adieu à ses racines sans un regard en arrière  ?

Marina est détestable, capricieuse, égocentrique, cruelle, immature, incontrôlable mais irrésistible et bouleversante surtout lorsqu'elle craque, qu'elle parle d'elle, qu'elle se libère de son enfance et puis elle a tout pour réussir car elle a une voix fabuleuse "une voix de déesse" !

Mais surtout, elle se moque éperdument des autres, de ceux qui l'aiment avec sincérité comme de ceux qui la regarde de loin.

 

Elle est si belle et si fragile qu'Andrea, malgré de nombreuses ruptures de plus en plus douloureuses, n'arrive toujours pas à cesser de l'aimer. Il faut dire qu'elle a des circonstances atténuantes. Ses parents eux-même immatures à sa naissance n'ont pas su lui apporter la stabilité et l'amour dont elle avait besoin pour grandir. Sa mère est devenue alcoolique et son père, un flambeur qui joue au poker avec l'argent des autres et draguent des minettes de son âge. Elle les déteste et les aime à la fois et n'arrive pas à couper le cordon ombilical.

Dans sa folle course au succès, Marina ne cherche en fait que leurs regards, surtout celui de son père qui n'a jamais su être là pour elle.

 

 

Andrea et Marina forment un couple mal assorti. Leur histoire d'amour destructrice dure depuis leur adolescence...ils vivaient dans le même quartier de Biella. Ils se sont aimés et quittés plusieurs fois depuis, la première fois lorsque Marina et sa mère sont partis sans dire au revoir au voisinage. Andrea n'arrive pas à l'oublier et se torture inutilement.

Lorsqu'ils se rencontrent par hasard à une fête de village, il la revoit pour la première fois après six années de silence, pendant lesquelles il a essayé de poursuivre ses études, et, il y croit !

Andrea sait pourtant qu'elle ne restera pas ici, que son avenir est à Milan ou à Rome. Son amour pour elle le transforme, le rend violent, le rend fou ! Marina "ne peut appartenir à personne, parce qu'elle ne réussit même pas à s'appartenir".

Il souffre puisqu'il a le malheur de l'aimer à la folie, mais ne peut pas s'empêcher d'espérer et la chute n'en sera que plus rude à chaque fois...

"Les sentiments ne connaissent pas d'évolution. Ils ne sont pas comme les roches calcaires érodées et façonnées par les intempéries, ni les tissus vivants des corps  qui se développent jusqu'à un certain point puis commencent à vieillir. Ils n'ont pas de gradations, pas de mesures. C'est nous qui avons besoin de les raconter et cherchons à  les faire entrer dans une histoire. Les sentiments n'ont pas d'histoire, Andrea le savait". 

 

Comment Marina qui ne rêve que de paillettes pourrait-elle survivre auprès de lui, poète et silencieux, dans la ferme isolée du monde, au milieu des bois et des vaches ?

Elle qui  "ne peut que tout détruire, y compris elle-même", saura-t-elle trouver dans le succès ce qu'elle cherche désespérement depuis toujours ?


"Elle n'avait plus besoin de lui demander si elle avait bien chanté, et il n'avait plus besoin de lui courir après partout. Ils étaient les plus forts maintenant. Plus forts que l'Italie qui coulait à pic, plus forts que leurs parents qui n'avaient pas été capables de les rendre heureux et adultes. Plus fort que Biella, que leur histoire. Ils avaient survécu. Ils étaient capables de tenir debout dans le monde en ruine, abandonné, pillé. Ils étaient deux héros."

 

 

Ce que j'en pense

 

Ce roman est prenant et empreint de réalisme. Il est empli de rage (de rage de vivre !) et de drôlerie. Il est  parfois aussi rude que les habitants de la vallée, que l'auteur connaît bien puisque c'est dans cette vallée qu'elle a ses racines familiales.

C'est un roman  qui sait aussi devenir émouvant et attendrir le lecteur quand il le faut.

 

Tous les personnages sont liés à cette vallée, par leur destin. Mais le destin est-il, pour autant, joué d'avance  pour eux ?

 

Il y a quelques longueurs dans le roman qui fait tout de même 540 pages, mais le lecteur ne s'ennuie pas pour autant, il a juste le temps de s'interroger (et l'impression de tourner en rond) mais aussitôt l'auteur avec la fougue de la jeunesse change de personnage ou de point de vue et l'histoire repart !  De plus le lecteur s'attache aux personnages (surtout à Andrea pour moi) et veut savoir comment ils vont s'en sortir. 

 

Ce roman est aussi une sorte de fresque sociale d'aujourd'hui qui nous montre le lent déclin d'une région à l'abandon mais aussi la lutte quotidienne des jeunes qui savent qu'ils ne pourront compter que sur eux-même pour s'en sortir. 

On est en 2012, dans l'Italie de Berlusconi et le chômage est très élevé.

Quel gâchis de voir toute cette jeunesse si paumée ! Tous ces jeunes se cherchent, ne savent pas où ils en sont et se contredisent sans cesse. Ils n'arrivent pas à se décider pour telle ou telle option concernant leur avenir. Ils sont désoeuvrés, ne trouvent même pas un bar ouvert le soir, n'ont comme lieu de sorties que des centres commerciaux affreux, mais devenus l'unique lien social pour les habitants de toute la vallée, alors que dehors la nature est encore si belle !

 

"Née en 1990, elle (Marina) ignorait tout du monde d'avant Berlusconi et des textos"...comme elle, la plupart des jeunes italiens de la vallée ne rêve que de télévision, de hamburgers et de boîtes de nuit.

Ils ne savent pas comment faire des projets sérieux, ni trouver du travail ou tout simplement leur propre chemin.

 

L'auteur sait créer le suspense en alternant les chapitres où on est avec Marina, ceux où l'on suit Andrea, ou un autre des personnages (parent, ami, ...). Seul Ermanno est peu décrit sauf à travers les souvenirs d'Andrea. Mais on peut dire qu'il est très présent dans le roman sans être là.

Le lecteur apprend peu à peu des bribes de passé qui peuvent expliquer tel ou tel comportement de l'un ou de l'autre des personnages. Andrea et Marina ont tous deux des comptes à régler avec leur famille et le passé. Il y a donc des rebondissements imprévus, des éléments qui éclairent d'un jour nouveau le roman.

On ne sait donc jamais ce qui va arriver et cela crée un supense permanent et donne envie de connaître la fin.

 

Voilà un beau moment de lecture... Ce n'est pas l'amour impossible entre ces deux êtres qui m'a intéressé, mais l'écriture particulière de ce roman et la rage de vivre, qui se dégage à chaque page, de ces jeunes qui veulent se réapproprier leur terre mise à mal, en ressuscitant le passé.

C'est un jeune auteur que je viens de découvrir et  je n'ai pas encore lu son précédent roman "D'acier"(2010) dont on parle beaucoup sur le net !
 

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20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 07:26
Le dernier été du siècle / Fabio Geda

A 12 ans, Zeno découvre que Simone, son grand-père maternel qu'il croyait mort, est bien vivant. Il est vrai qu'il n'a jamais posé la question directement à Agata, sa mère. Elle n'a donc pas eu à le lui confirmer...

Le destin va leur permettre de se rencontrer et de créer un lien durable et inattendu durant l'été 1999, le dernier été du siècle. Zeno découvrira ainsi tout un pan de l'histoire familiale qu'il ignorait.

 

C'est lorsque Vittorio, le père de Zeno, tombe gravement malade (il a une leucémie : "un méchant crapaud") que les événements se précipitent : Agata doit le conduire à Gênes dans une clinique spécialisée. Elle emmène Zeno avec elle. Il ne va pas être au bout de ses surprises, lui qui n'a jamais passé un été loin de Capo Galilea où il vit depuis sa naissance avec ses parents et ses grands-parents paternels qui tiennent un restaurant. Lorsqu'ils arrivent à Gênes après des heures de route, Agata découvre qu'elle ne peut le garder auprès d'elle à la clinique et décide de l'emmener chez son père qu'elle n'a pas revu depuis plus de 12 ans lorsqu'elle a quitté le nord de l'Italie pour partir en Sicile avec Vittorio. Elle était alors enceinte...

 

A Colle Ferro, un petit village de montagne perdu dans le Piémont, et situé au bord d'un lac de barrage qui a englouti l'ancien village, Zeno fait peu à peu connaissance avec ce grand-père muré dans son silence.  Au début, celui-ci n'assure que le strict minimum pour permettre au jeune garçon de supporter la séparation d'avec sa mère.  Zeno est le plus souvent seul sauf pour les repas car son grand-père arpente les sentiers de montagne toute la journée. Au début son obsession est de chercher à communiquer avec ses parents pour avoir des nouvelles de son père mais il n'y a pas de réseau au village et son grand-père n'a pas le téléphone. Il réussit à se faire deux amis, Isaac un adolescent solitaire qui a perdu ses parents et vit avec sa tante (l'épicière du village) et Luna, une adorable jeune fille au caractère bien trempé...

 

Dans une vie quotidienne alourdie par les silences, les drames et des non-dits familiaux Zeno et Simone vont peu à peu s'apprivoiser, apprendre à se connaître, à compter l'un pour l'autre et l'un sur l'autre : ils découvriront qu'ils ont beaucoup en commun.

Zeno arrivera à trouver un équilibre, entre deux visites de sa mère tout en dessinant sereinement...

 

C'est un roman à deux voix :

 

La voix principale du roman, celle qui est déclinée en chapitre I, II, III ect. est celle de Zeno devenu adulte qui nous raconte son enfance, celle d'un enfant rêveur passionné de BD (et qui deviendra d'ailleurs auteur de BD, une fois devenu adulte).  Elle nous conte les imprévus de cet été-là, les doutes, les difficultés à vivre avec un grand-père silencieux, les remarques et les dialogues avec sa mère ou son père, l'angoisse de la maladie, de la perte, mais aussi les jeux et les aventures vécues avec ses amis durant l'été et ce qu'il sait ou comprend des événements passés. De temps en temps Zeno nous donne quelques clés pour mieux comprendre les événements, et quelques clins d'oeil vers le futur qui laissent entrevoir au lecteur ce qu'il est devenu aujourd'hui lorsqu'il raconte l'histoire.

 

En parallèle, il y a la voix de  Simone. C'est le récit qu'il a lui-même consigné dans un cahier d'écolier, et que Zeno a retrouvé chez lui  après sa mort, qui est retranscrit aujourd'hui.dans une famille juive le 17 novembre 1938, le jour où l'Italie a promulgué les lois raciales, en pleine montée du nazisme et de l'antisémitisme, Simone a été très marquée durant sa petite enfance par les événements de la Seconde Guerre mondiale, la fuite de sa famille en France, puis son retour en Italie et sa vie à Colle Ferro. Plus tard  il aura du mal à accepter et à comprendre la mort de son père (qui se suicide)  puis de son frère qui avait tout pour réussir et qui lui aussi se suicidera dans sa chambre d'étudiant. Passionné par le dessin, l'art et la sculpture, il fait des études à Ivrée, près de Turin dans un Institut professionnel très prisé puis il devient consultant.  Simone a toujours oeuvré dans l'ombre sans jamais trouver de reconnaissance pour son travail à part auprès de sa femme...En fait il ne s'est jamais autorisé à vivre, hanté par son enfance, par les proches disparus et tous les événements qu'il n'a pas compris, car trop jeune pour les appréhender, mais qui ont été présents en lui tout au long de sa vie, l'empêchant de trouver le bonheur et de rendre ses proches heureux.

Son récit est tout en finesse et sensibilité. De manière un peu décousu comme le sont les souvenirs,  il nous conte son enfance, son adolescence puis sa vie d'adulte devenue solitaire à la mort de sa femme et suite au départ d'Agata pour la Sicile.

 

Grâce à leurs deux voix qui se répondent, le lecteur découvre peu à peu les mystères familiaux, les drames du passé...les liens qui se sont tissés ou désunis, l'intimité de toute une famille secouée par les soubresauts de l'histoire.

Et ce qui devait être pour l'un, le tout dernier été du siècle et pour l'autre un été douloureux, devient un été qu'ils n'oublieront jamais et qui marquera à jamais leur vie.


Au final, c'est un livre très attachant et très humain, roman proche du récit de vie, à la structure beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît...

Il nous parle d'amour, d'amitié, de la complexité des relations humaines entre générations, des non-dits et de la difficulté de parler des vrais problèmes quand on est trop vivement touché par les événements, mais aussi des maladresses qui nuisent au dialogue et à la bonne entente familiale.

 

Quelques extraits :

 

"Je compris qu'il y avait chez mon grand-père un univers entier de silence et que je l'avais profané. J'ignorais comment. Mais le résultat était là."

"En général, j'inventais des histoires, des personnages, des lieux, j'esquissais au crayon 4B sur les feuilles transparentes de mon imagination et mes dessins s'animaient...enchaînant courses-poursuites, vengeances et sauvetages de familles en danger."

"Je ne savais pas encore que Luna et moi resterions ensemble le reste de notre vie. en tous cas c'est notre intention...nous essaierons, c'est une certitude... J'ignorais que nous ne nous reverrions pas après cet été, pour, six ans après, nous rencontrer par hasard à la gare de Florence..."

"La méfiance qui nous avait tenus à distance pendant près d'un mois s'assoupissait, laissant affleurer la fascination de la découverte."

" Pourquoi la vie s'effondre-t-elle à côté de moi ? Pas sur moi. A côté de moi." [se demande Simone ].

 

Remarque

 

Plusieurs passages racontant l'enfance de Simone appartiennent à la vie de Franco Debenedetti Teglio, que Fabio Geda a rencontré par hasard dans un Cercle de lecteurs de BD, dont le coordonnateur n'était autre que lui-même.

Ce roman qui n'est pas une biographie lui est d'ailleurs dédicacé.  Lui qui a  apporté son témoignage auprès de milliers de jeunes piémontais en racontant  la vie des enfants juifs cachés sous un faux nom, durant les années de guerre, a aussi organisé entre autre une exposition  intitulée :

1938 - L'Etat doit adopter les lois raciales italiennes.

 

 

En Novembre 2007,  Franco Debenedetti Teglio a remporté le premier prix de la fiction "Mario Pannunzio", pour une collection de cinq histoires courtes jamais publiées  et  il a également collaboré à la rédaction du livre "Les Juifs sous la persécution en Italie" écrit par Mario COPY et Marco Palmieri.

 

Lorsqu'ils se sont rencontrés et que Fabio Geda lui a parlé de son projet,  Franco Debenedetti Teglio a aussitôt accepté que certains événements de sa vie soient utilisés pour le personnage de Simone. Mais Fabio Geda s'est engagé à reconstruire les personnages, les lieux, les situations en fonction de son talent et de son inspiration d'écrivain. Certains faits sont donc réels, d'autres complètement inventés mais ce qui est sûr c'est que comme Simone (et vice versa) il adore Hemingway !!

 

L'auteur nous livre donc un roman adapté qui peut être lu par des lycéens car la présence de nombreux dialogues le rend facile à comprendre. Ce roman peut aider les ados à réfléchir sur les événements qui ont marqué l'histoire de l'Italie (et de toute l'Europe) et qui ont dévasté des milliers de familles juives.

Il peut être ajouté sans problèmes à une bibliographie sur l'Italie et proposé à ceux qui étudient l'italien et veulent en savoir plus sur la culture de ce pays.

 

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