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8 septembre 2020 2 08 /09 /septembre /2020 05:20
Folio classique 2012

Folio classique 2012

Comment se fait-il que parfois nous revenions vers des lectures de notre adolescence qui sont entre-temps devenues des classiques ?

C'est ce que j'ai eu envie de faire cet été, lorsque j'ai trouvé cette oeuvre dans une boîte à livres d'un petit village de Haute-Loire, je n'ai pas hésité une seule seconde. Pourtant je ne manquais pas de lectures apportées sous format papier dans ma valise, empruntées à la médiathèque numérique, ou téléchargées sur ma liseuse.

Et me voilà plongée à nouveau pour un grand moment de lecture-plaisir dans cette oeuvre romantique de Charlotte Brontë, lue déjà plusieurs fois pourtant, et avec toujours autant de plaisir ! 

...ce livre ne va pas être une autobiographie en bonne et due forme ; je ne suis tenue d'interroger ma mémoire que quand je suis sûre que ses réponses posséderont un certain intérêt...

Voici l'histoire pour celles (et ceux pourquoi pas !) qui ne la connaissent pas encore.

Jane n'a pas été gâtée par la vie. Devenue orpheline très jeune, elle est recueillie à Gateshead par son oncle qui à sa mort, fait promettre à sa femme qu'elle s'occupera d'elle comme si elle était sa propre fille. Or, vous vous en doutez, il n'en sera rien. Dès la mort de son époux, Mrs Reed écarte la petite fille de tous les plaisirs de son foyer. Elle ne la défend jamais quand John, son monstrueux fils, la harcèle et la maltraite, et gâte sa fille Georgiana sans penser qu'elle pourrait faire de même avec Jane. Un jour, alors que la petite fille tombe malade après avoir été enfermée par sa tante dans une pièce où elle a cru voir un fantôme, Lloyd, le médecin appelé en renfort, propose qu'on envoie la fillette dans une école afin de l'éloigner (pense-t-il tout bas) de cette famille malfaisante. 

 

A Lowood, elle connaîtra des joies et des peines, et recevra une solide éducation chrétienne et une culture générale qui lui sera bien utile par la suite. L'établissement est insalubre, l'économe nourrit très mal les fillettes, ne chauffe pas suffisamment les dortoirs et les salles de vie, des épidémies surviennent et c'est durant l'une d'entre elles que Jane perdra sa seule amie, Helen.  La vie était bien rude en ce temps-là... 

Suivant l'exemple donné par son professeur Miss Temple, que la jeune fille admirait et par qui elle a été fortement encouragée, Jane devient enseignante dans cette école.  Puis ayant besoin de changement, elle décide un jour de passer une annonce pour devenir gouvernante.

 

C'est ainsi qu'elle débarque à Thornfield, dans la vie de M. Rochester pour s'occuper de sa petite pupille.

Peu à peu, ce mystérieux et ombrageux personnage va se rapprocher de Jane jusqu'à la demander en mariage. Mais alors que le jour du mariage arrive, un mystérieux secret touchant celui qu'elle continue à considérer encore comme son "maître", est dévoilé au grand jour.

Jane s'enfuit...seule et sans argent. 

La soirée n'était ni éclatante ni splendide, mais le temps était beau et doux ; les faneurs étaient à l'ouvrage tout le long du chemin ; et le ciel, s'il était loin d'être sans nuages, était tout de même assez prometteur pour l'avenir...
Je me sentis contente de voir la route se raccourcir sous mes pas ; si contente que je m'arrêtai un moment pour me demander que ce signifiait cette joie et pour rappeler à ma raison que ce n'était pas chez moi que je rentrais...

Il est vain de prétendre que les êtres humains doivent se satisfaire de la tranquillité ; il leur faut du mouvement ; et s'ils n'en trouvent pas, ils en créeront.

Bien évidemment, ne comptez pas sur moi si vous ne connaissez pas l'histoire pour vous raconter la suite, ni en quoi consiste ce secret bien gardé, ni ce que Jane va devenir par la suite,  ni les personnes qui sur sa route vont l'aider, ou ce qui adviendra de sa vie.

Ce serait dommage de ne pas vous laisser le découvrir !

 

Tout ce que je peux vous dire, c'est que ce roman osé pour l'époque car totalement anti-conformiste, est remarquable par l'analyse minutieuse qu'il fait des différents personnages, de leurs ressentis, et des différentes situations, ainsi que des solutions qui sont choisies par chacun d'entre eux pour continuer à vivre.

Jane a comme on dit un caractère bien trempé. Très jeune, elle se révolte contre sa condition d'opprimée, en tant que petite fille appartenant à une famille qui la rejette. C'est une enfant rebelle ! Plus tard, en tant que femme, désirant être libre et non soumise à un homme qui déciderait de tout à sa place, et la considérerait comme une pauvre petite chose fragile, elle surprend par l'énergie qu'elle met à être indépendante à tous prix. C'est avant tout une femme passionnée, mais lucide, prête à n'écouter que son cœur et bien décidée à ne pas remettre à plus tard la réalisation de ses rêves. 

 

Les hommes apparaissent d'ailleurs souvent protecteurs, mais distants au point de ne jamais donner libre cours à leurs sentiments. Ils sont froids, calculateurs et font passer la raison avant les sentiments...

Mr Rochester est l'anti-héros par excellence, mal dans sa peau, n'aimant pas son physique. Et bien que tout l'oppose à Jane, leur histoire d'amour a conquis et fait rêver des générations de jeunes filles et de jeunes (et moins jeunes) femmes tant elle est universelle et proche du conte de fées. 

 

C'est un roman indémodable car il est d'avant-garde par son côté "féministe"... Quand on pense qu'il a été écrit au XIXe siècle !

Il contient des passages proches du fantastique qui renforcent le côté mystérieux de l'histoire, et il aborde des sujets difficiles et toujours d'actualité, comme la folie et la honte qui va avec les familles touchées par ce "fléau", la maltraitance des orphelins ou des personnes mal-nées, le harcèlement moral et physique, les inégalités homme-femme, les rapports de classes, les croyances et les tabous, et enfin, la religion.

L'auteur a publié ce roman pour la première fois en 1847, sous le pseudonyme de Currer Bell. Le livre s'inspire de plusieurs épisodes de sa vie et il est donc en partie autobiographique. Il est paru en France pour la première fois en 1854, sous le titre "Jane Eyre ou les mémoires d'une institutrice". 

Sa lecture me donne envie de me replonger durant l'hiver, dans  la (re)découverte des romancières anglaises... et de, pourquoi pas, revoir aussi une des multiples versions de ce roman adaptées au cinéma. 

J'étais dans ma chambre personnelle comme d'habitude : toute seule, sans changement manifeste ; rien ne m'avait frappée, ni endommagée, ni mutilée. Mais où était la Jane Eyre d'hier ? Où était sa vie ? Où était son avenir ?

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29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 05:20
Gallimard Folio

Gallimard Folio

Cet enseignement austère trouvait une âme préparée, naturellement disposée au devoir, et que l'exemple de mon père et de ma mère, joint à la discipline puritaine à laquelle ils avaient soumis les premiers élans de mon cœur, achevait d'incliner vers ce que j'entendais appeler : la vertu. Il m'était aussi naturel de me contraindre qu'à d'autres de s'abandonner, et cette rigueur à laquelle on m'asservissait, loin de me rebuter, me flattait. Je quêtais de l'avenir non tant le bonheur que l'effort infini pour l'atteindre, et déjà confondais bonheur et vertu.

Je poursuis ma relecture d'André Gide...

Mais cette fois il s'agit d'une découverte car je n'avais encore jamais lu, je crois,  "la porte étroite" ou alors je n'en avais gardé aucun souvenir ce qui me surprend beaucoup.

Il faut dire aussi que lorsqu'on se penche sur les auteurs classiques que nous avons le plus souvent étudié au lycée, en tous les cas pour moi, nous avons entendu parler en général des œuvres, mais au bout de quelques années, il est impossible de différencier celles qui ont été lues, étudiées par des extraits ou seulement citées en classe. 

Ce roman paru en 1909 a été un des premiers succès littéraire de l'auteur. 

Le narrateur, Jérôme, l'alter égo de Gide, perd son père alors qu'il n'a que 11 ans.

Sa mère et lui, passent toutes leurs vacances d'été près du Havre, dans la maison de Bucolin, son oncle. Jérôme s'amuse beaucoup avec ses cousines avec lesquelles il tisse des liens étroits. C'est particulièrement Alissa de deux ans son aînée, qui lui accorde toute sa confiance et avec laquelle il partage de nombreuses journées, des jeux puis, en grandissant, des discussions sur de nombreux sujets et des échanges littéraires... 

Peu à peu, cette tendresse qui émaille leur relation, se transforme en amour réciproque et tandis que le jeune homme rêve de l'épouser, Alissa devient de plus en plus exaltée...les voir mariés est inéluctable ! 

C'est alors qu'Alissa découvre que sa jeune sœur Juliette, s'est également éprise de Jérôme. Elle va alors tenter de repousser le jeune homme tout en cherchant mille prétextes, afin que ce soit sa jeune sœur qui soit heureuse à sa place.

Mais Juliette renonce à Jérôme ainsi qu'à son meilleur ami, Abel, qui en était épris, et choisit une autre voie. Elle se marie avec Edouard, un riche viticulteur du sud et quitte la demeure familiale. 

Pourquoi me mentirais-je à moi-même ? C'est par un raisonnement que je me réjouis du bonheur de Juliette. Ce bonheur que j'ai tant souhaité, jusqu'à lui offrir de lui sacrifier mon bonheur, je souffre de le voir obtenu sans peine, et différent de ce qu'elle et moi nous imaginions...

Jérôme qui n'a pas perdu espoir d'épouser Alissa,  découvre que celle-ci le repousse encore, espace leur correspondance, préfère l'éloignement à sa présence, l'amour platonique à l'amour réel. 

La foi protestante qui l'anime tombe dans l'excès, et incite la jeune fille à renoncer à tout amour terrestre et charnel dont au fond elle a peur, pour se consacrer à l'amour de Dieu...plus parfait à ses yeux. 

Elle aurait pu choisir d'entrer au couvent, mais André Gide en a décidé autrement. 

Si tu le préfères, lui dis-je gravement, résignant d'un coup tout autre espoir et m'abandonnant au parfait bonheur de l'instant, _si tu le préfères, nous ne nous fiancerons pas. Quand j'ai reçu ta lettre, j'ai bien compris du même coup que j'étais heureux, en effet, et que j'allais cesser de l'être. Oh ! rends-moi ce bonheur que j'avais ; je ne puis pas m'en passer. Je t'aime assez pour t'attendre toute ma vie ; mais que tu doives cesser de m'aimer ou que tu doutes de mon amour, Alissa, cette pensée m'est insupportable...

Voici un roman qui nous parle d'amour impossible non pas parce qu'interdit, mais bien parce que c'est Alissa qui se croit indigne de le recevoir. Elle se sacrifie d'abord pour sa sœur, puis parce qu'elle croit que c'est le seul moyen pour que Jérôme soit heureux et accomplisse son destin. 

 

J'ai aimé la pudeur qui émane de ce récit, son côté romantique et bien entendu autobiographique. J'ai aimé aussi son côté vieillot et suranné...

J'ai aimé les descriptions légères et poétiques des années de jeunesse, de leurs jeux, du cadre bucolique qui les entoure. 

La langue employée par André Gide y est pour beaucoup et bien entendu il est plaisant de s'y plonger. 

 

Le roman est empreint cependant, ce qui contraste avec l'insouciance de la jeunesse, de rigueur, de références bibliques, des convenances de l'époque et de ferveur religieuse. 

Sans faire une analyse approfondie de l'oeuvre que vous trouverez sans peine, si cela vous intéresse sur internet, d'après moi, André Gide veut également montrer que mieux vaut un amour réel, et réaliste, apportant mille petits bonheurs qu'un amour idéalisé, trop éloigné de la vraie vie, inaccessible et incapable de nous apporter des joies simples...

 

A mesure que le jour de notre revoir se rapproche, mon attente devient plus anxieuse ; c'est presque de l'appréhension ; ta venue tant souhaitée, il me semble, à présent, que je la redoute ; je m'efforce de n'y plus penser ; j'imagine ton coup de sonnette, ton pas dans l'escalier, et mon cœur cesse de battre ou me fait mal...Surtout ne t'attends pas à ce que je puisse te parler...Je sens s'achever là mon passé ; au-delà je ne vois rien ; ma vie s'arrête...

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 05:18
Gallimard / Folio

Gallimard / Folio

Oui, je le dis en vérité, jamais sourire d'aucun de mes enfants ne m'a inondé le cœur d'une aussi séraphique joie que fit celui que je vis poindre sur ce visage de statue certain matin où brusquement elle sembla commencer à comprendre et à s'intéresser à ce que je m'efforçais de lui enseigner depuis tant de jours.

Un petit classique aujourd'hui qui se trouve facilement en ligne pour ceux qui désireraient le relire ces jours-ci.

 

Le narrateur est pasteur dans un petit village du Jura suisse situé près de Neuchâtel.

Alors qu'un soir d'hiver, dans la neige, il est emmené auprès d'une vieille femme en train de mourir, il découvre que celle-ci laisse derrière elle, une jeune enfant aveugle de naissance qui ne peut vivre seule à présent, car elle a été jusqu'alors tellement délaissée qu'elle est incapable de communiquer.

Par charité, il la ramène chez lui et demande à Amélie, sa femme, de s'en occuper tout en s'investissant lui-même plus que de raison, dans l'apprentissage de la jeune fille. 

 

Gertrude, surnommée ainsi par les enfants du pasteur, car bien entendu elle ne sait pas dire son nom, va peu à peu apprendre à parler et s'attacher à la famille, tandis que le pasteur tombe profondément sous son charme, sans réaliser à quel point sa passion amoureuse détruit les siens. 

Dans son journal intime, il confie toutes ses difficultés pour tout d'abord donner à cette jeune fille une éducation protestante, puis peu à peu il va réaliser qu'il ne lui donne que sa propre vision des choses, sans jamais lui parler du péché, ni du côté négatif du monde qui l'entoure, protégeant ainsi leur relation particulière, chaste mais non dépourvue pour autant de sentiments et de culpabilité.

 

C'est alors que le pasteur découvre que son fils Jacques est tombé amoureux de la jeune fille, tandis qu'elle-même ne sait plus ce qu'elle ressent pour eux deux.

Mais lorsque une opération est tentée pour lui permettre de recouvrer la vue, c'est le drame... 

La nuit dernière j'ai relu tout ce que j'avais écrit ici...
Aujourd'hui que j'ose appeler par son nom le sentiment si longtemps inavoué de mon cœur, je m'explique à peine comment j'ai pu jusqu'à présent m'y méprendre...

Voilà un classique que j'avais déjà lu dans ma jeunesse, mais que j'ai eu envie de relire lorsque nous avons choisi de parler d'André Gide dans le cadre du Cercle de Lecture de mon village (réuni avant le confinement). Le titre fait référence à la Cinquième Symphonie de Beethoven que Gertrude va écouter avec le pasteur et qui lui fait découvrir la beauté de la musique et du monde qui l'entoure et dont elle sort émerveillée. 

 

C'est donc avec plaisir que j'ai redécouvert cette histoire toute simple, presque trop d'ailleurs, mais romantique qui dénote dans l'oeuvre de Gide. Dans ce texte très court et superbement écrit à la première personne, Gide montre bien la descente aux enfers de ce pasteur généreux qui se met en quatre pour ses ouailles et prêche avec conviction les préceptes de la religion protestante, tout en faisant preuve d'une cécité absolue pour ses propres sentiments. Au fur et à mesure que Gertrude, avide d'apprendre et de comprendre, s'éveille à la vie, c'est lui qui devient aveugle à ce qu'il ressent.  

On se retrouve dans le mythe de l'enfant sauvage et pas loin bien entendu de tomber dans la caricature...mais l'écriture de Gide est superbe !

 

Les autres personnages sont également très bien décrits au niveau psychologique, toujours du point de vue du narrateur puisque tout au long du roman il emploie le "je" dans son journal.

Amélie est plutôt taciturne. C'est une mère de famille sérieuse et pieuse, toute dévouée à sa tâche quotidienne et à l'éducation de ses enfants.  Elle préfère s'exprimer par sous-entendus plutôt que d'affronter son mari en face, ce qui entraîne entre eux beaucoup d'incompréhension.  Elle éprouve de la jalousie envers la jeune fille, mais elle sait aussi que bien que tout les oppose, la jeune fille n'y est pour rien. 

Jacques le fils aîné, affronte son père et provoque beaucoup de discussion autour de la religion. Il cherche à lui montrer son erreur et se rend compte que son père est épris de la jeune fille. Par dépit, face à l'autorité paternelle qu'il ne peut remettre en question, il accepte de fuir la maison familiale, et décide de se convertir au catholicisme et de devenir prêtre. 

 

Evidemment, le texte est étayé de références bibliques mais finalement cela ne m'a pas dérangée, car cela correspond bien au sujet et aux personnages.

Il faut mettre aussi ce texte en parallèle avec la vraie vie de Gide, et le mal qu'il a lui même causé à sa femme, lors de sa relation avec Marc Allégret...

 

Par contre, je trouve que ce court roman, paru en 1919, a beaucoup vieilli et que son seul intérêt, à part d'être étudié en classe ou lu pour connaître l'oeuvre de Gide, c'est de permettre de mieux comprendre le poids de la religion au début du XXe siècle et donc celui de la morale. Un film éponyme est paru en 1946 avec Michèle Morgan, à revoir peut-être en ce moment, car à mon avis il a moins vieilli que le roman.

 

C'est donc un roman qui aura des difficultés à capter l'attention des jeunes générations de lecteurs, à moins de leur montrer à quel point Gide était un visionnaire qui pensait, comme il le dit dans ce roman écrit à la première personne, que la morale chrétienne et la nature humaine, en ce qui concerne en particulier le sentiment amoureux, ne pouvaient pas s'accorder et feraient le malheur à venir de générations entières d'êtres humains. 

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4 octobre 2016 2 04 /10 /octobre /2016 06:11
La confusion des sentiments / Stefan Zweig

Quant à moi je ne pouvais pas bouger, j'étais comme frappé au cœur. Passionné et capable seulement de saisir les choses d'une manière passionnée, dans l'élan fougueux de tous mes sens, je venais pour la première fois de me sentir conquis par un maître, par un homme ; je venais de subir l'ascendant d'une puissance devant laquelle c'était un devoir absolu et une volupté de s'incliner.

 

Au soir de sa vie professionnelle, un éminent professeur de philologie reçoit de la part de ses élèves et collègues de l'université, un livre d'hommage le remerciant pour ses trente années de professorat et ses nombreuses oeuvres et discours...

Mais ce qui manque dans cet hommage, c'est l'essentiel de sa vie, ce qui l'a surtout marqué dans sa jeunesse et qui explique son parcours intellectuel, c'est le secret qu'il porte en lui depuis plus de quarante ans.

 

Alors qu'il n'avait que 19 ans, il a été en effet fasciné par la personnalité d'un de ses professeurs d'université. Cette rencontre sera décisive et suscitera chez lui un mélange d'admiration, d'idolâtrie, de soumission et d'amour. 

 

Il entreprend alors de nous raconter ces années d'étudiant, ses désirs d'alors, son attachement pour ce maître qui pourtant souvent ne lui apportait que souffrance et questionnement, cachant son mal-être derrière un mariage de convenance, changeant d'humeur constamment au gré de ses sentiments, trop souvent cruel envers le jeune homme naïf et en quête d'approbation et d'amour qui ne comprenait rien et nageait en pleine confusion.

 

A cette époque, sa jeunesse et son manque d'expérience ne lui ont pas permis de comprendre le mélange de sentiments qu'il éprouvait pour son professeur jusqu'au jour où, le professeur lui livra un secret douloureux à porter... avant de disparaître pour toujours.

 

Ce qu'il sait avec certitude aujourd'hui... c'est qu'il n'a jamais aimé quelqu'un d'autre aussi fort, ni plus que lui.

La question me tourmentait. Je sentais brûler en moi comme une soif de mieux connaître cet homme au double aspect. Et obéissant à une inspiration subite, à peine eût-il quitté sa chaire en passant devant nous sans nous regarder, que je courus à la bibliothèque et demandai ses publications.

 

Avec beaucoup de pudeur et l'écriture pleine de délicatesse et de finesse qu'on lui connaît, Stefan Zweig retrace les affres de cette passion dévorante, mais interdite.

Il montre bien les difficultés du vieux professeur à réfréner ses désirs, face aux contraintes et aux tabous de la morale de l'époque. 

 

Ce court roman, souvent considéré comme une nouvelle, est paru en 1927 mais il connut aussitôt un succès fulgurant.

Freud a lui-même salué la manière dont cette passion était restituée, un véritable triangle oedipien pour certains, un livre sur la passion amoureuse pour d'autres, un livre sur le désir homosexuel sans nul doute possible... 

 

Ce livre est souvent considéré comme le chef-d'oeuvre de Stefan Zweig et il fallait que je le relise, que je me laisse porter par la beauté de cette écriture, qui à chaque instant sonne juste. 

C'est en effet un très beau livre que je vous conseille de lire si vous ne l'avez pas encore fait ou de relire à l'occasion.  

 

L’après-midi, me trouvant pendant une heure seul avec sa femme, j’éclatai tout à coup en une sorte d’explosion hystérique et, lui prenant les mains, je m’écriai :
"Dites-moi, pourquoi me hait-il tant ? Pourquoi me méprise-t-il ainsi ? Que lui ai-je fait ? Pourquoi chacune de mes paroles l’irrite-t-elle à ce point ? Que dois-je faire ? Aidez-moi. Pourquoi ne peut-il pas me souffrir ? Dites-le moi, je vous en supplie ! "
Alors, un œil perçant, étonné de cette explosion sauvage, me regarda. "Ne pas vous souffrir ?" Et en même temps un rire fit claquer ses dents, un rire qui jaillit comme une pointe si méchante et si acérée que, malgré moi, je reculai.
"Ne pas vous souffrir ?" répéta-t-elle encore une fois, tout en regardant avec colère mes yeux hagards.

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10 septembre 2016 6 10 /09 /septembre /2016 07:14
Le livre de poche,2015

Le livre de poche,2015

Précisément, au dessus de ma tête, la constellation magique de la Croix du Sud était fixée dans l'infini, avec d'éblouissants clous de diamant, et il semblait qu'elle se déplaçât, alors que c'était le navire seul qui créait le mouvement, lui qui, se balançant doucement, la poitrine haletante, montant et descendant comme un gigantesque nageur, se frayait son chemin au gré des sombres vagues.

Roman traduit par Alzir Hella et Olivier Bournac.

Préface de Romain Rolland.

Postface de Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent.

 

 

Ce court roman, souvent considéré comme une nouvelle, nous fait entrer dans l'univers psychologique des personnes atteintes de ce que nos voisins allemands appellent "l'amok".

Il s'agit d'un brusque accès de folie constaté pour la première fois chez les Malais par les Hollandais qui est une sorte de "rage incontrôlable", entraînant un comportement violent et meurtrier proche du délire. L'amok prend fin par la mise à mort de l'individu.

 

 

 

...un Malais, n'importe quel brave homme plein de douceur, est en train de boire paisiblement son breuvage...il est là, apathiquement assis, indifférent et sans énergie...tout comme j'étais assis dans ma chambre...et soudain il bondit, saisit son poignard et se précipite dans la rue...il court tout droit devant lui, toujours devant lui, sans savoir où...Ce qui passe sur son chemin, homme ou animal, il l'abat avec son kris [poignard malais], et l'odeur du sang le rend encore plus violent...

 

Sans doute connaissez-vous déjà l'histoire ?

 

Le narrateur a réussi à obtenir in-extremis, une cabine sur le paquebot "Oceania" pour rentrer chez lui en Europe.

En pleine nuit, alors qu'il profite de la tranquillité du pont, il reçoit les confidences d'un homme étrange, un médecin viennois en grande détresse, l'obscurité et la solitude des deux hommes favorisant les confidences, tout en préservant  leur anonymat. 

 

Alors qu'il pratiquait dans un petit village d'Indonésie, le médecin lui confie qu'il a vu un jour arriver chez lui, une dame anglaise toute drapée dans sa dignité, pour lui demander un grand service : celui de se faire avorter alors que son mari était sur le point de rentrer et qu'elle ne l'avait pas vu depuis de longs mois. Il s'agissait pour elle d'une question d'honneur et même de vie ou de mort. 

 

J'étais là-bas dans mon trou maudit, j'étais là-bas comme l'araignée dans son filet, immobile depuis déjà des mois. C'était précisément après la saison des pluies. Pendant des semaines et des semaines, l'eau avait clapoté sur mon toit. Personne n'était venu ; aucun européen ; chaque jour, j'avais passé le temps assis chez moi, avec mes femmes jaunes et mon bon whisky. J'étais alors au plus bas ; j'étais complètement malade de l'Europe ;

 

Pris d'un cynisme certain, le médecin tombe sous le charme de cette femme rigide, froide et surtout hautaine, incapable de s'abaisser à un peu d'humanité, et qui ne se résout pas à lui demander cette intervention comme un service qu'il lui rendrait, lui qui a tant besoin d'un peu de chaleur humaine.

Sous prétexte d'avoir prêté serment, il n'accepte pas. 

 

Mais, dès le départ de la dame qui avait tout prévu sauf son refus, le remords l'envahit et ne cesse de le torturer. 

Il sait bien que la jeune femme devant son refus, n'aura d'autre recours que de visiter une faiseuse d'anges.  Alors devenu fou,  il la poursuit jusqu'en ville et n'aura de cesse que de la retrouver... 

 

Cette passion vire à l'obsession, jusqu'à entraîner chez lui un comportement proche de l'amok.

 

Dans cette longue nouvelle d'une incroyable intensité, Stefan Zweig découpe l'histoire en épisodes (en plusieurs nuits), nous faisant entrer peu à peu dans l'ambiance psychologique, le suspense et la touffeur oppressante du récit...

Encore une fois, il réussit comme personne à décrire les sentiments humains tels qu'ils sont.

Peu à peu le narrateur comprend comment ce médecin, dont on ne saura jamais ni l'âge, ni le nom, a pu ainsi basculer dans la folie,  au bout de sept années de solitude passées en Malaisie à ne soigner que les gens du village, loin de toute civilisation.

 

La fin est sublime et c'est tout simplement du grand art ! 

Un classique que je vous invite à revisiter si vous le désirez...

 

 

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