Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 juin 2019 1 17 /06 /juin /2019 05:17
Fayard 1989 / Zulma, 2014

Fayard 1989 / Zulma, 2014

Et pourtant quelque chose en moi me poussait à faire un grand détour pour éviter les gens qui venaient à ma rencontre. Je contournais le cercle lumineux des réverbères, je cherchais la pénombre, et quand j’entendais des pas derrière moi, je sursautais. A un coin de rue obscur, j’entendis une voiture passer lentement près de moi. J’appelai, la voiture s’arrêta, et un cocher somnolent me ramena chez moi.

Quand je vois Dina, je suis comme un chien à la chaîne qui la surveille. Quiconque s'approche d'elle devient mon ennemi mortel. Je veux garder pour moi tout seul le moindre de ses regards, la moindre de ses paroles. Pourquoi ne puis-je la quitter, me lever et en finir une fois pour toutes ? Cela fait mal, cela me brûle au fond de moi-même...

Monsieur le baron a certainement pris froid lui aussi. Moi, je dis toujours qu'il faut prendre un quart de vin, le réchauffer, et y ajouter une écorce de cannelle. Voilà mon remède ! Avec un peu de fleurs de muscadier, un clou de girofle, le tout bien sucré. C'est un remède très efficace.

Voilà un polar facile à lire, empreint d'une touche de fantastique que j'avais déjà lu lors de sa première parution et que je voulais relire car l'auteur est un écrivain peu connu, mais qui est considéré comme un maître dans l'art du récit ! 

 

L'histoire se déroule à Vienne en 1909. Un soir où plusieurs amis se retrouvent pour jouer de la musique, dans le salon de la famille Bischoff. Le mari Eugen, un acteur connu, est retrouvé mort dans son pavillon au fond du jardin...

Meurtre ou suicide ?

Tout accuse le baron Von Yosch, le narrateur, qui nous raconte cette histoire, des années après. Il a été en effet l'amant de Dina, la femme d'Eugen Bischoff, et il ne s'est jamais remis de la retrouver mariée, à son retour de mission à l'étranger. Sa pipe est  retrouvée sur les lieux, alors qu'il assure ne pas avoir mis les pieds dans la salle.

Dès le début de l'histoire, cette accusation ne tient pas.

Le suicide paraît impossible d'autant plus que personne n'a dévoilé à Eugen que son contrat avec le théâtre, qui l'emploie comme comédien, allait prendre fin et que la banque, dans laquelle il avait placé toutes ces économies, venait de faire faillite, ce qui pourtant était paru dans la presse le matin même, ce que tout le monde, y compris Dina, a tout fait pour lui cacher !

 

Le docteur Gorski qui a invité le baron à se joindre à eux, et l'ingénieur Waldemer Solgrub, un ami de la famille vont mener l'enquête, espérant démontrer à Félix, le frère de Dina, que le baron est totalement innocent. 

 

Les voilà partis sur la piste de mystérieux suicidés étrangement ressemblants qui faisaient partie du milieu des artistes..Cela qui les amène sur les traces d'un hypothétique "monstre" qui pousserait ses victimes à passer à l'acte. 

 

A partir de ce moment-là, le lecteur plonge dans l'univers de l'auteur, entre raison et folie, mystère et réalité...Vous l'aurez compris, il bascule dans un autre monde où toutes les peurs deviennent réelles et les événements les plus mystérieux, totalement plausibles.

Ainsi les enquêteurs (et les lecteurs du coup aussi) en viennent à se poser des questions loufoques : Le "monstre" est-il bien un être de chair et de sang ? Est-il italien ? Quel rapport y a-t-il entre lui et un expert en sciences occultes ? A quoi peut bien servir ce vieil atlas du XVIe siècle qui joue un rôle dans l'histoire ?

Et si le monstre était tout simplement en nous ?

Et si je vous disais en guise de réponse que le "Maître du Jugement dernier" a réellement existé ! 

 

L'enquête est menée tambour battant et le lecteur, pris au piège, termine le livre en un rien de temps...

La légèreté de ton de l'auteur, son humour, sa façon de distiller les indices et de nous perdre, tout en nous amenant là où il désire nous mener...sans jamais nous laisser le temps de réfléchir ou de nous arrêter un instant en chemin, font de ce roman un polar très prenant. 

Au-delà  de cette enquête pas comme les autres, c'est de l'homme que nous parle Léo Pérutz, de son imagination débordante, de ses peurs, de sa façon bien à lui de revisiter sa propre histoire pour la modeler à sa guise, la rendre présentable aux autres et trouver ainsi sa place parmi les autres...

 

Un excellent moment de (re)lecture qui me donne envie de ré-explorer l'oeuvre de ce grand auteur classique !

 

Partager cet article

Repost0
4 octobre 2016 2 04 /10 /octobre /2016 06:11
La confusion des sentiments / Stefan Zweig

Quant à moi je ne pouvais pas bouger, j'étais comme frappé au cœur. Passionné et capable seulement de saisir les choses d'une manière passionnée, dans l'élan fougueux de tous mes sens, je venais pour la première fois de me sentir conquis par un maître, par un homme ; je venais de subir l'ascendant d'une puissance devant laquelle c'était un devoir absolu et une volupté de s'incliner.

 

Au soir de sa vie professionnelle, un éminent professeur de philologie reçoit de la part de ses élèves et collègues de l'université, un livre d'hommage le remerciant pour ses trente années de professorat et ses nombreuses oeuvres et discours...

Mais ce qui manque dans cet hommage, c'est l'essentiel de sa vie, ce qui l'a surtout marqué dans sa jeunesse et qui explique son parcours intellectuel, c'est le secret qu'il porte en lui depuis plus de quarante ans.

 

Alors qu'il n'avait que 19 ans, il a été en effet fasciné par la personnalité d'un de ses professeurs d'université. Cette rencontre sera décisive et suscitera chez lui un mélange d'admiration, d'idolâtrie, de soumission et d'amour. 

 

Il entreprend alors de nous raconter ces années d'étudiant, ses désirs d'alors, son attachement pour ce maître qui pourtant souvent ne lui apportait que souffrance et questionnement, cachant son mal-être derrière un mariage de convenance, changeant d'humeur constamment au gré de ses sentiments, trop souvent cruel envers le jeune homme naïf et en quête d'approbation et d'amour qui ne comprenait rien et nageait en pleine confusion.

 

A cette époque, sa jeunesse et son manque d'expérience ne lui ont pas permis de comprendre le mélange de sentiments qu'il éprouvait pour son professeur jusqu'au jour où, le professeur lui livra un secret douloureux à porter... avant de disparaître pour toujours.

 

Ce qu'il sait avec certitude aujourd'hui... c'est qu'il n'a jamais aimé quelqu'un d'autre aussi fort, ni plus que lui.

La question me tourmentait. Je sentais brûler en moi comme une soif de mieux connaître cet homme au double aspect. Et obéissant à une inspiration subite, à peine eût-il quitté sa chaire en passant devant nous sans nous regarder, que je courus à la bibliothèque et demandai ses publications.

 

Avec beaucoup de pudeur et l'écriture pleine de délicatesse et de finesse qu'on lui connaît, Stefan Zweig retrace les affres de cette passion dévorante, mais interdite.

Il montre bien les difficultés du vieux professeur à réfréner ses désirs, face aux contraintes et aux tabous de la morale de l'époque. 

 

Ce court roman, souvent considéré comme une nouvelle, est paru en 1927 mais il connut aussitôt un succès fulgurant.

Freud a lui-même salué la manière dont cette passion était restituée, un véritable triangle oedipien pour certains, un livre sur la passion amoureuse pour d'autres, un livre sur le désir homosexuel sans nul doute possible... 

 

Ce livre est souvent considéré comme le chef-d'oeuvre de Stefan Zweig et il fallait que je le relise, que je me laisse porter par la beauté de cette écriture, qui à chaque instant sonne juste. 

C'est en effet un très beau livre que je vous conseille de lire si vous ne l'avez pas encore fait ou de relire à l'occasion.  

 

L’après-midi, me trouvant pendant une heure seul avec sa femme, j’éclatai tout à coup en une sorte d’explosion hystérique et, lui prenant les mains, je m’écriai :
"Dites-moi, pourquoi me hait-il tant ? Pourquoi me méprise-t-il ainsi ? Que lui ai-je fait ? Pourquoi chacune de mes paroles l’irrite-t-elle à ce point ? Que dois-je faire ? Aidez-moi. Pourquoi ne peut-il pas me souffrir ? Dites-le moi, je vous en supplie ! "
Alors, un œil perçant, étonné de cette explosion sauvage, me regarda. "Ne pas vous souffrir ?" Et en même temps un rire fit claquer ses dents, un rire qui jaillit comme une pointe si méchante et si acérée que, malgré moi, je reculai.
"Ne pas vous souffrir ?" répéta-t-elle encore une fois, tout en regardant avec colère mes yeux hagards.

Partager cet article

Repost0
8 juin 2016 3 08 /06 /juin /2016 06:29
Le livre de Poche, mise à jour 2016

Le livre de Poche, mise à jour 2016

 

Au début du XXème siècle, aux environs de 1904,  le narrateur passe quelques jours de vacances sur la Riviera dans une pension de famille très "comme il faut". Tous les soirs il se retrouve avec quelques "touristes" pour passer une soirée tranquille. Ils échangent agréablement sur divers sujets...

Mais un soir pendant sa promenade, Mme Henriette, la femme d'un des résidents disparaît  mystérieusement : très vite les recherches se mettent en place jusqu'à ce que l'époux découvre une lettre que dans son désarroi, il n'avait pas vu, et qu'elle a déposé dans la chambre. Elle s'est enfuie avec un jeune homme de passage à la pension, que personne ne connaissait, et qui est arrivé la veille à peine sur la Riviera.

 

Tout le monde crie au scandale et les langues vont bon train.

Comment une femme "bien comme il faut" peut-elle, si soudainement, abandonner mari et enfants ?

 

La conversation s'envenime...

Chacun y va de sa critique pour expliquer l'attitude inqualifiable de cette "créature sans moralité".

 

Seul le narrateur ose affronter ses acolytes pour chercher à comprendre son acte et la défendre. 

Tout ceci ne manque pas d'émouvoir une vieille dame anglaise qui lui donne raison devant tout le monde ce qui calme immédiatement le débat.

 

Plus tard dans la soirée, elle va ensuite lui faire des confidences. Elle aussi, alors qu'elle avait environ 40 ans et qu'elle était veuve depuis déjà deux ans, a vécu 24 heures mémorables qui ont bouleversé sa vie...

Elle se remémore ces événements survenus sans qu'elle ne puisse rien prévoir, à l'opposé de ce qu'elle vivait habituellement, et de ce que la bienséance lui permettait de vivre en étant veuve, auprès d'un homme inconnu, rencontré par hasard dans un Casino.

Tout ça parce qu'elle était très attirée par les mains des joueurs et s'amusait à deviner leur personnalité sans regarder leur visage...

 

Un jour donc, elle est fascinée par les mains d'un inconnu. Lorsqu'elle regarde son visage, ce qu'elle ne fait jamais habituellement, elle découvre celui d'un jeune homme d'une vingtaine d'années, ravagé parce qu'il vient de perdre tout son argent au jeu. Elle décide de le suivre pensant qu'il désire mettre fin à ses jours...

 

Elle se prend d'affection pour lui et redécouvre des sentiments qu'elle avait enfoui au plus profond d'elle-même depuis son veuvage. Elle décide alors de l'aider sans lui demander son avis quitte à lui prêter de l'argent s'il le faut...

 

Elle, qui considère qu'elle lui a sauvé la vie, sera trahie par l'objet même de sa soudaine, mais non moins foudroyante passion : il recommencera à jouer malgré ses promesses d'arrêter...il avait même juré devant Dieu !

 

Jamais encore (il faut sans cesse que je le répète) je n’avais vu un visage d'où la passion jaillissait tellement à découvert, si bestiale, dans sa nudité effrontée et j'étais toute entière à le regarder, ce visage...aussi fascinée, aussi hypnotisée par sa folie que ses regards l'étaient par le bondissement et les tressautements de la boule en rotation. A partir de cette seconde, je ne remarquai plus rien dans la salle ; tout me paraissait sans éclat, terne et effacé, tout me semblait obscur en comparaison du feu jaillissant de ce visage ; et sans faire attention à personne d'autre, j'observai peut-être pendant une heure ce seul homme et chacun de ses gestes.

 

Voilà une sublime confession de femmes, prétexte pour l'auteur à décrire la naissance d'une passion, bien incompréhensible pour l'entourage comme pour elle-même, entre une femme de quarante ans et un jeune homme de vingt ans plus jeune...mais une passion néanmoins dévorante où tous les sentiments sont exacerbés.

 

Les sentiments sont rendus de manière très réalistes par la plume de l'auteur au fur et à mesure que la vieille dame se les remémorent, et cela d'autant plus forts qu'ils ont passé tout ce temps enfouis au plus profond de sa mémoire, par honte tout d'abord, mais aussi par peur du regard que la société bourgeoise aurait pu porter sur ses actes de folie passagère...

Un très beau roman classique à découvrir dès le lycée et à relire ! Certains le considèrent comme une nouvelle mais bon 158 pages c'est un peu long je trouve pour une nouvelle...

Il a été adapté au cinéma deux fois, en 1968 et en 2003, et très souvent au théâtre. 

 

Traduction et introduction par Olivier Bournac et Alzir Hella.  

En fin de volume, "Stefan Zweig et le monde d'hier" par Isabelle Hauser.

 

Stefan Zweig est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien. 

Né le 28 novembre 1881 à Vienne en Autriche, il est le fils d'un riche industriel juif et d'une mère issue d'une famille de banquiers italiens. La famille ne manque pas d'argent et le jeune Stefan peut donner libre court à sa curiosité naturelle pour les Lettres et le Théâtre. 

Il étudie la littérature qu'il adore, la philosophie et l'histoire. 

Mais pour lui "la littérature n'est pas la vie" et il décide donc de voyager en Europe tout d'abord. Il séjourne à Paris où il se lie d'amitié avec Jules Romain. 

Puis il se rend en Belgique où il rencontre Emile Verhaeren dont il deviendra le traducteur allemand, le biographe et l'ami. 

Il parcourt aussi l'Italie (Rome et Florence) puis revient en France en particulier en Provence, et enfin gagne l'Espagne. 

Il quitte alors l'Europe pour le continent africain, revient en Angleterre et avant d'aller visiter les Etats-Unis, le Canada, le Mexique et Cuba, il passe aussi une année aux Indes.

Durant ses voyages il continue à écrire de nombreuses nouvelles...et se passionne pour la littérature étrangère. 

En 1914 dès le début de la guerre, il s'engage dans l'armée autrichienne. Pacifiste convaincu, il prône la paix et l'union de l'Europe face à la montée du nazisme. Il rencontre d'autres intellectuels qui se battent pour ces idées : Sigmund Freud, Romain Rolland et son ami de toujours Emile Verhaeren.

Mais Hitler arrive au pouvoir...

Dès les premières persécutions contre les juifs en 1934, il quitte l'Autriche pour aller s'installer en Angleterre où il se fera naturalisé en 1940. Puis en 1941, il part pour le Brésil où il se donnera la mort en 1942, avec sa dernière épouse, dans une immense solitude.

Sa vie a été bouleversée par la montée du nazisme et ses espoirs de paix et de tolérances ont été anéantis ce qui explique son geste.

 

Il est l'auteur de nombreuses nouvelles, de romans et de biographies...mais aussi de quelques recueils de poésie et de pièces de théâtre. 

Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j'éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m'a procuré, ainsi qu'à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j'ai appris à l'aimer davantage et nulle part ailleurs je n'aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l'Europe, s'est détruite elle-même.

Mais à soixante ans passés il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d'errance. Aussi, je pense qu'il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde.

Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l'aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux.

Stefan Zweig, Pétropolis, 22-2-42

Partager cet article

Repost0

Encore Un Blog ?

  • : Dans la Bulle de Manou
  • Dans la Bulle de Manou
  • : Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes ou mes voyages : intellectuel, spirituel, botanique ou culinaire...
  • Contact

Qui Suis Je ?

  • manou
  • J'aime les livres et j'ai eu la chance d'en faire mon métier, mais la vie nous réserve d'autres voyages tous aussi agréables à partager...
  • J'aime les livres et j'ai eu la chance d'en faire mon métier, mais la vie nous réserve d'autres voyages tous aussi agréables à partager...

BLOG Zéro carbone !

Perdu Dans Le Blog ?

Y a-t-il des curieux ?

litterature

 

  D'où viennent-ils ?

 

  litterature

L'automne est arrivé...

 

N'oubliez pas de protéger Xin Xin et de le nourrir en cliquant sur more...

 

 

Mes Tags

Mes livres sur BABELIO

Les dix droits imprescriptibles du lecteur

mod article2138927 3

Extrait de "Comme un roman" de Daniel Pennac

Illustrations de Quentin Blake

Retrouvez-moi sur Pinterest !

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -