Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 juin 2020 2 09 /06 /juin /2020 05:20
Gallmeister, 2018

Gallmeister, 2018

Il y a des livres ainsi, qui viennent vers nous alors qu'on ne comptait pas les lire tout de suite et même peut-être jamais...C'est le cas de celui-ci !

Juste avant le confinement, alors que je me promenais tranquillement dans mon village, voilà que ce roman que je n'avais pas voulu lire lors de sa sortie vue le sujet et ce qui en avait été dit, m'attendait, gentiment  posé sur la boîte à livres, tout neuf et encore emballé sous plastique ! Evidemment vous me connaissez à présent, je n'ai pas pu résister...

C'est ce que Papy dit toujours. Si tu commences à déformer les choses, tu risques de ne plus jamais pouvoir les reformer...et chaque jour qui passe te prive d'une partie de toi-même.

 

Julia (Turtle ou Croquette...) a 14 ans. Elle vit seule avec son père sur la côte nord de la Californie.

Depuis que sa mère est morte, celui-ci a établi des rituels bien précis, censés les rapprocher davantage mais qui en fait l'étouffent et l'angoissent. Elle n'aime pas aller à l'école et fuit toute personne, camarades de classe ou professeur (comme Anna par exemple), qui tentent de percer sa carapace et de chercher à la comprendre, espérant ainsi qu'elle s'épanche un peu plus sur ses problèmes. Elle, ce qu'elle veut avant tout...c'est passer inaperçue ! 

Son école à elle, c'est l'école de la vie, les longues balades en solitaire sur les plages ou le long des ruisseaux, dans les forêts ou dans les prairies avec pour toute compagnie, un pistolet avec lequel elle sait tirer, car son père le lui appris depuis qu'elle est toute petite. 

 

À la maison tout est différent. Son père est machiavélique et a sur elle une emprise considérable. Il est violent, abusif mais très charmeur et énormément cultivé ce qui fait qu'elle ne peut s'empêcher de l'aimer et de le détester à la fois (c'est le bien connu syndrome de Stockholm).

Il a élevé sa fille dans cette maison isolée comme si elle devait demain être attaquée par un commando et qu'il leur faudrait survivre, l'obligeant à nettoyer son arme, à la remonter dans le noir tous les jours et à l'utiliser dans des conditions extrêmes et dangereuses. 

La menace qui pèse en permanence sur Julia,  devient de plus en plus difficile à gérer pour la jeune adolescente, car la violence est bien réelle : verbale, psychologique et physique et en plus, vous vous en doutez, il abuse d'elle. C'est un être toxique à tous les sens du terme...

 

Un jour alors qu'elle a fui son père, elle s'éloigne trop de chez elle, la nuit tombe et elle se perd dans la forêt. Elle y croise deux garçons encore plus perdus qu'elle, qu'elle va donc "sauver" en leur permettant de survivre jusqu'à la levée du jour. Un des deux est Jacob, l'autre Brett, le fils d'une amie de sa mère. 

Cette amitié naissante va bouleverser la jeune fille qui décide de prendre de la distance avec sa vie de famille, et surtout avec son père, mais tout n'est pas si simple pour elle, et même si elle a appris au fil du temps à se protéger comme elle le peut, il faudra bien qu'un jour elle se libère du joug qui fait de sa vie un enfer...

Je le déteste pour quelque chose, quelque chose qu'il fait, il va trop loin et je le déteste, mais je me montre incertaine dans ma haine ; coupable, pleine de doutes et de haine envers moi-même, presque trop pour réussir à le lui reprocher ; ...
alors je franchis à nouveau les limites pour voir si j'ai raison de le détester ; je veux savoir.

C'est un roman poignant et douloureux entre le thriller et le récit réaliste, dont on ne peut décrire les détails sans entacher gravement le ressenti de celui qui ne l'a pas encore lu. Tout est question d'ambiance.

Il démarre assez lentement avec beaucoup de répétitions (les rituels dont je vous parlais au début). Peu à peu, le lecteur s'englue dans ce quotidien, oublierait presque de voir et de comprendre, ce qu'il y a à voir et à comprendre, comme l'ont fait la plupart des adultes qui ont pu un jour s'inquiéter pour Julia, y compris le grand-père aimant qui ne veut pas voir ce qui est sous ses yeux.

La solitude de cette toute jeune fille, sa façon de survivre à l'insoutenable, son combat pour s'en sortir lors de l'abandon de son père, un combat qui va l'amener à presque mourir de faim sans qu'elle puisse, par peur des représailles, accepter la main qu'on lui tend...tout dans ce roman est terriblement révoltant.

Je n'en dirai pas plus, juste que je ne suis pas prête d'oublier cette lecture...car c'est un livre fortement dérangeant ce qui explique que les avis de lecture lus ici ou là sur le net, soient énormément divers.

 

Ce roman a été le livre phénomène aux États-Unis en 2017. Il a reçu de très nombreux prix littéraires. Il est vrai qu'il est très américain, que les armes sont omniprésentes ce qui ne m'a pas particulièrement plu je le reconnais. 

J'ai trouvé aussi que parfois c'était trop et que du coup, le roman perdait en crédibilité. 

Je n'adhère donc pas en totalité à l'enthousiasme qui a suivi sa parution,  mais je ne regrette pas non plus cette lecture, difficile mais qui a su me toucher sans être pour autant un coup de cœur. 

 

A vous de vous faire votre propre opinion...si vous y arrivez. 

En attendant, vous pouvez aller lire l'avis de Marion ci-dessous...qui m'avait convaincu de le lire un jour ! 

Et celui de Violette...qui m'avait fait hésiter ! 

Partager cet article

Repost0
4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 05:13
Edition 10/18, 2002

Edition 10/18, 2002

La journée s’annonçait splendide. L'orage avait lavé puis astiqué le monde. La mer était une immense tarte aux mûres et le ciel brillait comme le manteau de la Madone. L'air sentait les pins et le sel. Je distinguais les îles de Santa Barbara distantes de quarante miles, à cheval sur l'horizon comme une bande de baleines bleues. C'était le genre de journée qui torturait un écrivain, si belle qu'il savait d'avance qu'elle lui volerait toute son ambition, étoufferait la moindre idée née de son cerveau.

Voilà un livre que j'ai relu depuis un certain temps déjà (au début du confinement) et qu'il faut bien que je vous présente, d'autant plus que certains d'entre vous ont dû, à l'automne dernier, aller voir le film éponyme, adapté de ce roman.

 

Je vous ai déjà présenté sur ce blog trois romans de l'auteur :

- La route de Los Angeles ; 

- Bandini ;

- et Demande à la poussière...

J'ai retrouvé avec bonheur l'humour un peu désespéré, le regard acéré et critique, et la grande sensibilité de l'auteur.

"Au revoir, p'pa. Merci pour tout."
Il m'a vraiment dit ça. Merci pour tout. Merci pour m'avoir engendré sans lui avoir demandé la permission. Merci pour l'avoir fait entrer de force dans un monde de guerre, de haine et de fanatisme. Merci pour l'avoir accompagné à la porte d'écoles qui enseignaient la tricherie, le mensonge, les préjugés et les cruautés en tous genres...
"Au revoir, mon garçon. Donne de tes nouvelles."
Je suis sorti en pensant : "quatre moins deux égale deux", tout en me disant : pauvre Harriet, que Dieu lui vienne en aide.

Henry J. Molise est un écrivain et scénariste à ses heures, toujours fauché. Rien ne va plus dans sa vie : on ne lui offre que des scénarios pourris et il n'arrive plus à écrire.

Ses quatre enfants (Denny, Dominic, Jamie et Tina) sont tous devenus de jeunes adultes mais prennent la maison pour un hôtel-restaurant, le critiquent sans cesse, et soutiennent Harriet, leur mère,  de manière indéfectible quoi qu'il arrive.

Pourtant c'est bien lui qui est prêt à les accepter tous tels qu'ils sont, et leur sert souvent d'intermédiaire pour faire part de leur demande à leur mère.

Un soir, alors qu'il tombe des trombes d'eau, et qu'il rentre chez lui un peu soûl, sa femme lui remet entre les mains un pistolet chargé : elle a cru apercevoir un ours couché sur la pelouse du jardin. Il découvre en s'approchant qu'il s'agit d'un énorme chien de la race des chiens de traîneaux, un chien pataud, très mal élevé et particulièrement...obsédé.

 

Très vite, le chien les adopte et va semer la panique dans le quartier et dans leur vie de famille. Car bien évidemment, personne n'en veut et le chien que la famille surnommera "Stupide" va devenir le centre de tous les problèmes et de tous les règlements de compte. 

L'heure des bilans a en effet sonné pour Henry, et les enfants sont prêts à quitter le nid.

Rien ne va plus ! 

Un chien était certes une fort belle créature, mais il ne savait pas repasser les chemises ni préparer les fettuccines ou le poulet au marsala, pas davantage écrire une dissertation sur Bernard Shaw, et puis un chien a l'air sacrément idiot en bas noirs. Quand je me suis garé dans le parking d'Universal, je m'étais convaincu que Stupide devait partir.

"Mon chien stupide" est paru en 1985, deux ans après le décès de l'auteur. Je l'avais lu lors de sa sortie en France à la fin des années 80, sans doute.

Tout d'abord je tiens à vous rassurer, ne vous en faites pas pour le chien, il saura se faire aimer ! 

 

C'est un roman parfait pour passer un bon moment et garder ou retrouver le moral. L'auteur est toujours aussi critique envers lui-même car vous en doutez, Henry est bien entendu l'alter ego de Fante, avec son côté bourru mais sa sensibilité à fleur de peau, sa facilité à être de mauvaise foi tout en étant capable d'auto-critique, ses doutes et son cynisme bien connu de tous ses lecteurs.

 

C'est un roman terriblement drôle, mais également bouleversant de vérité qui sonne juste et nous fait entrer avec bonheur et souvent avec forte émotion dans cette famille sympathique, mais déjantée, et ce couple qui tente de faire face, avec leurs revenus modestes, à l'éducation de leurs enfants, tout en leur donnant des clés pour être heureux dans une Amérique divisée et compliquée. Ils se sont tellement oubliés qu'ils envisagent de partir  seuls, chacun de leur côté, prendre l'air ailleurs... 

Mais ce qui les relie est plus fort que tout : étant tous deux immigrés bien que d'origines différentes, ils ont appris à composer avec leurs ressentis et leurs a-priori, tout en rêvant de fouler à nouveau la terre de leurs ancêtres.  

Les enfants les bousculent et les obligent à avancer, à penser à l'avenir mais ils les ramènent aussi à leur solitude première, "inscrite dans leurs gènes" celle de l'exil et de l'incompréhension. 

C'est donc un livre beaucoup plus profond qu'il n'en a l'air comme toujours avec John Fante.  

D'ailleurs, ce n'est pas compliqué, le lecteur ne peut pas avoir un avis mitigé sur ses romans : on aime ou on n'aime pas.

Moi vous l'aurez compris, j'aime ! 

Ecrire des scénarios était plus facile et rapportait plus de fric...
Mais quand j'entamais un roman, ma responsabilité était terrible. J'étais non seulement le scénariste, mais aussi le héros, tous les personnages secondaires, et puis le metteur en scène, le producteur, le chef opérateur. Si votre scénario aboutissait à un résultat médiocre, vous pouviez vous en prendre à un tas de gens, du metteur en scène au dernier des machinistes. Mais si mon roman faisait un flop, je souffrais seul.

Pour écrire, il faut aimer, et pour aimer, il faut comprendre. Je n'écrirai plus tant que je n'aurais pas compris Jamie, Dominic, Denny et Tina ; quand je les comprendrais et les aimerais, j'aimerais l'humanité tout entière, mon pessimisme s'adoucirait devant la beauté environnante, et ça coulerait librement comme de l'électricité à travers mes doigts et sur la page.

Partager cet article

Repost0
2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 05:16
Edition Anovi, 2020

Edition Anovi, 2020

Je vais être un peu gentil, vous êtes notre pipelette préférée car au fond de vous-même, vous avez bon cœur, et même si le malheur des autres est votre fonds de commerce, vous vous émouvez du sort des braves gens tout en étant néanmoins sans pitié pour ceux que vous détestez...

Dans le petit village paisible de Troulaville, en Maine et Loire,  les gens pourraient vivre heureux, mais non ! En effet ce serait trop facile et surtout on s'y ennuierait...et puis le destin en a décidé autrement.

En pleine campagne électorale, un corbeau vient s'en prendre aux personnes les plus en vues du village, vous savez bien, celles qui se dévouent corps et âme par générosité pure, pour rendre la vie de la petite commune plus facile et plus agréable.

Par générosité pure, en êtes-vous bien sûr ? Et si des secrets bien gardés étaient révélés au grand jour, si le mystérieux corbeau avait des comptes à régler et des desseins inavoués...

 

Pour toucher son public, rien ne vaut une belle lettre anonyme, n'est-ce pas ?

Chacune d'entre elle va être envoyée non seulement au destinataire_ le principal intéressé, mais également, ce qui est très judicieux de la part du corbeau vous en conviendrez, à la célèbre blogueuse du village qui va s'empresser de la diffuser sur son blog avec ses propres commentaires  : il faut bien que son blog serve à informer la population ! Mais le corbeau n'étant pas à une copie près, il va aussi en envoyer une à celle par qui tous les ragots arrivent à se répandre à la vitesse de la lumière...la commère du village. 

 

La suspicion gagne peu à peu du terrain, chacun attendant avec angoisse la prochaine lettre, se demandant quand ce sera son tour, car tout le monde a bien entendu quelque chose à se reprocher, vous vous en doutez bien. Les suppositions vont bon train, empoisonnant jour après jour la vie si tranquille des "Troulavillais"...

Voici un court roman qui ne manque pas d'humour (j'ai souvent ri !).  Il nous fait entrer avec beaucoup de finesse dans la vie de ce petit village et dans la psychologie de ses habitants.

Il est bâti selon un plan très judicieux puisqu'il reprend les sept péchés capitaux en les attribuant à chacun des protagonistes. 

C'est un roman choral dans lequel chacun des personnages va, à son tour, prendre la parole pour nous livrer son ressenti, se justifier par rapport aux accusations dont il a fait outrageusement l'objet, tenter de deviner qui se cache derrière ce corbeau qui les connait si bien.

 

Le suspense va crescendo et bien entendu je ne vous en dirai pas davantage, ni sur les personnages truculents que vous découvrirez en lisant ses pages, ni sur les différents événements qui ne manquent pas d'originalité, ni bien entendu sur la fin à laquelle on ne s'attend pas une seule seconde (en vrai je m'étais bien approchée de la solution mais pas du tout des motivations du mystérieux corbeau). 

 

Je vous invite donc à le découvrir par vous-même et à découvrir aussi l'auteur pour ceux d'entre vous qui ne la connaisse pas encore.

Martine Martin-Cosquer est en effet une blogueuse passionnée qui anime plusieurs blogs, dont un ICI, dans lequel elle nous livre ses écrits. Sur ce blog, elle participe aussi à de nombreux défis d'écriture (ou autre).

Mon petit doigt me dit qu'elle ne s'arrêtera pas là...et que nous aurons tous le plaisir de la lire à nouveau d'ici peu.

Un livre à s'offrir ou à offrir à vos proches, et en plus c'est bientôt la fête des mères, non ?

 

Vous pouvez aller lire l'avis de Danièle qui a eu du plaisir elle-aussi à le découvrir...

Partager cet article

Repost0
28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 05:19
Rivages, 2017

Rivages, 2017

Leur église s'appelait le "Temple du baptême par le feu". Ce n'était pas la plus grande église de Harlem, ni même la plus petite, mais John avait été élevé dans l'idée que c'était la plus sainte et la meilleure.

Cela fait longtemps que je voulais découvrir cet auteur américain. Je l'ai lu bien avant le confinement et il est donc grand temps que je vous le présente aujourd'hui.

 

Ce premier roman, devenu un classique aujourd'hui, écrit en 1952 (titre original "Go tell it on the moutain= "Va le dire sur la montagne" en traduction littérale)  est paru en France pour la première fois en 1957  sous le titre "Les Elus du Seigneur" et publié à La Table Ronde. C'est un des premiers livres parus sur la condition des Noirs et le plus connu de l'auteur.

Il vient d'être réédité en 2017, chez Rivages avec un nouveau titre "La conversion" et une nouvelle traduction. 

C'est un roman qui présente un grand intérêt sociologique, car il est en partie autobiographique. Il est d'ailleurs considéré comme un texte fondateur pour des auteurs plus jeunes, comme Tony Morrison et Maya Angelou. 

L'auteur nous raconte à travers l'histoire de John Grimmes, un ado de 14 ans, la vie d'une petite communauté noire de Harlem au tout début du XXe siècle. Cette vie est rythmée par les sermons, les prières et les chants de Gospel. Rien à voir avec les pratiques des catholiques en Europe.

La noirceur est partout, d'abord tous les personnages sont noirs, et même leur logement misérable est envahi en permanence d'une poussière noire impossible à supprimer, et qui semble toujours se déposer sans fin sur le sol et les tapis, malgré les heures passées à nettoyer les maisons. 

 

John réalise le jour de ses 14 ans que son destin est fixé par avance : il sera prédicateur comme Gabriel, son père.  C'est ainsi, quand on est issu d'une communauté si pieuse, mais le père voudrait que ce soit son jeune fils Roy qui le devienne. Le lecteur comprendra pourquoi au cours de la lecture. 

John vit donc une véritable crise de conscience : il rêve d'être libre, de mener sa vie selon ses propres désirs. Mais il va devoir accepter le déterminisme social, tenter de se rebeller, puis durant une longue nuit de prières collectives, trouver sa propre voie...

Mon avis...

 

L'auteur s'interroge sur la religion et les non-dits familiaux sur fond de ségrégation raciale en Amérique du Nord dans les années 30. Il décrit une Amérique qui ressemble encore beaucoup à celle d'aujourd'hui et où les gens sont finalement très seuls. Le roman retrace la lutte intérieure de John qui découvre qu'il ne pourra jamais avoir la vie d'un Blanc. 

La famille de John apparaît comme une famille tourmentée par son passé, par des non-dits mais aussi par la crainte réelle que leurs enfants tombent dans la délinquance (ce qui est le cas de Roy). 

 

Le roman se déroule principalement dans une église de Harlem le jour des 14 ans de John. Il vient d'être battu par son père, qui frappe aussi la mère. Il s'interroge sur sa vie comme l'a fait à cet âge Baldwin, sur la sincérité de sa foi, sur ses attirances sexuelles particulières (il est attiré comme l'auteur par les garçons), sur sa relation aux Blancs, sur le péché et la rédemption. Il est en effet tenaillé par la culpabilité et poursuivi par le poids de ce qu'il pense être un péché.

 

Le roman est découpé en plusieurs parties distinctes. C'est un roman choral qui donne tour à tour la parole aux différents personnages. 

John occupe la première partie (et la dernière). L'auteur campe l'ambiance de la petite communauté et présente les différents personnages du livre.

Dans la seconde partie, le lecteur découvre le passé de la famille grâce à de nombreux retours en arrière. 

C'est d'abord Florence, la soeur de Gabriel, qui nous parle de sa jeunesse, puis Gabriel qui se justifie sur sa vie, et enfin Elisabeth, la mère de John...

 

Le lecteur apprend ainsi que le père devenu prédicateur, a mené une vie dissolue dans sa jeunesse et a commis des erreurs irrémédiables. Il a effet abandonné Esther, sa jeune copine, en apprenant qu'elle était enceinte. Il s'est ensuite marié avec Deborah qui n'a jamais pu avoir d'enfants, ayant été violée par une bande de Blancs durant son adolescence. Enfin, lorsqu'il quitte le sud,  Florence sa sœur, qui a quitté très tôt la famille car elle était révoltée par l'attitude de Gabriel et son côté dépravé, lui présente Elisabeth avec qui il se mariera, espérant ainsi racheter ses fautes passées...

Quand ils regardaient Deborah, ils ne voyaient que son corps disgracieux et violé. On voyait à leurs yeux qu'ils ne cessaient de s'interroger, de manière gênée et lubrique, sur la nuit où elle avait été emmenée dans les champs. Cette nuit l'avait dépossédée du droit d'être considérée comme une femme...

C'était lui qui lui avait conseillé de pleurer _si elle pleurait_ en cachette ; de ne jamais donner aux autres la possibilité d'être témoin de son chagrin, de ne jamais faire appel à la pitié d'autrui...

...elle se disait parfois que toutes les femmes étaient maudites dès le berceau ; d'une façon ou d'une autre, toutes étaient affligées du même destin cruel, elles étaient nées pour supporter le joug des hommes.

Le lecteur découvre que Gabriel n'est pas le vrai père de John.  Son vrai père s'est suicidé alors qu' Elisabeth était enceinte. Il avait été accusé à tort par les Blancs d'avoir perpétré un casse... ce qu'il n'a pas supporté. 

L'auteur lui-aussi a été éduqué par un père prédicateur, brutal qui n'était pas son père biologique et ce n'est donc pas par hasard qu'il nous parle longuement de Gabriel. Le lecteur imagine sans peine que ce prédicateur noir ressemble beaucoup à celui qui lui a servi de père. 

 

J'ai aimé le personnage de John et ses tourments de jeune ado..quand on sait que Baldwin est devenu prédicateur à 14 ans, et ce durant près de trois ans, on voit tout de suite le lien entre lui et son personnage. Et on comprend aussi mieux pourquoi il est plein de contradictions en ce qui concerne la religion.

J'ai aimé la façon dont l'auteur mêle le passé et le présent, la vie communautaire et personnelle mais aussi les réflexions sur la condition des Noirs et la condition de la femme au sein du peuple Noirs, mais aussi face au racisme des Blancs. 

 

La religion a bien entendu un très grand rôle dans ce roman.

L'auteur parle de la foi de cette famille à chaque page. Un certain mysticisme traverse le roman, qui est entrecoupé par de nombreuses références bibliques et cela m'a souvent dérangée. Cependant cela permet au lecteur d'entrer dans l'ambiance de cette petite communauté évangéliste. Les noirs étaient très croyants et pensaient tous que leur sauveur ne pouvait être que Dieu.

J'ai cependant trouvé un peu longue la toute fin, quasiment onirique, durant la nuit où John découvre quel sera son destin.

L'auteur lui-même né à Harlem en 1924 a été élevé par un père pasteur. Comme dans le cas de John, leur relation était difficile.

Son père était venu du sud après la première guerre mondiale, de nombreuses émeutes lui ayant donné envie de quitter sa région natale pour regagner le nord où il espérait ne plus connaître les conséquences de la ségrégation. Mais hélas la réalité a été toute autre et sa déception s'est reportée sur l'auteur, qui en plus (comme pour John) n'était que son fils adoptif. 

Après avoir cru au rêve d'égalité, et aux promesses diverses d'ouverture vers un autre destin, la déception ne pouvait qu'être encore plus grande, lorsque adolescent à son tour, il a découvert qu'il n'en était rien. 

Difficile ainsi de se construire une identité noire au cœur de Harlem. 

 

A lire donc, si ce sujet vous intéresse. Il n'est pas facile à lire mais il est à mon avis incontournable, quand on veut mieux comprendre l'Histoire des noirs américains. 

Vous pouvez découvrir un autre titre de l'auteur sur le blog de Eve, ICI .

J'ai juste décidé un jour que j'allais me débrouiller pour en savoir plus qu'eux, pour que pas un seul de ces salauds de Blancs nulle part puisse jamais me parler mal et me donner l'impression que je suis de la merde.

Partager cet article

Repost0
26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 05:17
Editions Zoé, 2016 / Collection Écrits d'ailleurs

Editions Zoé, 2016 / Collection Écrits d'ailleurs

Le vieil homme lui avait très tôt inculqué la valeur du labeur et il était heureux de travailler : il trouvait son bonheur dans le travail de la ferme et sa joie dans les chevaux ainsi que dans les étendues infinies des pays d'en-haut.

Le vieil homme lui avait fait don de la terre à partir du moment où il avait été capable de s'en souvenir, et il lui avait montré comment la traiter, l'honorer, disait-il, et le garçon avait senti l'importance de ces enseignements et avait appris à les écouter et à bien les reproduire.

Voilà un certain temps déjà que ce roman était en attente de lecture...et bien entendu j'ai profité du confinement pour m'y plonger. Comme vous le voyez il y a un décalage entre mes lectures et le moment où je vous les présente.

 

Franklin Starlight a 16 ans. C'est un jeune amérindien sans problème. Il vit à la ferme avec un vieil homme attentionné qui l'a élevé, sans qu'il sache exactement qui il est pour lui. Le vieil homme lui a transmis des valeurs et une vision de la vie très proche de celle des peuples indiens.

Franklin aime la vie simple qu'il mène dans cette ferme isolée loin de la modernité et de la ville. 

 

Un jour Eldon, son père l'appelle à son chevet. Il est alcoolique et le jeune ado ne l'a vu que très occasionnellement, et toujours dans des circonstances particulières qui lui ont laissé une impression de gâchis. De sa mère, il ne sait rien et quand il a posé la question, le vieil homme lui a bien fait comprendre que c'était à Eldon de lui en parler.

Hésitant, mais décidé par les mots du vieil homme, Franklin se rend donc en ville pour revoir son père.

Arrivé à son chevet, il constate que le vieil homme ne lui a pas menti et qu'Eldon n'est plus que l'ombre de lui-même. Très vite, Franklin comprend ce qu'il fait là, Eldon n'en a plus pour très longtemps et lui demande de l'emmener au cœur de la montagne, là où on enterre les  "guerriers" indiens, assis face à la vallée. C'est là qu'il veut passer ses derniers instants avec son fils. 

 

Au fil des jours, tous deux vont apprendre à se connaître et tandis  que Franklin veille du mieux qu'il peut sur son père, il va l'écouter remonter le fil de sa vie et avouer ses erreurs. Eldon va aussi lui parler de ses origines indiennes et de sa mère dont il ne savait rien. Il va aussi lui parler de son enfance et de sa jeunesse, de la pauvreté, de son ami Jimmy mort dans ses bras pendant la guerre de Corée.

Franklin apprendra aussi qui est le vieil homme et pourquoi celui-ci a accepté de l'élever comme son propre fils, mais aussi  pourquoi son père a sombré dans l'alcool sans jamais arriver à s'en détacher...

La guerre. 1951. Aucun d'eux n'avait entendu parler de la Corée. Quand ce nom se répandit comme une traînée de poudre dans les chambrées et les cantines, ils n'y prêtèrent pas attention. Mais il persista. Beaucoup de jeunes étaient impatients de combattre...

Voici un roman poignant qui m'a subjugué dès les premières lignes. Autant vous dire que c'est pour moi un coup de cœur.

Avec lui pas de problèmes de concentration, je suis rentrée immédiatement dans l'histoire et j'ai cheminé aux côtés de ces deux êtres au cœur des paysages sauvages du Centre du Canada.

 

C'est un roman initiatique sur les liens du sang mais aussi sur ceux qui se tissent au cours de l'éducation d'un enfant, quand l'adulte transmet le savoir des anciens.

Je l'ai trouvé par moment d'une grande tristesse, sans pour autant pouvoir m'en détacher. Les dialogues sont taiseux, avec le strict minimum échangé, beaucoup de pudeur mais des sentiments profonds et même si le père n'est pas quelqu'un de sympathique a-priori,  peu à peu au fur et à mesure du déroulement de l'histoire, le lecteur, comme son fils d'ailleurs, le lui pardonne car, pas un seul instant, il ne va s'éloigner de la vérité, ni chercher à paraître meilleur que ce qu'il a été.

 

C'est aussi un livre sur la nature et sa présence indispensable à notre équilibre d'être humain. 

Enfin, c'est un livre d'une grande humanité qui, encore une fois, soulève les nombreuses difficultés pour un sang-mêlé, de trouver sa place dans notre monde moderne.

Il rêva d'une vallée. Elle brillait dans l'embrasement du soleil couchant. Il y avait une rivière qui serpentait avec les montagnes en toile de fond, l'odeur de résine et de sève, la sensation de la brise sur son front. Il entendait les loups japper en jouant. Il était assis sur un rocher, face à l'est, et il regardait la ligne d'ombres progresser vers l'ouest à mesure que s'effaçait le soleil derrière les crêtes...

L'auteur Richard Wagamese a déjà écrit plusieurs romans. Aujourd'hui décédé, il appartenait à la nation Ojibwé originaire de l'Ontario. Il a consacré sa vie à écrire pour perpétrer la culture indienne du Canada. Il a été aussi le premier lauréat indigène d'un prix de journalisme national canadien. 

Ce roman a été son premier roman traduit en français. D'autres ont suivi que je découvrirai avec grand plaisir un jour j'espère. 

 

Vous pouvez aller lire l'avis d'Hélène qui m'a donné envie de le découvrir. Merci à elle ! 

Partager cet article

Repost0
22 mai 2020 5 22 /05 /mai /2020 05:22
Edition Globe, 2018

Edition Globe, 2018

Ce soir de mai, tandis que les marguerites referment leurs pétales pour la nuit, tandis que les guillemots et les mouettes tridactyles rapportent des lançons à leurs petits nichés sur les hauteurs des falaises, tandis que les brebis se blottissent contre les murets de pierres sèches pour se protéger du vent, mon histoire commence...

Voici un livre assez déroutant, que j'ai emprunté avant le confinement à la médiathèque de la ville, très attirée par sa jolie couverture.

Je n'avais jamais rien lu de cet auteur, normal c'est son premier roman, un roman largement autobiographique qui a obtenu déjà deux prix dans lequel elle raconte  son retour dans les Îles Orcades, où elle est née, après dix années d'errance à Londres. 

Je vais vous en dire un peu plus, bien entendu, sans trop dévoiler de son histoire. 

Ici, je n'ai pas le choix : je me mêle à des gens de tous âges et de toutes origines, alors que, à Londres, je vivais dans une bulle. J'avais quitté Mainland pour rencontrer de nouvelles personnes, m'ouvrir à d'autres idées et agrandir mon cercle social, mais, quelques années après mon arrivée, je ne côtoyais déjà plus que des gens qui me ressemblaient. Au sein de notre groupe d'amis, nous façonnions nos vies à notre image, les réduisant à une palette d'émotions et d'expériences si restreintes que nous ne risquions pas de bousculer nos certitudes.

Il y a deux sortes de tempêtes celles qui sévissent sans prévenir sur les côtes des îles Orcades, dévastant tout sur leur passage, pouvant faire tomber ou même s'envoler les très jeunes enfants ou se fracasser les bateaux sur les rochers, et puis celles que vivent les jeunes adultes épris de liberté, au fin fond des boites de nuit et des bars de Londres...

Mais pour la narratrice, il y a surtout les tempêtes intérieures, de celles qui peuvent détruire une vie, si on n'accepte pas de tendre la main pour être aidé, de se regarder en face, et d'arrêter de combler le vide de sa vie en s'adonnant à l'alcool ou à la drogue pour faire face au manque.

Ce sont celles qu'il faut combattre coûte que coûte, comme elle a du le faire elle-même...

 

Amy n'a pas toujours eu une vie facile dans la ferme de son enfance.  Dans cet archipel des Orcades, encore sauvage et éloigné de la ville, elle a souffert de solitude. De plus, son père était bipolaire et très souvent absent parce que soit hospitalisé, soit sous l'emprise des médicaments. Sa mère très croyante n'a rien fait non plus pour l'aider et  lui a fait voir une vie très étriquée et éloignée de toute réalité extérieure.

Quand elle arrive à Londres alors qu'elle n'a que 18 ans, pour tout d'abord s'inscrire à l'université, elle se croit invincible et pense que la belle vie est enfin arrivée. 

Elle a son appartement et son indépendance, se fait des amis, sort et s'amuse beaucoup, tombe amoureuse...mais elle va peu à peu se perdre dans l'alcool dont elle abuse de plus en plus, compromettant ses études, puis plus tard son travail, sa vie sociale et aussi sa vie amoureuse.

 

Durant dix longues années, de tentatives en rechutes, elle va chercher à trouver une solution à ses problèmes jusqu'au jour où des symptômes inquiétants lui montrent que sa santé est sérieusement atteinte. Elle accepte alors d'entrer en cure de désintoxication. Elle en sortira grandie et sûre d'une seule chose : elle doit retourner chez elle dans les Orcades.

Là, au milieu de ces îles rudes et sauvages, elle va tenter de se reconstruire. D'abord auprès de son père qui a besoin d'elle pour réparer des murs en pierre sèche, et s'occuper de l'agnelage. Puis auprès de sa mère. Ses parents se sont séparés, la ferme a été vendue mais, reste toujours en bord de mer, cet espace de prairie le plus éloigné de la ferme que se partagent les animaux domestiques et sauvages, que l'on appelle dans les Orcades, l'écart. 

 

Alors qu'elle vit avec la peur au ventre de retomber dans l'alcool et l'angoisse de la solitude, Amy va accepter de travailler pour la Société de Protection des Oiseaux, et d'aller recenser, sur une des îles des Orcades où ne vivent que soixante-dix autres âmes, l'île de Papay, une espèce d'oiseau très rare, le Roi caille ...

Au cours d'un long été, cette mission  va lui permettre de renouer avec la nature, d'explorer toutes ces îles qui finalement lui étaient inconnues et de se passionner pour la vie... tout simplement. 

J'avais envie de boire en permanence. Cette idée ne me quittait jamais : elle était ancrée en moi, à l'arrière-plan de mes pensées, comme un bruit de fond ou un acouphène dont je ne parvenais pas à me débarrasser. De temps en temps, le bruit de fond devenait assourdissant : l'envie me transperçait alors le corps et l'esprit. Elle peuplait aussi mes rêves.

Si la lente chute d'Amy dans le fin fond des bars londoniens est dramatique et m'a paru par moment bien trop longue, j'ai davantage aimé la suite où elle nous parle de sa reconstruction et de ses découvertes attentionnées de la nature qui l'entoure et de ses beautés.

Tandis que peu à peu elle comprend les méandres de son propre fonctionnement, et pourquoi elle en est arrivée là, elle entraîne le lecteur dans son sillage à la découverte des ces îles merveilleusement sauvages, habitées par une grande diversité d'animaux qu'elle croise au hasard de ses marches quotidiennes ou de ses veillées nocturnes.  Ces îles sont aussi le siège de manifestations naturelles fascinantes comme les nuages noctulescents, les pluies d'étoiles filantes ou les aurores boréales. 

 

Amy comprend que chaque être humain a en lui une grande faculté de vivre et d'être heureux, et qu'à chaque instant, il a le choix ! 

 

Malgré donc les longueurs du début, c'est un livre témoignage qui sonne toujours juste et c'est aussi un merveilleux documentaire sur les Orcades.

Il n'est pas forcément toujours facile à lire, malgré l'intérêt que j'ai eu à le découvrir. Souvent le lecteur ne se sent pas concerné directement ou bien il se sent désolé de qui arrive à la narratrice, voire dégoûté par moment. 

J'ai stoppé ma lecture plusieurs fois, puis je l'ai reprise mais je n'ai pas pour autant réussi à éprouver de l'empathie pour la narratrice lorsqu'elle raconte sa vie dépravée à Londres. D'un autre côté, je voulais continuer à lire son histoire pour savoir comment elle allait s'en sortir. Du coup, ayant lu ce livre en pointillé, je n'ai pas été gênée par les répétitions qui comme dans un journal intime, sont finalement assez fréquentes.

 

Ce que j'ai aimé c'est justement que l'auteur ne cherche pas à se faire plaindre. Le ton est juste, sincère, sans aucun apitoiement. Elle expose les faits, tels qu'ils sont, nous décrit ses frasques et leurs conséquences sur sa vie, sans aucune pudeur, juste en nous montrant qu'aujourd'hui elle éprouve toujours un peu de gêne en public, ayant l'appréhension d'avoir gaffé à nouveau, ou d'avoir eu un geste déplacé alors qu'elle est depuis longtemps à présent, complètement sobre.

Le lecteur est finalement content de la voir avancer sur un chemin long et douloureux. mais tellement plus positif... 

Ici au ras de l'eau, je me sens forte et déterminée. Pleine de gratitude. Maintenant que j'ai échappé au naufrage, je peux apprécier la beauté des déferlantes qui ont failli m'engloutir et boire l'air glacé à grandes goulées.

Partager cet article

Repost0
19 mai 2020 2 19 /05 /mai /2020 05:18
Arléa, 2017

Arléa, 2017

T. était un grand voyageur. Le courrier électronique était le seul lien à peu près stable qui me maintenait à lui, toujours en déplacement au bout du monde. J'attendais ses mails comme si ma vie en dépendait.

Je suis persuadée que l'amour nous modifie, biologiquement. J'ignore quelle révolution interne il provoque, mais je crois qu'il entraîne des agglomérations cellulaires, des déplacements d'énergie, des polarisations qui s'inscrivent dans notre chair et y rayonnent bien après qu'elle a été désertée. Une place s'inscrit en creux, un manque, que plus rien, ensuite, ne parvient à combler...

Voici un auteur que j'aime beaucoup et que je n'hésite pas un instant à lire quand je croise un de ses écrits.

J'ai adoré lire "La part du feu" ; "Eux sur la photo"; "Portrait d'après blessure"...trois romans de l'auteur que j'ai présenté sur ce blog. 

 

Ce recueil d'une centaine de pages à peine, regroupe deux textes qui nous parlent de deux moments de la vie, autour de la rupture amoureuse.

 

L'auteur retrace dans le premier texte intitulé "Un vertige" les sentiments qui envahissent la narratrice lors de sa rupture amoureuse avec un homme  avec qui elle a entretenu une relation épisodique mais qui a duré plusieurs années.

Elle nous décrit son ressenti, sa sidération quand elle comprend que l'histoire s'arrête-là. Bien évidemment chacun va vivre les événements différemment selon son caractère, les circonstances et même si, il y a quelques éléments communs à tous les être humains délaissés, je n'ai éprouvé aucune empathie pour elle, qui d'ailleurs n'a pas de nom dans le livre.

On est dans le cas classique, si je puis dire, d'un homme qui aime ailleurs et ne veut (ne peut) pas choisir car il est déjà marié et d'une femme qui attend et espère...j'ai trouvé que la narratrice se complaisait un peu trop dans sa douleur. 

 

Dans le second qui ne fait pas 20 pages et s'intitule "la séparation", l'auteur aborde le même thème mais sous une histoire et un angle différent puisqu'il s'agit d'une autre narratrice et d'un autre couple et que tout part d'un soir où il lui dit : "Je ne sais plus" et tout vacille.

Plus juste à mes yeux, cette courte analyse montre bien les doutes qui s'insinuent peu à peu dans leur relation jusqu'à la détruire...alors qu'ils s'aiment toujours. 

 

Ces deux textes font part du ressenti, du doute, de la destruction que représente une séparation, du déni d'amour, de la désagrégation d'une relation...rien de bien gai me direz-vous, mais je vous rassure, bien entendu, l'auteur nous parle aussi du processus inverse, de l'émerveillement de l'amour (qui lui aussi provoque un vertige), de l'attente, de l'idéalisation, des espoirs...

 

C'est un livre très intimiste et personnel, écrit de façon très littéraire qui m'a cependant laissé au bord du chemin.

J'ai eu l'impression de passer à côté et je ne suis pas entrée un seul instant dans l'histoire ceci étant peut-être dû au confinement. 

J'ai pourtant aimé retrouver la belle plume de l'auteur et son écriture toute en finesse. 

Je crains que lui et moi ne soyons, au fond, jamais capables de cesser de nous aimer. Et je sais désormais qu'il faudra aussi accepter ce qui a précédé la séparation, et composer avec le souvenir, à la fois doux et effroyable, de ces six mois d'amour absolu qui m'ont donné le sentiment de marcher au-dessus du sol.

Partager cet article

Repost0
16 mai 2020 6 16 /05 /mai /2020 05:16
La Manufacture de livres, 2016

La Manufacture de livres, 2016

Ici, c'est le pays des sources inatteignables, des ruisseaux et des rivières aux allures de mues sinuant entre le clair et l'obscur. Un pays d'argent à trois rochers de gueules, au chef d'azur à trois étoiles d'or.
Ici, c'est le Plateau.

Car aucun homme sain de corps et d'esprit n'est en mesure d'offrir quoi que ce soit à cette terre et, prenant conscience d'une telle évidence, il peut y demeurer, la servir en quelque manière, chevaucher les montagnes, dépenser un bonheur asservi durant le temps d'une existence et puis pourrir dans la vallée.

L'histoire se passe dans un hameau situé sur le plateau de Millevaches.

Il n'existe que quelques maisons éloignées du bourg. 

Là vivent Judith et Virgile, un couple de fermiers âgés. Ils se débrouillent comme ils peuvent depuis que Judith perd la tête. Ils ont dû en particulier se défaire de leur troupeau de vaches, car cela devenait trop compliqué pour Virgile de les traire seul. 

Judith se rend bien compte lors de ses brusques accès de conscience, que rien ne va plus pour eux. En plus, ils n'ont jamais eu d'enfants.

Par contre, ils ont élevé comme si c'était leur fils, Georges, leur neveu devenu orphelin à cinq ans, après que ses parents se soient tués dans un accident de la route. Ils ont fait ce qu'ils ont pu pour l'aimer, lui donner tout ce dont il avait besoin, mais ils n'ont pas compris que devenu ado, il aurait aimé partir loin, préférant ses livres et voir le monde plutôt que de rester là, dans ce hameau, trop proche de ses "fantômes".

D'ailleurs il n'a jamais voulu depuis qu'il est devenu adulte, s'installer dans la maison de ses parents, et il a préféré mettre une caravane sur son terrain.

Les non-dits plombent leurs relations familiales, des non-dits dont le lecteur peu à peu comprendra toute l'ampleur. 

 

A côté de cette famille en souffrance, il y a le nouveau venu au hameau, Karl, qui a beaucoup de choses à cacher de son passé. C'est un ancien boxeur qui est venu se perdre-là pour oublier tout le mal qu'il a fait lorsqu'il était jeune et fougueux.

Mais le piètre équilibre qu'ils sont arrivés à maintenir entre eux, et l'amitié qui s'est nouée entre Karl et Virgile va voler en éclat :  Cory, la nièce de Judith décide de venir passer quelques temps chez eux.

Elle ne sait pas où aller, étant donné qu'ils sont sa seule famille, et elle fuit désespérément un compagnon devenu brutal qui lui a fait vivre l'enfer. Elle arrive toute meurtrie sans prévoir ce qu'elle va provoquer...

 

En effet, la carapace derrière laquelle chacun d'eux  se cachait, va s'effriter peu à peu, devenant chaque jour plus fragile, d'autant plus qu'un mystérieux chasseur les observe de loin à travers la lunette de son fusil, ajoutant encore au suspense.

 

Comme un fils, ou presque. La relation ne coula jamais de source. Chacun demeura toujours à distance respectable, sûrement pour ne pas avoir trop à donner, ni trop à recevoir, et en quelque manière se préserver ainsi de sa propre imposture...

Et désormais, il y a cette femme qui fertilise le granit et grandit les couleurs. La représentation musicale du monde, la sensation de l'entendre, d'en faire enfin partie. Exister ailleurs et autrement que par la terre qu'il cultive. Ensemencer autre chose qu'un champ ingrat. S'émerveiller du jour qui se lève. Passer de la folie au courage sans y perdre son âme.

Voilà un roman que j'ai lu juste avant le confinement et qu'il était temps que je vous présente. Il me fait entrer pour la seconde fois dans le monde de Franck Bouysse, dont j'ai lu dernièrement le magnifique roman, "Né d'aucune femme". 

 

Dans "Plateau", l'auteur nous fait vivre dans une ambiance de campagne encore une fois particulière. Les êtres sont rudes, taiseux, mais généreux et capables d'écouter leurs prochains, de comprendre et d'accepter leurs différences.

Il y a des passages succulents, comme par exemple, les dialogues entre Virgile, qui est un véritable mécréant, et Karl qui ne jure que par Dieu. 

J'ai aimé et trouvé très émouvantes, les rares rencontres entre Georges et son oncle Virgile. La colère de l'un face à la vie, et la sagesse de l'autre qui jusqu'au bout ne lui dira rien de ce qu'il a juré de ne jamais lui révéler,  nous offrent des temps très forts de lecture. 

 

La nature est superbement envoûtante et l'auteur nous la décrit avec beaucoup de poésie. Mais la vie quotidienne des hommes est dure et faite d'un éreintant labeur quotidien.

L'auteur sait particulièrement bien nous faire entrer dans cette histoire de famille addictive, emplie à la fois de folie et de tragédie, et peuplée de personnages terriblement humains et authentiques.  

J'ai aimé son écriture à la fois simple et recherchée, et l'usage qu'il fait de notre belle langue française.

Il est certes une vérité humaine qui promet son lot de chagrins à chaque génération, s'ajoutant aux malheurs accumulés par les générations anciennes. Il y a l'ordre des choses et il y a les rafales imprévisibles qui balaient nos vies...

Le vent serpente sous des ardoises cassées par la grêle, entre les bardeaux grillagés d'un antique séchoir à maïs, ricoche sur les accroches en porcelaine qui relient des fils électriques, flagelle la façade en pierres de la maison, fait battre un volet, et s'en va...

Partager cet article

Repost0
13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 05:17
Le Cherche Midi, 2019

Le Cherche Midi, 2019

Les Indiens sont des gens discrets et effacés. A ce propos je n'utiliserai pas dans ces pages le terme d'"Amérindiens", relativement récents. Il nous a été attribué par des Blancs bien intentionnés, de manière à faire valoir que nous étions les premiers habitants du continent qu'ils nous ont pris. De beaux esprits qui semblent soulager leur conscience en admettant, tacitement ou expressément, que nous sommes les victimes d'un génocide et d'un vol généralisé.

...ce qui vous importe, c'est de connaître le dénouement de l'histoire. Voilà bien un type de pensée linéaire, si représentatif de l'homme blanc. Il vous faut une ligne droite du début, à la fin. Alors que, dans notre culture, le monde est une courbe, avec des ellipses. Selon la tradition, les récits s'y entrecroisent...et s'imprègnent les uns des autres sans forcément aboutir...

Voici le troisième volet de la trilogie commencée avec "Mille femmes blanches", puis, "La Vengeance des mères" tous deux présentés sur ce blog. Il est écrit en sous-titre "d'après les Journaux perdus de May Dodd, et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear", sa descendante. 

 

Evidemment, tout pourrait être vrai dans cette série qui nous raconte l'épopée extraordinaire de ces femmes qui en 1875 auraient été retirées, sur ordre du Président Grant, de leur prison ou leur asile pour être échangées de force contre des chevaux et données à Little Wolf, un grand chef Cheyenne afin de donner une descendance à son peuple.

En fait il s'agissait d'apprendre au peuple indien comment vivaient les hommes blancs. Peu à peu ayant parfaitement intégré le monde indien, et fait de belles rencontres, des mariages heureux et des enfants, ces femmes courageuses arrachées à leur vie parfois de force, vont se trouver au cœur des grands massacres perpétrés par les Blancs.

Ensembles, elles vont se rebeller contre leur propre civilisation qui vole leurs terres aux Indiens, tue leur principale nourriture (les bisons) et veut aussi leur faire oublier leur culture pleine de sagesse. 

 

Dans ce dernier volume, les voix de May Dodd, dont nous avons lu le début des carnets dans "Mille femmes Blanches", et de Molly Mc Gill, l'héroïne de de la "Vengeance des mères" dont nous avons entendu la voix mêlée à celle de May, alternent pour nous conter l'ultime révolte de ces femmes qui réunies en milice (les Cœurs Vaillants) décident de donner un dernier assaut. Après toutes les souffrances que leur ont fait subir les blancs : anéantissement de villages entiers, tuerie des femmes et des enfants, celles dont le seul avenir est de se voir parquées dans des réserves, n'ont à présent plus rien à perdre...

 

Au début du roman on retrouve Molly Standing Bear, la descendante de Molly qui vient remettre les cahiers à Jon W. Dodd, journaliste de son état et fils de Will Dodd, le petit-fils de May qui a été le premier à publier les cahiers de sa grand-mère, dans "Mille femmes blanches". Elle ne lui fait pas encore totalement confiance et mettra du temps à lui confier la totalité des derniers carnets de Molly avec la promesse qu'il ne changerait pas un mot, pas même une virgule...

En alternant la lecture des carnets, et l'histoire actuelle de Molly Standing Bear et de Jon, le lecteur comprend mieux les difficultés du peuple indien aujourd'hui. L'auteur nous parle à travers cette histoire de la condition de la femme indienne dans les réserves. Chiffres à l'appui, on ne peut que constater que l'homme blanc  a commis un crime contre l'humanité en exterminant ces peuples pour la plupart pacifiques et aussi, en continuant à les maltraiter aujourd'hui. 

 

Le titre souligne bien que dans ce tome ce sont les femmes qui sont à l'honneur. Avec tout ce qu'elles ont vécu, elles n'ont plus peur de rien, ni des Indiens tellement plus respectueux que les blancs, ni de sauter d'une falaise, ni de se battre pour protéger leurs amies ou leurs enfants, ni de se perdre dans une violente tempête et de passer dans un monde invisible...

La culture indienne est également mise à l'honneur, avec une plongée dans ses traditions et ses croyances. 

 

Un bel hommage au peuple amérindien, à sa liberté et à sa culture, qui clôt en beauté la trilogie, même si je l'ai trouvé un peu en-dessous des précédents...il mérite d'être découvert.

Mon préféré reste toujours le premier ! 

A noter, comme dans les tomes précédents, certains personnages ont réellement existé et le roman colle au plus près à l'histoire réelle de ces peuples indiens et en particulier, à l'histoire de leur extermination. 

 

Une trilogie à lire de préférence dans la foulée pour avoir bien en tête les différents personnages. Rappelez-vous j'avais découvert le premier tome lors de sa sortie en 2000, il y a 20 ans. Puis je l'ai relu avant de découvrir le second en 2017. C'est mon seul regret d'avoir attendu entre la lecture du second et du troisième. Du coup, il m'a fallu du temps pour me replonger dans l'ambiance ! 

Depuis que la tempête nous a placés dans cette vallée, nous profitons d'un temps merveilleux, frais le matin et le soir, avec juste ce qu'il faut de chaleur le reste de la journée. Le long de la rivière, les peupliers perdent leur habit de feuilles vertes, pour revêtir du jaune, du rouge, et de l'orange. Joli, mais la saison du déclin n'est pas ma préférée, car elle annonce l'hiver et me remet en mémoire les douloureux moments de l'année écoulée.

Quel bénéfice l'humanité a-t-elle tiré de ses guerres incessantes ? Que nous ont-elles jamais apporté, à part la mort, la souffrance et le chaos ? La paix et l'harmonie entre les peuples ne sont-elles pas notre but ultime ?

Partager cet article

Repost0
8 mai 2020 5 08 /05 /mai /2020 05:15

 

En ce jour particulier où nous commémorons en France, la fin de la Seconde Guerre Mondiale, plus exactement la fin des combats en Europe contre l'Allemagne nazie, la présentation de ce livre, même si tous les événements ne se situent pas durant cette période, est un hommage personnel à tous ceux qui ont perdu la vie durant ce terrible conflit, à ceux qui ont résisté de tous temps aux régimes totalitaires et à tous ceux qui ont été emprisonnés pour leurs idées politiques opposés à un régime dictatorial... 

C'est en effet le thème principal de ce roman. 

 

Les Escales, 2019

Les Escales, 2019

Le bruissement d'un ourlet sur sa joue, la vibration du parquet sous les pas de ses frères et soeurs qui courent, le cliquetis de la vaisselle en provenance d'un lieu invisible et les souliers marron à boucles de sa mère, moulés sur ses pieds difformes. Tels étaient les premiers souvenirs de Themis.

Le roman commence dans un appartement d'Athènes en 2016. Themis vient d'y fêter avec sa famille ses 90 ans. 

Alors que tout le monde s'est retiré et qu'elle reste seule avec deux de ses petits-enfants pour ranger l'appartement, elle décide de lever le voile sur son passé, et en particulier sur sa jeunesse et sa vie de jeune femme, d'autant plus que c'est le seul patrimoine qu'elle peut leur transmettre et qu'elle a été ébranlée la veille d'apprendre que le parti d'extrême-droite avait manifesté. 

 

Le lecteur plonge alors dans le passé, tout d'abord dans les années 30 et l'enfance de Themis à Athènes, alors que sa mère s'épuise à s'occuper de ses quatre enfants, tandis que son mari prend la mer plusieurs mois d'affilée pour gagner leur pain. Puis la mère, dépressive, est placée en asile et les enfants sont alors élevés par Kyria Koralis leur grand-mère paternelle. 

Dès années après, alors qu'ils ont grandi et que la Grèce fait face à de violentes tensions, suite au retrait des troupes allemandes qui occupaient le pays pendant la Seconde Guerre Mondiale, la famille se déchire entre ceux qui soutiennent les Allemands et ceux qui résistent.

Themis est la petite dernière et observe les grands tout en se forgeant sa propre opinion. 

 

Devenue presque adulte, elle va décider de suivre l'exemple de Panos, un de ses frères...et de résister d'abord dans l'ombre puis en s'engageant elle-aussi dans l'armée communiste. 

Themis est prête à tout au nom de la liberté ! Elle a eu le temps de faire ses choix en entendant Panos se disputer avec Thanasis le frère aîné, qui lui est violemment opposé aux communistes, et engagé dans la police. Quand à Margarita, la sœur aînée, elle est tombée amoureuse d'un allemand pendant l'occupation, et a décidé de les quitter pour partir le rejoindre. 

 

En Grèce, la guerre civile éclate et de nombreux drames des deux côtés rendent le pays exsangue.

Il savait aussi bien que quiconque que cet hiver était le plus froid depuis des années. La famine faisait des milliers de victimes, chaque semaine, rien qu'à Athènes. Jusqu'à présent cependant, leur famille avait été épargnée. Il courut vers sa soeur, qui suivait toujours le corps de son amie, agitée de sanglots incontrôlables.
- Thémis, dit il en la prenant par les épaules et en calant son pas sur le sien. Tu ne peux pas l'accompagner.

Les gens commençaient à perdre leur humanité. Le schisme entre la gauche et la droite s'était approfondi, la polarisation s'était accentuée, et la ville en payait les conséquences. Jour après jour on entendait de nouveaux récits révoltants de violences et d'exécutions. Chacun ne se préoccupait plus, au quotidien, que de survivre...

Arrêtée et emprisonnée, la jeune Themis devra affronter la violence des hommes dans un camp de détention à ciel ouvert sur l'île de Makronissos. Puis elle sera transférée sur l'île de Trikeli. Là, elle va se lier d'amitié avec Aliki qui comme elle, ne veut pas signer la "dilosi", la lettre de repentance, le sésame qui leur permettrait pourtant de rentrer chez elles. Mais pour cela, il faudrait que ces jeunes femmes rebelles renient leurs convictions et elles ne veulent pas se résigner...

Jusqu'où iront-elles pour défendre leurs idées ?

Lorsque les superbes et réalistes dessins d'Aliki qu'elle avait pourtant bien cachés, sont découverts, elle est immédiatement condamnée à mort : il ne faut pas que le monde entier découvre les conditions de détention inhumaines des prisonnières politiques.

Mais avant que la sentence soit exécutée, Themis lui fera une promesse qui influencera toute sa vie future...

La vie suivait son cours cruel sur l'île de Trikeli. la nourriture était infecte, les punitions constantes et les gardes continuaient à distribuer des coups discrètement. L'île contenait encore des milliers de prisonnières, et des centaines d'enfants. Ils n'étaient pas pris en compte dans la distribution des rations de nourriture, si bien que tout le monde était sous-alimenté...

Voici un roman passionnant, qui nous fait entrer dans la vie quotidienne d'une famille grecque, ses tourments, ses secrets, ses engagements politiques et humains, ses divisions. Ce qui est intéressant c'est de voir évoluer les différents membres de la famille, enfin ceux qui restent, et de voir comment ils deviennent plus humains, plus proches les uns des autres au fil du temps et des deuils. 

Je ne me suis pas ennuyée une seconde. Il faut dire que cette lecture m'a permis de mieux connaître un pays dont j'ignorai beaucoup d'éléments de l'histoire récente, à ma grande honte. 

 

L'auteur nous invite à prendre le temps d'entrer dans cette famille, de faire connaissance avec ses différents protagonistes, de comprendre ce qui les relie et les déchire. Il y a la différence de milieu social des parents, la politique, les opinions divergentes et ensuite leurs engagements. Mais, il y a surtout ce lien particulier créé par une grand-mère aimante qui remplacera la mère malade et fera tout pour accepter ses petits-enfants tels qu'ils sont, et les rendre le plus heureux possible malgré ce qu'elle devra endurer.  

 

Le roman traverse les années à des vitesses différentes, s'appuyant davantage sur les faits marquants pour la famille comme les deuils, les disputes et surtout sur l'engagement et les années d'emprisonnement de Themis. C'est elle l'héroïne du roman et le lecteur ne peut qu'être touché par son courage et sa détermination. 

Les personnages sont attachants qu'on les aime ou pas et même Thanasis finit par nous émouvoir tant on le voit évoluer au cours de l'histoire et montrer ses faiblesses. C'est justement ce qui est troublant dans ce roman : il n'y a pas d'un côté les gentils et de l'autre les méchants. Chacun en vient à douter, remet en question ses choix...

Mais au-delà de l'histoire de cette famille sur trois générations, le lecteur suit des décennies de l'Histoire de la Grèce. Comme je vous l'ai dit, le roman démarre durant l'enfance de Themis dans les années 30, on suit de près les tensions familiales et son amitié avec la petite Fotini, immigrée arrivée depuis peu dans le pays, puis c'est l'occupation allemande pendant la seconde guerre mondiale, la guerre civile de 1946 à 1949, et la dictature des Colonels de 1967 à 1974.

 

Le titre est un hommage au poète communiste grec, résistant,  emprisonné dans les camps de rééducation... Yannis Ritsos. 

Sur ce blog vous trouverez la présentation d'un autre roman de l'auteur que beaucoup d'entre vous ont lu : "l’île des oubliés" 

Pour la première fois de sa vie, Themis mesurait combien la musique avait besoin de silence pour exister. En l'absence d'interruptions, la succession de notes n'était que du bruit.

Lorsque la tyrannie menace le peuple, il doit choisir entre les chaînes et les armes.

Partager cet article

Repost0
2 mai 2020 6 02 /05 /mai /2020 05:16
Zulma, 2015

Zulma, 2015

Je m'appelle Paris. Je ne suis pas juste un chat roux. Je suis le vieux chat du prodige Sammy Kamau-Williams, c'est son histoire que je vais vous conter si toutefois elle n'est pas encore parvenue à vos chastes oreilles. Comme mon maître, je suis fils de la grande route. Nous avons cheminé ensemble de longues années humaines, Sammy et moi, laissant nos empreintes dans la poussière l'été, dans la neige argentée l'hiver et dans l'or des feuilles jaunies l'automne. Notre vie : la plus extraordinaire des traversées en ce bas monde.

La Providence m'a doté d'un autre don : la capacité de lire les signes et les songes qui échappent aux hommes occupés par l'incessant et harassant combat pour la survie quotidienne. Ils quittent rarement la caverne de leur corps. Mais une fois le pain et le toit assurés, les humains jettent leurs dernières forces pour satisfaire des besoins d'une fastueuse inutilité : paraître plus riche, plus fort, plus intelligent et plus beau que leur voisin de palier.

Voilà un roman qui avait tout pour me plaire. Je l'avais emprunté avant le confinement et espérais passer un bon moment dans le monde de la musique. 

L'auteur dont j'avais entendu parler pour son dernier titre "Pourquoi tu danses quand tu marches", un livre que je n'ai pas encore lu mais qui a reçu de nombreuses critiques élogieuses, est né à Djibouti et a beaucoup écrit sur son pays d'origine. C'est un conteur hors pair qui nous charme par ses mots, son humour et le rythme donné à ses écrits. Je tiens absolument à vous présenter ce livre, même si j'ai eu beaucoup de mal à entrer dedans. 

 

Le narrateur est un chat roux, prénommé Paris en hommage à cette ville qui a subjuguée son maître.  Il a vécu sept vies !

Tout en nous parlant de son dernier maître, qui a eu la bonté de le recueillir sur un trottoir de Harlem, il insère quelques anecdotes truculentes dans son récit, nous livre ses réflexions philosophiques, emplies de malice et de sagesse. Mais ne vous y trompez pas, sa vie ressemble beaucoup à celle des pauvres vivant aux Etats-Unis.

Dans le passé, il avait été le gardien de Malwlânâ, un maître soufi ce qui explique qu'aujourd'hui qu'il soit devenu un chat philosophe.  

 

Dans ce roman, Paris le chat, nous parle donc de celui qu'il surnomme "Sammy l'enchanteur" (Sammy Kamau-Williams dans le roman) qui n'est autre que Gil Scott-Héron dans la vraie vie, ce "Bob Dylan noir"qui a été le précurseur du rap, et dont la musique se situe entre le blues et le jazz. Il s'agit donc d'une biographie romancée du musicien. 

Même si vous ne connaissez pas le tub des années 70 qui l'a propulsé alors qu'il avait 22 ans, sur le devant de la scène médiatique, "The Révolution will not be televised", vous pouvez lire ce roman. 

 

Nous suivons son histoire pas à pas.

Durant les premières années de sa vie, c'est Lily, la grand-mère qui s'occupe de son éducation, une grand-mère activiste toujours révoltée, arrivée d'Afrique, qui se battra toute sa vie pour les Droits des Noirs et influencera profondément l'enfant et donc, le musicien. 

La mère Bobby, est bibliothécaire et ne s'occupera de son fils qu'à partir de l'adolescence. Elle l'élèvera alors tout seule en ville. 

Le père, Réginald, d’origine jamaïcaine est devenu footballeur professionnel mais pour arriver au succès, il laissera tomber sa famille. Il a été le premier joueur noir écossais, puis finira sa vie professionnelle au Brésil. 

 

C'est donc à l'adolescence qui se passe à New York que le petit garçon plein de charme, joueur mais à la sensibilité à fleur de peau, se découvrira poète.

Il n'aura de cesse au fil de ses concerts, de faire passer des messages de révolte et de contestation. Dans les années 70-80, aux États-Unis, les chanteurs sont libres de s'exprimer et laissent libre cours à leurs critiques sur notre société. 

Mais lui, qui pourtant avait alerté très tôt dans ses chansons, sa propre communauté, des dangers liés à la dépendance à l'alcool et à la drogue, n'arrivera pas à s'empêcher de tomber lui-même dans ce fléau. Il sera condamné pour possession de cocaïne...

On croit choisir sa vie, mais c'est le contraire qui arrive, c'est la vie qui vous choisit. C'est elle qui vous retient dans ses filets. Vous voilà inscrit dans un parcours, une histoire. Arrimé à ce socle par vos gènes et par votre salive, par votre expérience et par le legs de vos ancêtres. Cette force est immense, irrésistible...

Ce n'est pas une véritable biographie car elle ne reprend que les événements marquants de la vie de ce musicien que je ne connaissais pas, je l'avoue. C'est vrai que ce roman a le mérite de nous donner envie d'en savoir plus sur lui, de se connecter à youtube pour écouter quelques-uns de ses morceaux cultes. 

 

Le livre est construit comme un album de musique avec CD1 et 2, prologue, intermède et épilogue) mais l'ensemble est un peu trop fouillis et ne suit aucune chronologie ce qui cette fois a perturbé ma lecture.

 

Le chat narrateur, par ses sept vies, relie l'Orient, l'Afrique et l'Occident. Il nous parle des croyances soufis et vaudous et des traditions ancrées dans le passé, qui composent la culture du peuple Noir. Nous ne l'oublions pas en lisant ces lignes, ce peuple n'a pas choisi de venir vivre en Amérique : on l'a arraché à son pays, à sa culture, à ses racines, et c'est un peuple qui s'est raccroché à ce qu'il pouvait pour pouvoir continuer à vivre et exister. 

C'est un livre que j'ai lu comme si j'étais au spectacle sans pour autant entrer dans la vie des personnages. Il ne m'a pas emporté comme je l'espérais. Le roman reste trop près de l'artiste finalement. Les seules pages que j'ai adoré découvrir, sont celles sur son enfance, son attachement à sa grand-mère (quelle femme !), puis sa découverte de la grande ville...

 

Les différents sujets abordés dans ce roman sont des sujets qui habituellement me touchent beaucoup. Mais j'ai eu donc une rencontre mitigée avec cet auteur, ce qui me fait penser que ce n'était certainement pas le bon moment pour lire ce roman qui mérite d'être lu et apprécié. 

En attendant, je vous propose d'écouter un peu de musique, enfin si vous le voulez !

Vous les humains vous avez une singulière façon de voir et de lire le monde - par votre cerveau, votre bouche, autant que par vos yeux. Et pourtant vous ne voyez que l'écorce du monde et non son noyau. Vous oubliez que rien ne s'arrête, la roue tourne toujours. Je n'habite pas un pays, je n'habite même pas la terre. Le cœur de ceux que nous aimons, voilà notre vraie demeure...

Partager cet article

Repost0
29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 05:20
Gallimard Folio

Gallimard Folio

Cet enseignement austère trouvait une âme préparée, naturellement disposée au devoir, et que l'exemple de mon père et de ma mère, joint à la discipline puritaine à laquelle ils avaient soumis les premiers élans de mon cœur, achevait d'incliner vers ce que j'entendais appeler : la vertu. Il m'était aussi naturel de me contraindre qu'à d'autres de s'abandonner, et cette rigueur à laquelle on m'asservissait, loin de me rebuter, me flattait. Je quêtais de l'avenir non tant le bonheur que l'effort infini pour l'atteindre, et déjà confondais bonheur et vertu.

Je poursuis ma relecture d'André Gide...

Mais cette fois il s'agit d'une découverte car je n'avais encore jamais lu, je crois,  "la porte étroite" ou alors je n'en avais gardé aucun souvenir ce qui me surprend beaucoup.

Il faut dire aussi que lorsqu'on se penche sur les auteurs classiques que nous avons le plus souvent étudié au lycée, en tous les cas pour moi, nous avons entendu parler en général des œuvres, mais au bout de quelques années, il est impossible de différencier celles qui ont été lues, étudiées par des extraits ou seulement citées en classe. 

Ce roman paru en 1909 a été un des premiers succès littéraire de l'auteur. 

Le narrateur, Jérôme, l'alter égo de Gide, perd son père alors qu'il n'a que 11 ans.

Sa mère et lui, passent toutes leurs vacances d'été près du Havre, dans la maison de Bucolin, son oncle. Jérôme s'amuse beaucoup avec ses cousines avec lesquelles il tisse des liens étroits. C'est particulièrement Alissa de deux ans son aînée, qui lui accorde toute sa confiance et avec laquelle il partage de nombreuses journées, des jeux puis, en grandissant, des discussions sur de nombreux sujets et des échanges littéraires... 

Peu à peu, cette tendresse qui émaille leur relation, se transforme en amour réciproque et tandis que le jeune homme rêve de l'épouser, Alissa devient de plus en plus exaltée...les voir mariés est inéluctable ! 

C'est alors qu'Alissa découvre que sa jeune sœur Juliette, s'est également éprise de Jérôme. Elle va alors tenter de repousser le jeune homme tout en cherchant mille prétextes, afin que ce soit sa jeune sœur qui soit heureuse à sa place.

Mais Juliette renonce à Jérôme ainsi qu'à son meilleur ami, Abel, qui en était épris, et choisit une autre voie. Elle se marie avec Edouard, un riche viticulteur du sud et quitte la demeure familiale. 

Pourquoi me mentirais-je à moi-même ? C'est par un raisonnement que je me réjouis du bonheur de Juliette. Ce bonheur que j'ai tant souhaité, jusqu'à lui offrir de lui sacrifier mon bonheur, je souffre de le voir obtenu sans peine, et différent de ce qu'elle et moi nous imaginions...

Jérôme qui n'a pas perdu espoir d'épouser Alissa,  découvre que celle-ci le repousse encore, espace leur correspondance, préfère l'éloignement à sa présence, l'amour platonique à l'amour réel. 

La foi protestante qui l'anime tombe dans l'excès, et incite la jeune fille à renoncer à tout amour terrestre et charnel dont au fond elle a peur, pour se consacrer à l'amour de Dieu...plus parfait à ses yeux. 

Elle aurait pu choisir d'entrer au couvent, mais André Gide en a décidé autrement. 

Si tu le préfères, lui dis-je gravement, résignant d'un coup tout autre espoir et m'abandonnant au parfait bonheur de l'instant, _si tu le préfères, nous ne nous fiancerons pas. Quand j'ai reçu ta lettre, j'ai bien compris du même coup que j'étais heureux, en effet, et que j'allais cesser de l'être. Oh ! rends-moi ce bonheur que j'avais ; je ne puis pas m'en passer. Je t'aime assez pour t'attendre toute ma vie ; mais que tu doives cesser de m'aimer ou que tu doutes de mon amour, Alissa, cette pensée m'est insupportable...

Voici un roman qui nous parle d'amour impossible non pas parce qu'interdit, mais bien parce que c'est Alissa qui se croit indigne de le recevoir. Elle se sacrifie d'abord pour sa sœur, puis parce qu'elle croit que c'est le seul moyen pour que Jérôme soit heureux et accomplisse son destin. 

 

J'ai aimé la pudeur qui émane de ce récit, son côté romantique et bien entendu autobiographique. J'ai aimé aussi son côté vieillot et suranné...

J'ai aimé les descriptions légères et poétiques des années de jeunesse, de leurs jeux, du cadre bucolique qui les entoure. 

La langue employée par André Gide y est pour beaucoup et bien entendu il est plaisant de s'y plonger. 

 

Le roman est empreint cependant, ce qui contraste avec l'insouciance de la jeunesse, de rigueur, de références bibliques, des convenances de l'époque et de ferveur religieuse. 

Sans faire une analyse approfondie de l'oeuvre que vous trouverez sans peine, si cela vous intéresse sur internet, d'après moi, André Gide veut également montrer que mieux vaut un amour réel, et réaliste, apportant mille petits bonheurs qu'un amour idéalisé, trop éloigné de la vraie vie, inaccessible et incapable de nous apporter des joies simples...

 

A mesure que le jour de notre revoir se rapproche, mon attente devient plus anxieuse ; c'est presque de l'appréhension ; ta venue tant souhaitée, il me semble, à présent, que je la redoute ; je m'efforce de n'y plus penser ; j'imagine ton coup de sonnette, ton pas dans l'escalier, et mon cœur cesse de battre ou me fait mal...Surtout ne t'attends pas à ce que je puisse te parler...Je sens s'achever là mon passé ; au-delà je ne vois rien ; ma vie s'arrête...

Partager cet article

Repost0
23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 05:23
Notabilia, 2018

Notabilia, 2018

C'est une nuit interminable. En mer le vent s'est levé, il secoue les volets jusqu'ici, il mugit sous les portes, on croirait entendre une voix humaine, une longue plainte, et je m'efforce de ne pas penser aux vieilles légendes de mer de mon enfance, qui me font encore frémir. Je suis seule, au milieu de la nuit, au milieu du vent. Je devine que désormais, ce sera chaque jour tempête.

Ce qui est fait est fait. Depuis longtemps, tout est devenu impossible entre eux. Depuis la naissance des petits, Etienne ne supporte plus mon fils, le témoin encombrant d'une autre vie, le rappel permanent que j'ai été possédée par un autre homme, et cela est ineffaçable. Louis est celui qui l'empêche de croire en une vie faite de notre seule histoire, sans peines et sans passé.

Voilà un certain temps que je voulais lire ce roman de Gaelle Josse. 

C'est un court roman qui se lit vite. Il nous emmène dans une petite ville de Bretagne, au bord de l'océan, dans les années d'après-guerre et jusque dans les années 60.  

Un jour après une violente altercation avec Etienne, son beau-père, Louis, un adolescent de 16 ans, ne rentre pas à la maison, une maison où il a du mal à trouver sa place depuis quelques temps. 

 

Une enquête est menée par les gendarmes puis, Anne sa mère, découvre qu'il a embarqué en cachette sur le "Terra Nova" à destination de la Réunion. 

Alors pour elle commence une longue attente...celle du retour de son fils tant aimé, celle de la réconciliation où la fête sera au rendez-vous et la famille réunie à nouveau. Elle rêve de ces jours de bonheur et invente pour ces retrouvailles un grand festin dont elle décrit en détails à Louis, dans des lettres qu'elle n'expédiera jamais, tous les mets dont ils vont se régaler et les personnes qui seront là pour assister à son retour. 

 

Tandis que les jours, les mois et les années passent, Anne entre peu à peu dans la dépression puis la folie, délaissant ses deux autres enfants Jeanne et Gabriel, délaissant Etienne qui l'aime et culpabilise d'être responsable du départ de Louis, et surtout de n'avoir pas su l'aimer comme il l'avait promis. 

Elle oublie son statut de femme de pharmacien, renoue avec son enfance, libre mais entourée de violence, revit des événements passés, son bref mariage heureux avec Yvon, un pêcheur du coin, puis son veuvage. Et puis Etienne s'est décidé à la demander en mariage, alors qu'il l'aimait en secret depuis l'enfance et sa vie a été transformée.

Chaque jour, maintenant, Anne retourne à sa petite maison battue par les vents, et part guetter les bateaux au bord de la falaise. 

 

Au fil des pages, nous découvrons son histoire, les années de guerre et de malheurs, et son amour immense pour la mer et pour ce petit coin de Bretagne qu'elle ne voudrait quitter pour rien au monde. 

Là-bas forcément les femmes sont inquiètes quand on leur parle de prendre la mer, elles en ont connu des attentes vaines, celles d'un mari ou de fils qui ne sont jamais revenus et que la mer a englouti à jamais. On les comprend. 

 

Encore une fois Gaëlle Josse nous offre un roman superbe, poétique et lumineux qui nous emporte dans l'histoire tragique de cette famille tout en nous parlant d'amour maternel...

Un très beau roman ! 

Je m'invente des ancres pour rester amarrée à la vie, pour ne pas être emportée par le vent mauvais, je m'invente des poids pour tenir au sol et ne pas m'envoler, pour ne pas fondre, me dissoudre, me perdre...
Et chaque jour je retourne sur le chemin.

Il est plus terrible de se voir retirer une affection pleine de promesses que de ne l'avoir jamais connue...On n'en veut pas à ceux qui n'ont rien à donner, mais comment supporter de se voir privé de ce qui a été un jour offert ?

Etienne détourne le regard et se penche vers moi. A ce moment-là, je ne peux savoir ce qu’il pense, peut-être se dit-il qu'aimer c'est aussi aider l'autre à porter le poids qui l'empêche de vivre.

Partager cet article

Repost0
21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 05:18
Gallimard / Folio

Gallimard / Folio

Oui, je le dis en vérité, jamais sourire d'aucun de mes enfants ne m'a inondé le cœur d'une aussi séraphique joie que fit celui que je vis poindre sur ce visage de statue certain matin où brusquement elle sembla commencer à comprendre et à s'intéresser à ce que je m'efforçais de lui enseigner depuis tant de jours.

Un petit classique aujourd'hui qui se trouve facilement en ligne pour ceux qui désireraient le relire ces jours-ci.

 

Le narrateur est pasteur dans un petit village du Jura suisse situé près de Neuchâtel.

Alors qu'un soir d'hiver, dans la neige, il est emmené auprès d'une vieille femme en train de mourir, il découvre que celle-ci laisse derrière elle, une jeune enfant aveugle de naissance qui ne peut vivre seule à présent, car elle a été jusqu'alors tellement délaissée qu'elle est incapable de communiquer.

Par charité, il la ramène chez lui et demande à Amélie, sa femme, de s'en occuper tout en s'investissant lui-même plus que de raison, dans l'apprentissage de la jeune fille. 

 

Gertrude, surnommée ainsi par les enfants du pasteur, car bien entendu elle ne sait pas dire son nom, va peu à peu apprendre à parler et s'attacher à la famille, tandis que le pasteur tombe profondément sous son charme, sans réaliser à quel point sa passion amoureuse détruit les siens. 

Dans son journal intime, il confie toutes ses difficultés pour tout d'abord donner à cette jeune fille une éducation protestante, puis peu à peu il va réaliser qu'il ne lui donne que sa propre vision des choses, sans jamais lui parler du péché, ni du côté négatif du monde qui l'entoure, protégeant ainsi leur relation particulière, chaste mais non dépourvue pour autant de sentiments et de culpabilité.

 

C'est alors que le pasteur découvre que son fils Jacques est tombé amoureux de la jeune fille, tandis qu'elle-même ne sait plus ce qu'elle ressent pour eux deux.

Mais lorsque une opération est tentée pour lui permettre de recouvrer la vue, c'est le drame... 

La nuit dernière j'ai relu tout ce que j'avais écrit ici...
Aujourd'hui que j'ose appeler par son nom le sentiment si longtemps inavoué de mon cœur, je m'explique à peine comment j'ai pu jusqu'à présent m'y méprendre...

Voilà un classique que j'avais déjà lu dans ma jeunesse, mais que j'ai eu envie de relire lorsque nous avons choisi de parler d'André Gide dans le cadre du Cercle de Lecture de mon village (réuni avant le confinement). Le titre fait référence à la Cinquième Symphonie de Beethoven que Gertrude va écouter avec le pasteur et qui lui fait découvrir la beauté de la musique et du monde qui l'entoure et dont elle sort émerveillée. 

 

C'est donc avec plaisir que j'ai redécouvert cette histoire toute simple, presque trop d'ailleurs, mais romantique qui dénote dans l'oeuvre de Gide. Dans ce texte très court et superbement écrit à la première personne, Gide montre bien la descente aux enfers de ce pasteur généreux qui se met en quatre pour ses ouailles et prêche avec conviction les préceptes de la religion protestante, tout en faisant preuve d'une cécité absolue pour ses propres sentiments. Au fur et à mesure que Gertrude, avide d'apprendre et de comprendre, s'éveille à la vie, c'est lui qui devient aveugle à ce qu'il ressent.  

On se retrouve dans le mythe de l'enfant sauvage et pas loin bien entendu de tomber dans la caricature...mais l'écriture de Gide est superbe !

 

Les autres personnages sont également très bien décrits au niveau psychologique, toujours du point de vue du narrateur puisque tout au long du roman il emploie le "je" dans son journal.

Amélie est plutôt taciturne. C'est une mère de famille sérieuse et pieuse, toute dévouée à sa tâche quotidienne et à l'éducation de ses enfants.  Elle préfère s'exprimer par sous-entendus plutôt que d'affronter son mari en face, ce qui entraîne entre eux beaucoup d'incompréhension.  Elle éprouve de la jalousie envers la jeune fille, mais elle sait aussi que bien que tout les oppose, la jeune fille n'y est pour rien. 

Jacques le fils aîné, affronte son père et provoque beaucoup de discussion autour de la religion. Il cherche à lui montrer son erreur et se rend compte que son père est épris de la jeune fille. Par dépit, face à l'autorité paternelle qu'il ne peut remettre en question, il accepte de fuir la maison familiale, et décide de se convertir au catholicisme et de devenir prêtre. 

 

Evidemment, le texte est étayé de références bibliques mais finalement cela ne m'a pas dérangée, car cela correspond bien au sujet et aux personnages.

Il faut mettre aussi ce texte en parallèle avec la vraie vie de Gide, et le mal qu'il a lui même causé à sa femme, lors de sa relation avec Marc Allégret...

 

Par contre, je trouve que ce court roman, paru en 1919, a beaucoup vieilli et que son seul intérêt, à part d'être étudié en classe ou lu pour connaître l'oeuvre de Gide, c'est de permettre de mieux comprendre le poids de la religion au début du XXe siècle et donc celui de la morale. Un film éponyme est paru en 1946 avec Michèle Morgan, à revoir peut-être en ce moment, car à mon avis il a moins vieilli que le roman.

 

C'est donc un roman qui aura des difficultés à capter l'attention des jeunes générations de lecteurs, à moins de leur montrer à quel point Gide était un visionnaire qui pensait, comme il le dit dans ce roman écrit à la première personne, que la morale chrétienne et la nature humaine, en ce qui concerne en particulier le sentiment amoureux, ne pouvaient pas s'accorder et feraient le malheur à venir de générations entières d'êtres humains. 

Partager cet article

Repost0
18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 05:24
Albin Michel, 2019

Albin Michel, 2019

Pourquoi les oiseaux s'envolent-ils ? Les gens sérieux te diront qu'ils se déplacent, chassent la nourriture, explorent le ciel, bref, des actes utiles. Quelle horreur ! Non, les oiseaux volent comme ils chantent, pour le plaisir, pour la beauté du geste, pour l'euphorie de l'instant.

Félix 12 ans ne sait plus comment faire : sa mère Fatou, si active et gaie habituellement fait une grave dépression.

Le bistrot qu'elle anime avec tant de passion et de chaleur depuis des années, ne l'intéresse plus du tout. 

Malgré l'aide de son entourage immédiat, Félix fait appel à son oncle Bamba qui arrive aussi vite qu'il le peut d'Afrique, mais celui-ci malgré les visites aux nombreux marabouts qui s'enrichissent à leur dépend, n'arrive pas à la sortir de là.

 

Vient alors frapper à sa porte, le Saint-Esprit, un mystérieux inconnu que Félix n'a jamais vu...son père, en chair et en os ! Félicien Saint-Esprit, d'origine antillaise avait fait treize ans auparavant, un bref séjour à Paris...et depuis n'y était plus revenu. 

Ensemble, ils vont emmener Fatou jusqu'en Afrique, dans le village où enfant, elle a perdu tous les siens et ce retour aux sources apprendra à Félix, le secret de ses origines. 

En recopiant l'adresse sur l'enveloppe - "33, rue YF-26, La villa ocre avec les bougainvillées devant le vendeur de cotonnades, Dakar, Sénégal"- j'éprouvais l'impression de jeter une bouteille dans un océan étal : elle n'arriverait jamais au port.
A ma grande surprise, l'oncle Bamba téléphona six jour plus tard.

Dans cet écrit sensible et tout simple, proche du conte, qui appartient au Cycle de l'Invisible, dans lequel l'auteur interroge les croyances, c'est l'animisme qui est observé de près, avec sa poésie et ses mystères.

Tout ceci est prétexte à nous dresser les portraits de personnages savoureux, profondément humains et terriblement attachants. 

Avec ses mots poétiques, son humour et ses réflexions philosophiques qui font du bien, l'auteur nous offre aussi une touchante déclaration d'amour, emplie de tendresse, d'un petit garçon à sa mère.

Sans être un coup de cœur par rapport à d'autres écrits de l'auteur, j'ai passé un excellent moment de lecture. 

 

A noter je ne connaissais pas ce Cycle de l'Invisible dans lequel l'auteur interroge, dans une série de huit récits indépendants les uns des autres (comme cela est expliqué à la fin du livre) nos croyances et les spiritualités au sens large.

 

J'ai découvert que j'avais déjà lu dans ce Cycle :

- Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, dans lequel l'auteur évoque l'Islam. 

- Oscar et la Dame en rose, le christianisme.

- L'enfant de Noé, le judaïsme. 

 

Ces livres ne sont pas présentés sur mon blog, car lus lors de leur sortie.  Je les faisais lire aux élèves à l'époque où je travaillais encore. Il me faudra découvrir les autres un jour... Et peut-être pourquoi pas, relire toute la série. 

J'ai présenté sur mon blog "La nuit de feu", du même auteur pour ceux qui ne le connaisse pas.  

 

Enfin pour terminer cette présentation, vous pouvez aller lire l'avis de Brigitte qui nous avait parlé à l'automne dernier de ce conte, et m'avait donné envie de le découvrir à mon tour...

Les objets n'ont des propriétés que si tu leur en accordes...
Par ta foi, tu accèdes à un niveau différent de l'univers.

Partager cet article

Repost0
16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 05:20
Albin Michel, Terres d'Amérique, 2011

Albin Michel, Terres d'Amérique, 2011

Chaque fois que je repense à ce qui s'est passé, je cale toujours sur ce vieux proverbe : Ne regarde pas où tu es tombé, mais plutôt où tu as trébuché.

L'auteur que je ne connaissais pas  a obtenu à l'automne dernier le Prix du Premier Roman étranger pour son dernier livre "Les patriotes", que je lirai sans doute un jour quand les médiathèques rouvriront leurs portes. 

C'est donc en recherchant ce qu'elle avait écrit d'autres, que je suis tombée sur ce recueil de nouvelles parfait pour lire en vacances quand on veut juste lire un peu tous les soirs avant de s'endormir et durant cette période de confinement où parfois nous avons du mal à nous concentrer sur un livre trop long. 

Maintenant, il voulait entrer dans la police . Bravo ! Pendant ce temps, elle était toujours serveuse, sa propre vie était en suspens depuis près de deux ans. Elle s'efforçait de ne pas lui en vouloir ; il essayait sans aucun doute de lui montrer qu'il "pensait à l'avenir". Mais un avenir avec Ryan, ce serait comme rester en Russie. Des types dans son genre, on en trouvait dans tous les coins de rue à Dolsk, qui juraient qu'à partir de lundi, ils allaient mener une vie irréprochable.

Les personnages de ce recueil ont presque tous voulu fuir leur pays d'origine, la Géorgie ou la Russie, pour s'exiler en Amérique, mais leur nouvelle vie ne correspond pas vraiment à leurs attentes. Il en est de même pour ceux qui sont restés là-bas qui regrettent de ne pas être partis. 

Alors pour avancer dans la vie, tous s'accrochent à leurs rêves...

 

En fait je devrais dire "toutes" car ce sont essentiellement les personnages féminins que j'ai aimé dans ce recueil. Les hommes sont peu présents et leur vie n'est racontée qu'à travers le regard de leur compagne.

Ilona se retrouve dame de compagnie à son insu.

Maia est déçue par la venue de son fils Gogi qui ne comprend que tout ce qu'elle fait c'est pour lui mais qu'elle n'est pas riche pour autant et ne peut donc pas tout lui acheter et céder au moindre de ses caprices. 

Victor veut faire la connaissance d'Alina parce qu'il a été dans sa jeunesse amoureux de sa mère, mais aucun lien ne peut pour autant exister entre eux. 

Rachid est pris entre deux femmes, Asal et Goulia et les aiment toutes les deux.

Anya et Ryon s'aimaient mais il est devenu violent... 

Quand Lev accueille sa nièce chez lui, il comprend qu'elle n'a fait de détour que pour lui soutirer de l'argent, pas pour le voir.

Lera se fait tout voler par son mari parce qu'elle lui faisait une confiance aveugle.

Larissa vient passer quelques jours chez sa tante, et profite pour revoir son ancienne amie. Elle a fui son amant américain qui l'a entraîné dans une affaire pas très claire. Pour elle qui est comptable, impossible pour autant de fuir la réalité de sa faute...

Quelle autre explication donner ? pensa-t-elle. Pouvait-elle dire qu'elle avait suivi en Amérique un homme qui n'était pas son mari ? Un homme dont l'épouse était sa meilleure amie et qui avait eu une liaison avec elle uniquement parce qu'il allait bientôt quitter le pays et croyait qu'elle y resterait ?

 

Chacune de ses huit nouvelles profondément humaines, est teintée de l'espoir d'une vie meilleure et de regrets pour ce, et ceux, qu'on a laissé là-bas. C'est ce qui fait toute la force de ces récits de vie.  

Ces femmes sont prêtes à tout, même à s'unir avec un homme qu'elles n'aiment pas, pour obtenir leur carte de séjour. Elles acceptent n'importe quel boulot et travaillent souvent dans des conditions totalement inhumaines. 

L'exil les oblige à vivre éternellement entre deux mondes, deux cultures, comme si elles-mêmes étaient des êtres doubles pour toujours. 

 

J'ai trouvé que l'auteur avait beaucoup de talent, car c'est difficile d'écrire des nouvelles. Or elle arrive très vite en quelques mots et quelques phrases à nous faire entrer dans la vie de ses personnages, dans leur maison ou  leur lieu de travail, à nous faire partager les moments de joie, les incidents, les drames...

Il faut dire que l'auteur sait de quoi elle parle puisque à l'âge de huit ans, elle a tout quitté pour émigrer aux Etats-Unis avec sa famille. 

Elle nous décrit avec beaucoup de finesse et de sensibilité, mais aussi beaucoup de justesse, l'instant où tout a basculé dans leur vie, où les personnages ont compris que rien ne serait plus comme avant, qu'ils avaient été trompés parfois par ceux qu'ils aimaient le plus, mais où ils ont tenté tout de même de continuer à vivre et à espérer.  

Ne vous attendez pas à une chute vertigineuse pour chacune de ces nouvelles, juste un élément parfois a changé, un espoir est apparu, ou bien la vie continue tout simplement, comme avant.

 

J'apprends en rédigeant ses lignes que ces nouvelles avant d'être réunies dans ce recueil, ont toutes été publiées dans le "New Yorker" et "The Atlantic Monthly". 

Je me mis sur le dos. Les murs étaient drapés de gris. Les étagères et le bureau, apparaissaient comme des formes opaques entre de troubles rectangles de pénombre. Mon esprit, rendu fou à force de cogiter, était comme une porte voilée refusant de se fermer. Tu ne peux demander autant des gens, tout en attendant si peu d'eux, n'arrêtait-il pas de me dire...

Partager cet article

Repost0
14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 05:23

Quand j'étais enfant, il y a eu, dans mon autre pays, une révolution. Un moment de grâce, j'ai cru que le temps des dictateurs était terminé et que commençait le règne des poètes.
Plus tard_ mais quand ?_ je me suis rendu compte que je m'étais trompée. C'est cela la définition d'un éblouissement : l'altération du jugement par un éclat, une luminosité insupportable.

Flammarion, 2019

Flammarion, 2019

C'est par hasard que j'ai emprunté ce roman à la médiathèque de mon village avant le confinement, car je n'en avais pas encore entendu parler. J'ai réalisé en rentrant à la maison que j'avais déjà lu et présenté sur le blog, le premier roman de cet auteur d'expression française d'origine roumaine. Il s'agit de "La malédiction du bandit moustachu", un roman qui avait obtenu plusieurs prix. 

Les images vraies, et non pas télévisées, que je garde de la révolution sont très peu nombreuses : seulement deux.
La première est celle de mon père qui agite au milieu du salon un petit drapeau_format A4_ aux couleurs roumaines, rouge, jaune, bleu en papier, avec un trou au milieu du jaune, un trou parfaitement rond...
La deuxième image est celle du ciel que je voyais depuis la chambre de mes parents (...) j'observai pendant plusieurs heures, car c'était beau, la pluie d'étoiles filantes_ les balles traçantes rouges et bleues qui dessinaient des arcs lumineux sur toute la largeur de la fenêtre.

Carmen, la narratrice, devenue avocate en France, apprend par le journal la mort du Grand Poète, qu'elle connaissait personnellement et qui était originaire de la Roumanie, son pays d'origine à elle-aussi. Elle est d'autant plus affectée par sa disparition que personne bien entendu, ne l'a prévenue alors qu'elle se considérait comme une amie et qu'il était son mentor...le lecteur en apprendra davantage au fil du récit. 

 

Elle est en train de traverser un rond-point mais est stoppée non seulement par cette nouvelle, mais aussi parce qu'elle se retrouve au milieu d'une manifestation, dans une France déchirée, celle des gilets jaunes. Elle a soudain un "éblouissement" car cet instant lui rappelle l'année 1989, alors qu'elle n'avait que dix ans et que son pays vivait lui-aussi une révolution, conduite justement par ce poète dissident, longtemps assigné à résidence par le Parti. 

 

Carmen nous raconte sa petite enfance  quand sa mère au lieu de l'appeler Carmen, la surnommait "petite xénope" ce qui signifie "petite grenouille"...

 

A cette époque, la petite fille écrit des poèmes à l'éloge de sa maîtresse ou du Parti. Ses poèmes sont appris par la classe entière et Carmen en retire une très grande fierté. Les parents ne peuvent rien dire car ils savent bien que toute parole entraînerait des conséquences immédiates et irréversibles pour leur petite fille, cadette de la fratrie, si poète et rêveuse. Ils veulent la protéger le plus possible.

Mais Carmen sait profiter de ces instants de gloire car la maîtresse ne l'aime pas ! Les parents de Carmen ne lui ont jamais offert de cadeaux, comme ils se devaient de le faire, si on voulait que les enfants aient de bonnes notes. 

 

Carmen est surtout heureuse avec ses grands-parents paternels qui l'emmènent pour le week-end ou les vacances, hors de la ville au milieu des animaux. Là elle s'attache particulièrement à un petit cochon... 

Par contre, Carmen a très peur de Dani, sa grand-mère maternelle qui a été internée plusieurs fois, a fait des tentatives de suicides et qui est à vrai dire un peu folle. A sa sortie de l'hôpital psychiatrique, elle a vécu pourtant plusieurs années chez elle, à son domicile, simplement surveillée par une jeune étudiante. 

 

Ema, la mère passe son temps à enregistrer des K7 audio qu'elle envoie de temps en temps à Marga, sa meilleure amie passée à l'Ouest (en Amérique). La plupart du temps elle ne peut pas les envoyer car elle sait qu'elles ne passeront pas la censure.  Elle y raconte sa vie quotidienne mais aussi le harcèlement dont les femmes sont victimes dans le cadre de leur travail. 

Le père travaille dans une usine de savons et, de temps en temps, il en échange quelques-uns pour avoir des petits pains...car la nourriture est rationnée. 

 

Quand on est enfant, nous dit-elle, on voit les événements de la vie d'une autre façon. On a une distance naturelle par rapport aux choses graves. Mais à dix ans, on est ni enfant, ni adulte et on comprend beaucoup de choses sans pouvoir y mettre des mots. 

Ainsi en est-il des événements qui frappent le pays, du rationnement qui affame la population, les gens attendant pendant des heures l'arrivée d'un camion quand "ils introduisent des tomates, ou de la viande".

Le regard sur la folie de la grand-mère nous interroge. Dani est en effet surveillée depuis toujours par les autorités pour une raison qui nous restera inconnue. Les interrogatoires des médecins qui la suivent sont totalement effrayants. 

 

La petite fille n'a pas peur non plus des ours des Carpathes qui sortent de leur tanière pour parcourir les forêts parce qu'affamés, ils ne peuvent rester longtemps en hibernation. Sa vie d'enfant est traversée par toutes sortes d'animaux, du cochon dont je vous ai déjà parlé, au hérisson qui parle, aux cigognes qui meurent de froid durant ce rude hiver, animaux qui donneront envie à Carmen, devenu adulte  et avocate de se battre pour leurs droits. 

 

Ainsi à travers le regard teinté de naïveté et de légèreté de la narratrice, Irina Teodorescu dresse le portrait de trois femmes, bousculées par l'histoire, du mois de mars à décembre 1989 et au début de l'année 90. 

Le récit s'appuie sur des événements réels qui se sont bien passés à Bucarest. Il alterne entre le récit de la narratrice enfant, "l'écoute" des K7 enregistrées par Ema, les interrogatoires de Dani et, le ressenti de la narratrice aujourd'hui.

 

Le lecteur a parfois un peu de mal à suivre, mais au fond nos souvenirs personnels sont un peu ainsi constitués de bribes, d'extraits que nous avons nous-aussi parfois du mal à remettre dans un ordre chronologique !

 

Avec sa plume particulière, directe mais non dénuée d'humour et de poésie, l'auteur sait nous parler à travers ses mots, des privations de liberté vécues durant son enfance en Roumanie, sous le règne de Ceausescu, et nous fait revivre cet "espoir de liberté" consécutif à la révolution. 

 

Le titre évoque l'entre-deux qui marque la vie de la narratrice mais aussi celle de l'auteur. Il évoque les mots que lui disaient son mentor..."Repoétise-toi" car le poète et sans doute aussi les animaux, c'est ce qu'elle veut nous dire, savent prolonger l'éblouissement de l'enfance et rêver d'un monde meilleur. Comment faire alors quand on est ni poète, ni animal pour garder espoir ?

Ils doivent donc s'unir, nous dit-elle, le "camp des artistes" et le "camp des sauvages" contre le manque d'imagination et réinventer une vie nouvelle !

Chez nous il n'y a pas de mur. C'est un problème majeur. Quand il y a un mur, tu sais exactement comment t'y prendre, si t'as une pioche, un marteau, des clous, une perceuse, si t'as du courage c'est simple : tu casses. Bien sûr, un mur en béton n'est pas un château de confettis, il ne tombe pas si tu souffles dessus, il faut y aller de toute sa force. Mais chez nous, il faudrait casser quoi ?

Partager cet article

Repost0
9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 05:23
Publibook, 2019

Publibook, 2019

Comme il est doux de choisir l'espérance sur les chemins caillouteux...

Je connais Marie Gillet, grâce à son blog et aux jolis mots qu'elle y dépose chaque jour pour nous, et que je ne manque jamais d'aller lire même si je ne les commente pas souvent. Je sais que certains parmi vous la connaissent aussi. Elle a été enseignante pendant des années et se consacre aujourd'hui à l'écriture. Elle vient de faire paraître en février dernier son premier roman, "Avec la vieille dame" aux Éditions l'Harmattan que je lirai un jour...

 

Depuis longtemps son premier livre m'attendait et comme elle le dit elle-même la rencontre avec un livre n'est jamais un hasard, c'est souvent le livre qui nous choisit et qui arrive dans notre vie quand on en a nous-même besoin. 

Notre confinement était le bon moment pour moi d'entrer, en prenant tout mon temps, dans ce "Journal d'une seconde vie". 

Comme avant les passagers d'une montgolfière lâchaient des sacs bien lourds pour pouvoir s'élever dans le ciel et poursuivre leur navigation, ici, au fur et à mesure du temps, on s'est délesté de tout un tas de poids et de liens affectifs très contraignants.
Il y a encore des sacs ; oui, il y en a encore ; ceux sur lesquels on a pu intervenir se sont dissous mais les autres, on apprend chaque jour encore à faire avec afin qu'ils n'entament qu'un minimum la lumière du jour.

On a trop tendance à penser que tout peut se régler. Et bien non. On ne peut rien faire contre la souffrance qui nous est parfois imposée ; on ne peut pas toujours prouver sa bonne foi ou son innocence ; on ne peut pas non plus recevoir ce qui ne peut pas être donné...

Je ne sais pas à quel moment on décide d'entrer dans une autre vie, ni à quel moment on décide de laisser derrière soi ce que nous avons été avant, pour, à partir du lendemain, poser un nouveau regard sur le monde qui nous entoure. 

Je ne sais pas non plus ce que Marie Gillet a traversé de souffrance, ni ce qu'il lui a fallu de renoncement pour en arriver-là, et finalement même si je devine à travers ses mots, que les journées ou semaines "salle d'attente" comme elle les appelle avec beaucoup de pudeur, y sont pour quelque chose, ce n'est pas l'important dans ce livre, car vous n'en saurez guère plus en le lisant que ce que je vous dis ici.

 

Ce qui compte à présent pour elle est que la vie est là et qu'elle nous offre  mille petits bonheurs. Encore faut-il apprendre à les voir, les savourer, s'en imprégner et aussi les attirer à nous et pour cela nous dit-elle, pour recevoir ce cadeau de la vie, il faut accepter de ne plus rester dans le faire, mais bien d'ÊTRE  tout simplement, tel(le) que l'on est.

Il nous faut donc cesser de courir après le temps, accepter ce qui est davantage qu'une simple attitude de vie, une véritable philosophie à laquelle, pratiquant modestement le yoga depuis plusieurs années, j'adhère totalement. Mais ce n'est pas parce qu'on est d'accord avec cette manière d'aborder la vie, qu'on arrive à le réaliser au quotidien.

Cela ne peut se faire qu'en douceur et demande un effort constant, un lâcher prise : aller à l'essentiel, savoir ce qui est important pour nous, trouver une nouvelle façon de vivre le quotidien, cela s'apprend !

  

Dans ce livre tout en pudeur, Marie Gillet nous propose de marcher avec elle sur les chemins qu'elle a elle-même testés. Elle nous le dit dès le départ, le chemin sera long, il y aura des jours gris et des jours ensoleillés, mais c'est le seul moyen de ne pas penser à demain et de profiter de la vie dès à présent. 

 

Son livre est un recueil de textes écrits quotidiennement, un journal des "petits riens" qui font du bien parce qu'ils rendent heureux. Il démarre en septembre d'une année qui ne sera pas citée et dure douze mois. De jour en jour, de saison en saison, le temps passe, l'apaisement nous gagne et c'est avec confiance et légèreté qu'à ses côtés, on chemine lentement. 

Entre deux sorties au grand air, les découvertes botaniques, la préparation des repas, les rencontres avec des amis, les courses au marché, les bains de mer, l'échange de courrier dans de jolies enveloppes colorées et autres activités que vous découvrirez en lisant son livre, elle partage aussi avec nous ses lectures. Elle cite des passages de ses auteurs préférés et des extraits de poèmes, que nous avons tout de suite envie de découvrir. Elle nous fait écouter les morceaux de musique qu'elle aime et qui lui permettent de s'évader.

En lisant ce livre, nous devenons ses invités, nous acceptons ce qu'elle nous offre avec tant de simplicité et de douceur, et nous-aussi en retour, nous sommes heureux de partager avec elle ces quelques instantanés de vie dans la "maison du vent", là-bas dans la petite ville au bord de la mer méditerranée...

 

Merci Marie pour ces mots magnifiques et si paisibles qui nous invitent à nous recentrer sur l'essentiel, à nous retrouver et surtout, à laisser derrière nous tout ce qui nous empêche de vivre pleinement l'instant présent.  

Merci pour ce cadeau que tu nous fais...

Voilà la réponse. Ici, en dépit de tout, on regarde en arrière en paix...

Je vous invite à aller lire le ressenti d'Emma, en cliquant sur le lien ci-dessous...

Partager cet article

Repost0
7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 05:18
Stock/ La Cosmopolite, 2017

Stock/ La Cosmopolite, 2017

Nous étions à peine arrivés qu'il changeait déjà de tenue : il tirait de son sac sa chemise à carreaux, un pantalon en velours côtelé, un gros pull en laine ; retrouvant ses vieilles fripes il devenait un autre homme.

 

L’histoire débute dans un petit village du Val d’Aoste, Grana, où les parents de Pietro viennent de louer pour l’été une petite maison, afin de quitter Milan où ils travaillent tous les deux.

La mère est assistante sanitaire. Elle a quitté la Vénétie pour se marier et a abandonné pour la même raison son premier métier d'infirmière, et aussi sa famille qui s'était opposée au mariage. De son premier travail, elle gardera toute sa vie, l’envie d’aider son prochain et se sentira investie d’une mission.

Giovanni, le père adore la montagne et part, dès leur arrivée au village, explorer les sommets pour se changer les idées et oublier son métier de chimiste.

 

Un jour, la mère de Pietro décide de provoquer un peu le destin : elle aide son fils trop timide et habitué à vivre seul, à faire connaissance avec Bruno, un enfant du pays. Les deux enfants deviennent inséparables !

 

Bruno va faire découvrir peu à peu les joies et les beautés de la montagne à son nouvel ami. Ensemble, ils explorent les maisons en ruine et en récupèrent tous les trésors, ils remontent le cours du torrent, grimpent dans les ravines, prennent des raccourcis improbables.

Malgré les taloches que reçoit Bruno quand il ne fait pas le travail demandé par son oncle, ou s'il laisse les vaches sans surveillance, et la maladresse de Pietro, qui a été élevé à la ville, les deux enfants se retrouvent tous les jours.

 

Mais un jour, croyant bien faire, les parents de Pietro proposent à l’oncle d'emmener Bruno à Milan pour qu'il puisse y poursuivre une formation. Les deux familles se fâchent. Bruno sera éleveur comme sa famille ! Les éleveurs doivent protéger les paysages. Ils empêchent la forêt de se régénérer et la nature de reprendre ses droits...

Malgré tout, Pietro se met à aimer de plus en plus les vacances à la montagne et son père décide de l’emmener avec lui en randonnée. C’est le début de leur aventure commune, car malgré le mal des montagnes dont il ne peut se défaire, Pietro va engranger des milliers de souvenirs heureux.  

 

Des années après, alors que Pietro a presque oublié ses vacances d'enfant, sa montagne et son village, pour partir de plus en plus fréquemment et longtemps vers d'autres montagnes, en particulier en Asie, le chemin des deux garçons se sépare pour longtemps.

Pietro qui ne va plus jamais faire de randonnées avec son père, ne sait pas que celui-ci continue à arpenter la montagne avec Bruno.

 

Il découvre avec surprise à la mort de son père, que celui-ci lui a légué un terrain en montagne sur lequel il n’a pas eu le temps de construire une petite maison.  Bruno avec qui le père a effectué de nombreuses balades de reconnaissance, a promis de l’aider à la construire.

En bâtissant ensemble la maisonnette, adossée à un rocher, le temps d’un long été, les deux amis se retrouvent.

« Lequel des deux aura le plus appris ? Celui qui aura fait le tour des huit montagnes, ou celui qui sera arrivé au sommet du mont Sumuru ? » s'interroge Pietro... 

 

Mon avis

 

C'est un roman écrit dans une langue très poétique. L'auteur nous parle de façon touchante et dans une plume emplie de tendresse, de simplicité et de beaucoup de justesse de l'importance de la transmission, un thème cher à mon cœur.  

Il ne nous cache rien pourtant des difficultés de la relation entre ce père, entier et intolérant, et ce fils plutôt effacé qui se cherche et aura besoin de liberté une fois arrivé à l'adolescence.

 

J'ai beaucoup aimé ce roman largement autobiographique, est-il besoin de le préciser ? On ne peut parler ainsi de la montagne et du ressenti que l'on éprouve en grimpant au sommet que si on l'a vécu soi-même par contre si vous préférez la plage, ce livre devrait vous faire changer d'avis...

Ce n'est pas l'histoire mais les personnages qui occupent toute la place. L'auteur a une façon bien à lui de les décrire dans leur environnement, de nous faire entrer dans leur ressenti, de nous les faire aimer. La montagne est leur refuge à tous, pour oublier le passé, leurs peines et les difficultés du quotidien, leur solitude aussi, leurs déceptions...les difficultés de la vie donc. 

 

Ce roman nous parle de la force des souvenirs et de leur richesse. C'est eux qui nous aident à avancer dans la vie quand tout va mal, même si parfois ils nous rendent tristes.

Un auteur à découvrir. Je vous avais présenté aussi "Le garçon sauvage", l'année dernière et je compte bien continuer à découvrir d'autres titres de cet auteur.  

C'était ma mère qui, dans nos promenades autour de Grana, me montrait les plantes et les arbres et m'apprenait leurs noms, comme s'il s'agissait de personnes qui avaient chacune leur caractère, mais pour mon père, la forêt n'était rien d'autre qu'un passage obligé avant la haute montagne...

La descente, nous la faisions en courant comme des dératés quelle que soit la pente, à grand renfort de cris de guerre et de hululements d'Indiens, et au bout de deux heures à peine, nos pieds trempaient dans la fontaine d'un village.

Ce que je tenais à protéger, c'était ma capacité à rester seul. Il m'avait fallu du temps pour m’habituer à la solitude, en faire un lieu où je pouvais me laisser aller et me sentir bien, mais je sentais que notre rapport était toujours aussi compliqué.

Je commençais à comprendre ce qui arrive à quelqu'un qui s'en va : les autres continuent à vivre sans lui.

Je vous invite à aller lire l'avis enthousiaste d'Hélène sur son blog...

Partager cet article

Repost0
4 avril 2020 6 04 /04 /avril /2020 05:17
Michel Lafon, 2019

Michel Lafon, 2019

La nuit fut chargée d'une armée de mauvais rêves qui se déversèrent sur Avalone et les communes avoisinantes. Les souvenirs avaient été ravivés, comme autant de croque-mitaines sortant des placards et de sous les lits.

Voilà longtemps que je voulais découvrir la plume d'Olivier Norek. 

Et bien entendu, ces derniers temps la lecture d'un polar me tentait...alors dans ma pile en attente, c'est celui-ci que j'ai choisi pour passer un bon moment de lecture. 

Les vieilles bâtisses vivent. Qu'elles soient immergés ou non, elles parlent la nuit, grincent, frottent, se contractent ou se dilatent. Sous l'eau, le son se ressent plus qu'il ne s'entend...
Si les pierres des murs avaient un message à transmettre à Hugo, une alerte ou une mise en garde, il était prêt à l'entendre. Il s'assit donc simplement sur l'un des fauteuils de la salle de réunion aquatique, ferma les yeux, respira le plus doucement possible et tendit l'oreille. Par son silence, la maison l'invita à poursuivre...

Le polar démarre tragiquement par une fusillade d'une rare violence durant laquelle Noémie Chastain, capitaine à la PJ de Paris, est gravement blessée à la tête. Elle se retrouve défigurée pour toujours.

Adriel, son ami du moment, la délaisse ne pouvant supporter son nouveau visage mais heureusement les quelques amis restants cherchent à l'aider à franchir le cap de sa convalescence du mieux possible et à se reconstruire. 

Lorsqu'elle veut reprendre son travail, elle découvre que même son chef désire l'écarter du service. Elle n'est pas dupe : tous les jours elle rappellera désormais à son équipe les risques du métier.

 

Là voilà détachée pour un mois à Decazeville, un commissariat où il ne se passe jamais rien et qui a en charge plusieurs communes limitrophes. Elle est censée justifier par sa présence et le rapport qu'elle doit faire, la fermeture du service. 

Là-bas, elle est accueillie avec curiosité mais comme une héroïne, tout le monde bien entendu ayant eu vent de son histoire tragique. Mais elle doit apprendre à vivre et à mener une nouvelle équipe dont elle ne sait rien, alors qu'elle nage elle-même en plein doute. 

Alors qu'elle pensait vivre un mois tranquille, rien ne se passera comme prévu vous vous en doutez !

 

Contre toute attente, le corps d'un enfant disparu depuis plus de 25 ans est découvert par un pêcheur, flottant dans un fût remonté mystérieusement en surface.

Sous les eaux du lac, les ruines de l'ancien village, submergé lors de la mise en eau du barrage, ont bien des secrets à révéler...dont personne ici, ne veut. 

Nos expressions faciales ne nous sont d'aucune utilité personnelle, ce ne sont que des informations que nous affichons pour qui veut nous comprendre...

Chacun réagit comme il peut, plus ou moins bien, avec plus ou moins de classe, de surprise, de malaise ou de franc dégoût. Une moitié de son visage avait marché sur une mine, c'était son problème et pas celui des autres. Elle ne pouvait pas demander à tous ceux qu'elle croisait de décrocher un prix d'interprétation.

Voici un polar très prenant que j'ai eu un immense plaisir à découvrir. Dès les premières lignes, le lecteur est happé par l'histoire et n'a qu'un désir, ne pas être dérangé pour poursuivre sa lecture. ça tombe bien en ce moment ! 

 

La plume de l'auteur y est pour beaucoup bien entendu. Des chapitres courts, des descriptions réalistes, une étude psychologique très fine des personnages...tout cela n'est que prétexte à nous parler de nos sociétés, de la lâcheté des hommes, de la difficulté à se reconstruire après un drame, tel que le vit Noémie, mais aussi tels que le vivent les parents des enfants disparus.

 

Noémie est un personnage féminin très fort qui nous touche beaucoup. Forcément le lecteur éprouve immédiatement de l'empathie pour elle. Tout est dit sur sa souffrance psychologique, sa difficulté à s'accepter telle qu'elle est devenue, l'impossibilité de s'aimer et donc de s'ouvrir aux autres.

L'auteur choisit de la décrire avec ses forces et ses faiblesses, son cynisme et sa capacité d'auto dérision, son agressivité protectrice...mais tout cela ne nous la rend que davantage sympathique au fil des pages. 

 

Un auteur à découvrir absolument, si vous aimez les polars ! 

Partager cet article

Repost0
1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 05:16
Gallimard, 2019

Gallimard, 2019

Je venais de le comprendre : le jardin de l'homme est peuplé de présences. Elles ne nous veulent pas de mal mais elles nous tiennent à l’œil. Rien de ce que nous accomplissons n'échappera à leur vigilance.

J'avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre à le transformer. Elle invitait à s’asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fut-il un frémissement de feuille.

Voilà un livre qui a obtenu cet automne le Prix Renaudot et que j'aurai tout de même lu s'il ne l'avait pas obtenu, car même si j'ai souvent un avis mitigé sur les livres de Sylvain Tesson, j'aime les sujets qu'il aborde dans ses écrits. Je sais c'est contradictoire mais c'est ainsi ! 

 

Sur l'invitation de son ami photographe animalier, Vincent Munier, l'auteur part sur les Hauts Plateaux du Tibet, sur les traces de la mystérieuse et discrète panthère des neiges. Vincent Munier est un très grand photographe qui met de la poésie là où les autres scientifiques sortent la calculette. Il sait que la rencontre avec la panthère est une simple promesse...

Mais existe-telle vraiment ?

Ou appartient-elle à la légende ? 

 

Dès le début de leur périple, doutant de ses capacités à rester immobile, Sylvain Tesson calque son attitude sur celle de l'équipe. Aux côtés de Vincent Munier, il y a Marie son amie cinéaste, et Léo sans qui il ne part jamais, car il sait si bien mettre en mots ce que les autres pensent tout bas et en tirer une certaine philosophie, qu'il fait du bien à toute l'équipe. 

Là-bas, l'auteur  apprend à apprivoiser la nature comme il ne l'avait encore jamais fait. Il apprend l'importance de l'affût, du silence, et de l'attente. Au fond de nous et même si nous aimons la nature et les randonnées, nous sommes tout de même des citadins dans l'âme et tenons à notre petit confort ! Là-bas il faut se lever avant le jour, s'habiller dans le duvet tant il fait froid, manger frugalement et tenir des heures sans bouger. 

Un jour, l'auteur comprend que les animaux sont là et les observent, jusqu'au jour où, ultime récompense, c'est la panthère qui apparaît parmi les rochers...

La conscience met du temps à accepter ce qu'elle ne connaît pas. L’œil reçoit l'image de pleine face mais l'esprit refuse d'en convenir.
Elle reposait, couchée au pied d'un ressaut de rochers déjà sombres, dissimulée dans les buissons. Le ruisseau de la gorge serpentait cent mètres plus bas. On serait passé à un pas sans la voir.

Ce livre est le compte-rendu imagé et souvent poétique de cette rencontre avec la nature sauvage du Tibet et bien entendu avec toute la faune de ces contrées.

 

J'ai aimé...

le style simple et agréable.  Il y a de l'humour et de l'auto dérision et cela rend la lecture plaisante. 

J'ai aimé que ce récit nous parle aussi des rencontres avec les éleveurs de yaks qui les accueillent chez eux et partagent leurs coutumes, leurs sourires et leur hospitalité.

J'ai aimé que ce soit un livre paisible et distrayant car nous en avons bien besoin en ce moment. 

J'ai aimé aussi les relations qui naissent entre les membres de cette petite équipe et le plaisir partagé des découvertes : tout cela tisse des liens qui prennent toute leur importance au fil des jours. 

 

J'ai moins aimé...

de savoir que secrètement ce qui a poussé l'auteur, nous avoue-t-il, à partir là-haut, ce n'est pas la panthère, mais le souvenir d'une femme qu'il a aimé et qu'il n'a pas su garder auprès de lui. Comme d'habitude, les moments où il s'épanche sur sa vie ne sont pas ceux qui m'intéressent le plus. Mais il est bon de savoir qu'il ne peut s'empêcher de mêler sa propre vie à cette aventure. 

Comme habituellement l'auteur étaye son récit de trop nombreuses remarques philosophiques ou références littéraires et c'est, je l'avoue ce qui me gêne le plus dans ses écrits. Mais cette fois cela m'a moins gêné, je le reconnais. Soit je m'habitue à son style, soit je savais à quoi m'attendre et j'ai été moins surprise. Je sais bien qu'il veut nous inviter à prendre du recul sur nos propres vies et notre monde moderne mais j'ai trop souvent l'impression qu'il "crache dans la soupe", lui qui malgré tout ce qu'il veut nous laisser croire, est loin d'être le portrait idéal d'un véritable aventurier, enfin à mes yeux. 

 

Enfin, ne vous fiez pas à la carte qui illustre le début du livre, l'endroit où la panthère vit encore en liberté est tenu secret et ce sera impossible de la retrouver, préservation oblige...

Cependant si vous êtes curieux de connaître sa frimousse n'hésitez à faire quelques recherches sur internet ! 

Partager cet article

Repost0
26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 06:15
Julliard, 2019

Julliard, 2019

Marie le sait, elle n'a pas beaucoup d'instruction. Elle est bien plus douée pour conduire, s'ennuyer, lambiner, jouer à des jeux hypnotiques sur des écrans sur-éclairés, ou slalomer sans se plaindre dans la dureté de la vie. Déjà pas mal. Ça ne fait pas une fortune mais ça fait une femme, celle qu'elle est, et dont elle ne peut divorcer. A prendre et à laisser.

Voici un roman dont j'ai tellement entendu parler que j'ai eu l'impression de l'avoir déjà lu lorsque j'ai commencé ma lecture...Heureusement très vite cette impression s'est dissipée et j'ai pu poursuivre agréablement ma découverte.

 

Marie jeune femme fragile et forte à la fois, travaille comme serveuse bien qu'elle ait un bac pro de chaudronnerie. Il faut dire aussi qu'elle ne peut s'éloigner du Havre où elle habite dans un quartier populaire, car elle doit s'occuper seule de son père hypocondriaque, alors que sa sœur a fui devant les responsabilités familiales.

A 20 ans, sa vie quotidienne n'est pas drôle et elle est obligée de calculer pour mettre de côté quelques rares euros par mois et se faire plaisir. 

Alors quand Marie rencontre le charmant Alexandre, beau parleur et cultivé, elle se prend à rêver et tombe amoureuse. Le jeune homme la trouve jolie, rêve de devenir réalisateur, et d'intégrer une école à Paris. Il lui parle de cinéma, mais elle n'y connaît rien. Dès le début de leur relation, il reste profondément déçu qu'elle ne connaisse pas Truffaut, son idole dont il connaît tous les films par cœur.

 

Jusque-là, Marie ne se posait pas de questions sur son avenir, menait une vie tranquille, ne se sentait pas particulièrement inférieure aux autres, et pourtant, ce qu'elle ressent est d'une rare violence. Elle se sent méprisée, humiliée...et tout bascule dans sa vie.

Persuadé que leur relation est vouée d'avance à l'échec, Alexandre qui en tant que fils d'instituteurs a eu la chance d'accéder à une certaine forme de culture, va fuir, au lieu de lui dire en face qu'il ne désire pas poursuivre.

 

Elle lui en veut et décide de l'affronter mais pour un geste malheureux, elle se retrouve en comparution immédiate devant le juge Doutremont.

C'est un juge aigri, taciturne, qui ne lui fait pas de cadeau et Marie se retrouve bien incapable de payer l'amende qu'on lui demande...

Alors elle va oser le lui dire, puisqu'il fréquente le café où elle est serveuse. Le juge va décider de lui prêter l'argent, mais aussi de la prendre à son service pour qu'elle lui serve de chauffeur, jusqu'à ce que sa dette soit remboursée.

 

La vie de Marie prend alors un virage surprenant. Elle qui au début du roman était loin d'avoir toutes les cartes en main pour aborder un changement de vie, va peu à peu, tandis que tous deux s'apprivoisent et apprennent à communiquer, se laisser tenter.

Il fallait donc ouvrir les grilles, entrer dans les maisons, prendre les ponts suspendus, passer les contrôles électroniques des tribunaux ; il fallait donc changer d'itinéraire, suivre les GPS autoritaires, désobéir aussi sans doute. Et puis allumer la radio sans comprendre ce qu'on y raconte...
Il fallait donc tout cela pour apercevoir un peu de l'infinie richesse du monde, qui semble s'éclairer désormais comme un labyrinthe vu du ciel.

C'est un roman qui se lit très vite et facilement. Il permet de passer un bon moment. Le titre, qui est un clin d’œil à Alain Souchon, nous met sur la piste du sujet principal qui est bien le changement de vie.

Vous l'aurez compris le roman aborde aussi le sujet du déterminisme social et des difficultés pour en sortir. Mais rien de caricatural dans les trois personnages ou dans les propos.

 

L'auteur parle avec beaucoup de délicatesse de ces différences sociales, des voies que l'on choisit d'emprunter et qui peuvent faire déraper ou pas une vie, la transformer, et l'enrichir.

Rien de spectaculaire pour autant dans ce livre, mais des personnages touchants qui savent devenir attachants au fil des pages et qui par petites touches, nous invitent à les suivre et à entrer dans leur quotidien.

Un roman qui fait du bien, tout doux et empli d'humanité que j'ai lu avec beaucoup de plaisir.  

"Tu as été mon point d'orgue".
Marie observe l'oeil sur la serviette. Son coeur palpite plus fort que d'habitude. Elle ignorait que tout ce qu'elle a vécu ces dernières semaines pouvait se lover dans un signe. Elle ne se savait pas capable de ralentir la vie des gens. Elle plie la serviette et la met soigneusement dans sa poche...

Partager cet article

Repost0
24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 06:16
Statkine & Cie, 2019

Statkine & Cie, 2019

"Je vois ce que les femmes ne peuvent voir. Je vois ce que les hommes ne montrent pas aux femmes. Je suis la fille qui veut être libre comme un garçon. Je suis la fille sans nom"...

C'est le premier roman de l'auteur que je lis et je ne regrette pas cette découverte bien que, encore une fois, ce livre soit un pavé de plus de 650 pages et que j'ai pris toute une semaine pour le lire. 

Evidemment, je suis enthousiaste puisque c'est ma première lecture de l'auteur, alors que j'ai vu sur internet que certains lecteurs se lassaient de ses sagas. A voir donc pour mes lectures futures de ses œuvres ! 

Si elle avait dû décrire ce "barrio", elle aurait simplement dit qu'il était poussiéreux. La poussière était partout, faite de la terre sèche des rues non pavées, qu'on traînait avec soi et que chaque bourrasque de vent venait plaquer sur les maisons, et aussi une poussière plus fine, qui enveloppait ce quartier et ses habitants et les rendait pour ainsi dire flous, comme si leur existence était incertaine. Il y avait de la poussière dans le regard résigné des passants, sur leurs chaussures parce qu'ils traînaient les pieds, et peut-être dans leurs cœurs parce qu'ils n'avaient pas vraiment d'avenir.

Les gens qui la regardaient passer avaient des yeux éteints, la bouche édentée, la peau fripée, jaunie et terne, comme les figues sèches. La crasse qui couvrait les corps ne suffisait pas à dissimuler leur misère, la faim les dévorait jusqu'aux os. Une pauvreté pareille, Raquel l'avait croisée dans les villages juifs d'Europe de l'Est, là où elle avait grandi. Une misère sans espérance.

L'auteur nous emmène en Argentine en 1912. 

Dans la nouvelle ville de Buenos Aires, viennent de débarquer plusieurs européens qui ont fui de chez eux pour différentes raisons.

 

Rosetta a quitté subitement son village d'Almaco, en Sicile, après avoir été harcelée par le baron qui voulait lui acheter ses terres après la mort de ses parents. Elle n'a pas du tout été soutenue par les habitants de son village, ni même par le curé qui lui reproche son désir d'indépendance, son orgueil mais aussi de braver les interdits.  

Un jour elle est attaquée puis violée par une bande d'hommes cagoulés.  Humiliée, vaincue, moins forte qu'elle ne le laisse prétendre, elle abandonne ses terres pour toujours et fuit son village. Elle embarque alors sur le premier bateau venu. 

 

C'est là qu'elle va croiser pour la première fois Rocco, un jeune sicilien qui ne veut pas se soumettre à la mafia locale comme le faisait son père, et qui, encore protégé par la parole des hommes et ce qu'ils doivent au père, réussit à quitter son île natale.

 

Débarque aussi la jeune Rachael (Raquel dans la suite du roman), une jeune fille juive de 13 ans, qui a décidé de tenter le voyage après la mort de ses proches, plutôt que de rester au village avec sa marâtre. Ce qu'elle ne sait pas c'est que toutes les jeunes filles qui ont été embarquées avec elle, et ont quitté leur Pologne natale, ne vont pas devenir des domestiques, comme promis à leur famille, mais vont servir de "chair fraîche" dans les bordels de la ville, en particulier celui appartenant au terrible Amos, un homme violent et d'une grande perversité.  La chance de Rachael sera d'être très jeune, pas encore femme et de ressembler à un garçon... mais aussi de savoir lire. 

 

Tous trois vont être confrontés à la dureté de ce monde où personne ne leur fera de cadeaux. En effet, les malfrats sont partout et la violence règne dans la ville...

Le baron adorait la pauvreté : la pauvreté, c'était la véritable richesse des riches, c'était la clef magique pour obliger les gens à accepter ce qu'ils n'accepteraient jamais autrement.

L'erreur vis-à-vis des êtres humains, comme des animaux, c'était toujours de sous-estimer ce qu'ils étaient capables de faire. Car il existait des humains et des animaux qui ne se résignaient jamais. Pour reconquérir leur liberté, certains renards étaient prêts à ronger leur propre patte coincée dans un piège, jusqu'à se l'arracher. Et cette maudite gamine était un véritable renard...

Je n'avais encore rien lu de Luca Di Fulvio et j'ai pris un grand plaisir à découvrir sa plume et à entrer dans son monde. Il a de grande qualité de conteur, ce qui fait que les pages de ce pavé s'avalent sans problème et que j'ai eu du mal à le laisser tomber pour aller dormir, tant je me suis attachée aux personnages et à leur destinée. 

Il y a de nombreux rebondissements ce qui ajoute au suspens.

 

Cependant, certains événements violents, en particulier dans les bordels de la ville, sont à la limite du soutenable. Le lecteur passe de la colère, à l’écœurement...

 

C'est un grand roman d'aventure, d'amour et d'amitié qui nous parle de liberté, de rêves, de désillusions aussi mais de l'importance de s'unir et de s'entraider pour changer le monde.

C'est ainsi seulement que la vie leur donnera une seconde chance ! 

Un auteur à découvrir absolument...

Pour la première fois, depuis qu'elle avait débarqué, elle se dit que cette ville avait un cœur. Et elle se dit aussi que jamais jusqu’à ce jour elle ne s'était sentie chez elle.

"Je m'étais toujours demandé si les mots pouvaient avoir des ailes, intervint Alfonsina Storni, émue comme les autres. C'est toi Raquel, qui m'as fait comprendre que c'était possible".

Partager cet article

Repost0
21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 06:23
des Femmes, 2019

des Femmes, 2019

Dès ses premières lettres, Zehra a éveillé en moi le désir de partager ses paroles. A travers les très nombreux courriers échangés tout au long de ces 600 jours d'emprisonnement, j'ai appris à mieux connaître cette femme que je n'avais jamais vu face à face, ni serrée dans mes bras, mais qui m'a toujours émue par la force et la détermination avec lesquelles elle porte et défend ses multiples identités.

Ce livre dont je vais vous parler plutôt longuement aujourd'hui, a pour sous-titre "Écrits de prison". Il est paru aux Editions des Femmes, à la fin du mois de novembre dernier. Je l'ai reçu lors de la dernière Masse Critique de Babelio, que je remercie ici ainsi que l'éditeur pour leur confiance. 

 

Evidemment j'ai pris tout mon temps pour le découvrir, car ces lettres bouleversantes, écrites en prison par la journaliste et militante kurde, Zehra Dogan ne peuvent se lire comme un roman, vous le comprendrez.  Elles sont adressées à Naz Öke, une journaliste devenue son amie, installée en France, qui en a assuré la traduction avec l'aide de Daniel Fleury, tous deux animant le site d’information "Kedistan" pour la liberté d'expression. Je vous mets en lien  l'article écrit par Daniel Fleury. Vous y verrez certaines œuvres de Zehra Dogan, car cette jeune femme est aussi une artiste d'exception. Un cahier central présente d'ailleurs quelques-unes de ses oeuvres. 

 

Zehra Dogan a été emprisonnée pour propagande terroriste et dessin subversif, entre juillet 2017 et février 2019. Ces lettres constituent donc un témoignage récent de la situation en Turquie. 

On me demande toujours pourquoi les femmes de mes dessins sont tristes. Je ne le fais pas exprès. Je les dessine et je me rends compte après coup qu'elles sont tristes. Quelle femme témoin de ce qui se passe sur ces terres pourrait être heureuse ?

En août 2016, alors que l'armée turque bombarde la ville de Nusaybin et que des milliers de civils fuient, des chars  pénètrent dans la ville. La photo de ces chars surmontés par de nombreux drapeaux turcs, va être diffusée par tous les médias, et devenir un objet de propagande et le symbole de la victoire de l'armée turque.

Zerha Dogan qui habite la ville en fait un dessin...qu'elle partage sur les réseaux sociaux.  Elle sera jugée coupable d'avoir "dépassé les limites de la critique" et va devenir la première femme au monde, condamnée et emprisonnée pour un dessin. 

Vous trouverez de nombreux sites qui reprennent en détails son histoire...

 

Elle a reçu en 2015, le prix Metin Göktepe en récompense de son travail sur les femmes yézidies, qu'elle a été la première journaliste à interviewer.  Je vous rappelle que ces femmes ont échappé à Daesh et que leur témoignage est précieux.

En 2016, Zehra Dogan avait déjà été emprisonnée et accusée de propagande pour une organisation terroriste, mais elle avait été relâchée quelques mois plus tard. 

Ce qui m'a révoltée c'est d'apprendre qu'elle avait demandé à la France un visa, qui est arrivé bien trop tard après sa seconde arrestation, une arrestation qui aurait pu donc être évitée... 

Chaque personne nous apporte les savoirs qu'elle possède, dans toutes les dimensions et avec tous les sens que son vécu leur donne. Il faut cesser d'étiqueter certaines personnes comme savantes. Un savoir peut-il placer une personne au-dessus de toutes les autres ?

Ces lettres chargées d'espoir, et emplies d'humanité, montrent à quel point cette femme est courageuse et prête à tout pour continuer à militer pour la liberté d'expression et la liberté des femmes, ainsi que pour le droit des kurdes, même en étant emprisonnée. Si elle a des moments de découragement bien compréhensibles, ils ne durent jamais bien longtemps et sont suivis par des moments de réflexion, favorisés dit-elle par son incarcération. 

Au fil de ces lettres, tandis que Zehra fait connaissance avec Naz, qu'elle rêve de rencontrer, et que toutes deux se lient d'amitié, le lecteur découvre la vie en prison dans ces quartiers de femmes. 

Zehra apprend à Naz la vie de ses co-détenues avant leur emprisonnement, tandis que Naz parle de sa maison, de ses chats, de son jardin et leur apporte soutien et rêves éveillés. 

Toutes échangent aussi sur la situation politique extérieure, dont les dernières nouvelles n'atteignent pas toujours le quartier des femmes alors que Naz, de la France, en sait davantage.  

 

J'ai trouvé émouvant les passages où elle décrit leur condition de détention mais aussi les nombreux échanges qu'elles ont entre co-détenues. Ces femmes courageuses, qui ne savent pas toujours pourquoi elles ont été arrêtées, la soutiennent dans son art, lui livrant avec confiance leur ressenti, et elle qui est une artiste accomplie, tient compte de leur remarque, n'hésite pas à leur apprendre à dessiner, à apprendre d'elles en mettant en valeur ce que chacune a de richesses intérieures. 

Elles cherchent aussi ensemble, des explications sur les causes de l'emprisonnement des femmes, dans l'histoire mais aussi auprès des philosophes et des intellectuels.

 

Zehra n'hésite pas à revisiter son enfance à se questionner sur la façon dont elle a été élevée, sur l'éducation qu'elle a reçue de ses parents, bien consciente qu'elle leur doit d'être ce qu'elle est aujourd'hui. Elle nous donne aussi son avis sur sa vision du couple et de l'homme, dans cette société si étouffante pour la parole des femmes. 

Elle raconte aussi comment elle a été obligée de travailler pour étudier, de fuir comme des milliers de kurdes, ce qui explique qu'elle se sente si solidaire de ses co-détenues et se batte pour leur cause. 

 

En parallèle à cette vie de recluse, Zehra Dogan ne cesse jamais de créer alors qu'on lui a enlevé tout son matériel. Elle utilise ce qu'elle trouve comme pigment : de la sauce tomate, du curcuma, de l'urine, du sang menstruel, du marc de café, des fientes d'oiseaux. Elle fabrique des pinceaux avec des plumes ou des cheveux. Et utilise comme support des tissus, des journaux, des enveloppes. 

Régulièrement les gardiens la dérangent dans sa création, lui confisquent ses pigments, mais en cachette, elle arrive à faire sortir certaines de ses œuvres qui vont être exposées alors qu'elle est toujours emprisonnée. Une première série "Les yeux grands ouverts" a été exposée en France (un livre du même nom vous fera découvrir ses œuvres). Elle a reçu plusieurs prix. 

 

Enfin, elle ne se contente pas de peindre, parfois couchée sous son lit, la nuit à la lumière de la lune, ou installée dans un placard, elle écrit aussi, et pas seulement des lettres passionnées à son amie, mais des nouvelles, des témoignages dans lesquels elle raconte la vie de ces femmes qui l'entourent et lui apportent courage et désir de poursuivre sa lutte.

Cependant, un jour de désespoir (et de rage) elle a déchiré la plupart de ses cahiers : elle venait d'apprendre qu'elle allait quitter sa ville natale pour être transférée à la prison de Tarse, un transfert qui l'a isolé et éloigné de ses amies. 

 

Naz, il y a des jours où je ne parviens plus à imaginer que ces mauvais jours auront une fin. Tout semble être contre le fait même que nous puissions respirer. Ils interdisent même de respirer. Parfois, sur ces terres qui sentent le sang, c'est un crime.
Si tu me demandais de te nommer un pays qui serait beau, je n'ai pas un seul lieu à citer. Le plus beau pays est mon coeur...

Zehra Dogan vit désormais à Londres où elle est invitée en résidence et ses œuvres n'ont de cesse d'être exposées dans le monde entier comme en France, en Italie... 

Mais elle ne demande pas l'asile, elle veut croire qu'un jour prochain elle pourra rentrer chez elle et retrouver son pays, libre, un pays où elle espère qu'enfin tous les intellectuels pourront s'exprimer librement et le peuple vivre en harmonie.

Vous pouvez la retrouver sur son propre site ou sa page Facebook. 

Nous devons donc nous approprier notre lutte, nous prendre en main, ou bien, tout comme les femmes n'ont pas d'histoire, un jour, celles et ceux qui résistent se trouveront dépourvue de la leur...

Partager cet article

Repost0
19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 06:12
Actes Sud 2014

Actes Sud 2014

Dans une ville imaginaire du nord des États-Unis, blottie entre la forêt et les montagnes glacées, et traversée par la plus courte rivière du pays qui pourrait entrer dans le livre des Records, plus rien n'a été comme avant, le jour où David Horn a disparu, quatre ans auparavant.

Or ce matin-là, au cœur de l'hiver, une rumeur oblige les gens à sortir de chez eux malgré la neige et le froid : David Horn est de retour. Deux jeunes policiers qui n'officiaient pas encore dans la ville le jour de sa disparition, l'ont retrouvé transis de froid au petit matin.

La petite ville se divise...il y a les curieux qui viennent roder autour de sa maison ; les étonnés qui ne savent qu'en penser ; les proches qui ne le reconnaissent plus tant il a changé, car ils avaient quitté un ado et retrouve un adulte ; et puis... ceux qui doutent.

 

Et au milieu de tous ces gens, les parents qui ne savent plus où ils en sont ; Prudence qui le connaissait depuis l'enfance et avait toujours été proche de lui et un peu amoureuse, qui pense qu'on lui a fait du mal ; Sam son voisin et ami qui ne dit rien ; et les garçons de la rivière, Jude et Tom, avec qui ils passaient tous, des heures à ne rien faire comme seuls savent le faire les ados.

Et puis il y a aussi Prince Buchanan, un être solitaire oublié de tous qui vit à l'orée de la forêt à l'écart du village et chez qui les ados se réfugiaient quelquefois pour passer une soirée au chaud. Il a été le premier soupçonné dès le début de l'enquête.

Il faudra bien que des secrets enfouis depuis si longtemps émergent au grand jour pour que tout le monde puisse y voir plus clair et que la petite ville retrouve sa tranquillité...

 

Voilà un livre surprenant ! Il n'est pas facile à résumer car c'est un livre d'ambiance. 

Tout d'abord j'ai eu du mal à choisir des citations car je me suis aperçue que, sorties du contexte de la lecture, ces bouts de phrases n'avaient plus du tout la signification qu'elles ont dans le roman. C'est très rare que je sois ainsi embêtée car habituellement c'est plutôt l'inverse, j'ai toujours beaucoup trop de citations.

 

J'ai retrouvé avec plaisir la plume de l'auteur et la finesse avec laquelle elle sait nous parler de ses personnages. Le retour du jeune homme n'est d'ailleurs que prétexte à un retour en arrière, au récit d'anecdotes, à une analyse des différentes personnalités, à la découverte de leurs ressentis, de leurs désirs, et de leurs échanges. Le ressenti des adolescents est très bien décrit ainsi que celui des parents qui ne savent pas comment aider à grandir leurs enfants dans cette petite ville isolée de tout. 

 

Le roman est bâti comme un suspense mais l'auteur ne remonte pas le fil de l'histoire de façon linéaire. Elle amène le lecteur peu à peu à découvrir qu'il pourrait y avoir plusieurs vérités autour de la disparition de David Horn. 

Il y a donc beaucoup de mystère et beaucoup de questions laissées sans réponse, mais je vous rassure vous saurez précisément ce qui s'est passé à la fin du roman. 

 

Il faut donc prendre le temps d'entrer dans l'histoire, de s'approprier la présence pesante de cette petite ville inintéressante au possible et tellement étouffante, où il est étonnant que des personnes désirent continuer à vivre tant elle respire l'ennui, un ennui que le lecteur ressent aussi lors de sa lecture, ce qui montre à quel point l'auteur est particulièrement douée pour créer une ambiance et nous donner envie, une fois la lecture terminée, de fuir nous-aussi la petite ville pour toujours.

 

Je ne regrette pas d'avoir continué à découvrir la plume d'Hélène Gaudy dont j'ai déjà présenté sur ce blog en novembre dernier "Un monde sans rivage" et plus récemment, "Si rien ne bouge"

Et en plus, nous voici arrivés au dernier jour de l'hiver donc c'était le moment ou jamais pour que je vous présente ce livre, n'est-ce pas ?! 

 

Bien sûr, ils l'ont imaginé...Ils l'ont imaginé s'enfoncer sous le couvert des arbres, rapide, furtif comme toujours. Ils l'ont imaginé réussir à quitter la ville. Monter dans un camion et quelqu'un à son bord l'aurait emmener cette fois au-delà de Lisbon. Ils ont imaginé la vie qu'il aurait eue là-bas, qu'il aurait eu loin d'eux, malades de son absence...

La couleur de la glace. C'était l'une des premières choses que l'on apprenait aux enfants de Lisbon. là où la glace est bleu pâle, l'eau est gelée en profondeur. La glace blanche est une glace de neige, plus fragile, incertaine. Glace grise, risque de dégel. Ne pas y poser un pied.

Partager cet article

Repost0

Encore Un Blog ?

  • : Dans la Bulle de Manou
  • Dans la Bulle de Manou
  • : Les livres et moi, mes coups de coeur, mes découvertes ou mes voyages : intellectuel, spirituel, botanique ou culinaire...
  • Contact

Qui Suis Je ?

  • manou
  • J'aime les livres et j'ai eu la chance d'en faire mon métier, mais la vie nous réserve d'autres voyages tous aussi agréables à partager...
  • J'aime les livres et j'ai eu la chance d'en faire mon métier, mais la vie nous réserve d'autres voyages tous aussi agréables à partager...

BLOG Zéro carbone !

Perdu Dans Le Blog ?

Y a-t-il des curieux ?

litterature

 

  D'où viennent-ils ?

 

  litterature

L'automne est arrivé...

 

N'oubliez pas de protéger Xin Xin et de le nourrir en cliquant sur more...

 

 

Mes Tags

Mes livres sur BABELIO

Les dix droits imprescriptibles du lecteur

mod article2138927 3

Extrait de "Comme un roman" de Daniel Pennac

Illustrations de Quentin Blake

Retrouvez-moi sur Pinterest !

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -