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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 05:15
Rivages, 2020

Rivages, 2020

C'est ainsi qu'il débarqua au Chili, à Valparaiso, en pleine guerre du pacifique, dans un pays qu'il ne savait pas placer sur une carte et dont il ignorait tout à fait la langue. A son arrivée, il rejoignit la longue queue qui s'étirait devant un entrepôt de pêche avant d'atteindre le poste de douane...
Quand vint son tour, l'agent lui demanda, sans lever les yeux sur lui :
- "Nombre ?"
Ne comprenant rien à l'espagnol, mais convaincu d'avoir deviné la question, il répondit sans hésiter :
- Lons-le-Saunier.
Le visage de l'agent n'exprima rien. Avec un geste fatigué de la main, il nota lentement :
"Lonsonier".

Alors qu'en 1871, la France se relève à peine des événements sanglants de la Commune, dans les campagnes, le phylloxera décime les vignobles, anéantissant des années de dur labeur, et ruinant des familles entières.

Dans ce contexte de désastre, un jeune jurassien quitte alors sa terre natale avec un seul cep de vigne en poche et quelques francs, et embarque  pour l'Amérique. Il voudrait s'installer en Californie, mais le destin l'obligera à débarquer plus tôt que prévu à Valparaiso. Rebaptisé "Lonsonier" au moment de son enregistrement administratif par le service de l'émigration, le patriarche s'établit dans ce pays paradisiaque et y plante son cep de vigne... Il se marie alors avec Delphine, fait prospérer ses vignobles et s'installe dans la maison qui va devenir la maison familiale et presque le lieu de toute l'histoire, car elle va passer de génération en génération.

 

Mais la Première Guerre Mondiale se profile à l'horizon, et leurs trois fils embarquent pour la France, fiers de leurs origines,  se sentant solidaires du destin des autres soldats français. Seul Lazare en reviendra...meurtri, un poumon en moins, et culpabilisé de n'avoir pas pu sauver ni ses frères, ni un voisin chilien d'origine allemande parti se battre lui-aussi, mais pour le camp ennemi. 

A son retour, amaigri et malade, Lazare quitte un temps le giron familial et sa mère dépressive, pour tenter de se retrouver.

C'est au fin fond du pays Mapuche, qu'il rencontrera celle qui deviendra sa femme, Thérèse. Passionnée par les oiseaux depuis toujours, Lazare fera installer une volière dans le jardin de la maison familiale, où Margot, leur fille,  verra le jour entourée de ces charmants volatiles.

Est-ce à cause de sa naissance particulière, de la passion de sa mère pour les oiseaux ou parce que le vieux chaman lui fera vivre une expérience de lévitation qu'elle vouera une passion sans borne à l'aviation et y consacrera une partie de sa vie ? Elle partira se battre aux côtés des alliés pendant la Seconde Guerre Mondiale et devra faire ses preuves contre le machisme ambiant, pour réaliser son rêve et devenir enfin aviatrice.

 

A son tour, son fils Ilario Da, qui sera conçu dans des conditions que je ne vous dévoilerai pas pour vous laisser découvrir toute la magie de ce roman qui mêle aussi à la réalité, le mystère et les légendes du Chili, poursuivra le destin extraordinaire de cette famille pas comme les autres. Il grandira au sein de l'entreprise familiale de son grand-père mais se révoltera, intègrera le MIR (Mouvement de Gauche Révolutionnaire) et s'opposera à la dictature de Pinochet. Il sera emprisonné et torturé. Ce sont des pages douloureuses et bouleversantes que le lecteur découvre à la fin du livre et d'autant plus qu'il s'agit du récit des tortures et de la vie quotidienne du propre père de l'auteur. 

Mais l'histoire de la famille ne s'arrêtera pas là ! 

Un mardi, alors qu'il cueillait des pommes dans un pré, la peau de bique sur les épaules, un choc dans le dos le projeta à terre et deux serres puissantes s'enfoncèrent entre ses omoplates...
C'était une buse bleue des Andes qui, depuis ses hauteurs, confondue par sa peau de bique, avait piqué sur lui comme elle venait de débusquer un rongeur. Avant qu'il ait eu le temps de réagir, il entendit une voix en espagnol :
- Excusez-la. Elle vous a pris pour un renard.

Voilà un roman captivant qui m'a transporté pour un voyage formidable entre le Chili et l'Europe, en à peine 208 pages. L'auteur nous brosse le portrait d'un siècle de vie quotidienne d'une famille (sa famille) déracinée au Chili mais qui se sent toujours redevable envers son pays d'origine.

Les chapitres sont courts et nous présentent chacun un personnage différent. J'ai aimé la façon dont l'auteur nous décrit les membres de la famille, les hommes plutôt timides et maladroits mais aussi fiers de leurs origines, les femmes, indépendantes et prêtes à mener à bien leurs projets. Les personnages sont décrits avec réalisme, mais semblent pourtant tous être sortis d'une fable ou d'un conte. 

 

Aux côtés des membres de la famille, l'auteur nous décrit toute une galerie de personnages hauts en couleur, comme El Maestro, le père de Thérèse, originaire de Sète, qui n'hésite pas à créer un orchestre symphonique en plein pays Mapuche ou Aukan, le chamane guérisseur qui va sauver Lazare pour revenir des années après aider Margot à trouver sa voie. Il suit la famille durant toutes les générations et sait guérir les plaies physiques mais aussi les plaies de l'âme. Il y a aussi la famille Danovsky, tous rabbins de génération en génération sauf le fils, Ilario, qui se comportera en héros au péril de sa vie. Enfin, dans l'usine d'hosties, le discret Hector Bracamonte qui n'hésitera pas à se dénoncer par respect pour la famille qui dans le passé lui a offert un travail et à manger.

 

Et tout au long de l'histoire, la famille se raccroche à la seule bribe de mémoire familiale que le patriarche a bien voulu leur raconter de leur passé, l'existence d'un mystérieux oncle français, Michel René...

 

Tous ces personnages réels ou imaginaires, ont une histoire fabuleuse qui pourrait à elle seule être le sujet d'un roman. Ils sont terriblement humains, fantasques mais déterminés et à la fois, tellement fragiles qu'ils en sont touchants. 

En peu de mots, l'auteur les rend vivants et nous fait partager leur quotidien, leurs désirs, leurs drames. Mais à ces drames tellement réalistes, chacun d'eux étant concernés par la grande Histoire, se mêlent beaucoup de fantaisie et d'humour, les légendes du Chili, des personnages mystérieux. Mais chut, je ne peux vous en dire davantage, sans dévoiler l'histoire. 

Ce décalage donne beaucoup de plaisir à la lecture. Le lecteur a envie de connaître la suite et aimerait même s'attarder, en apprendre davantage sur chacun. Il est presque frustré de ne pas rester un peu plus longtemps auprès d'eux...et les quitte à regret. 

 

Que va devenir la génération suivante se demande-t-on en terminant le roman ?

Et derrière cette saga familiale... c'est tout le devenir des immigrés français que le lecteur découvre.  On oublie souvent que des français aussi sont devenus des déracinés, obligés de tout reconstruire ailleurs et de connaître les souffrances de l'exil. 

Un beau roman autobiographique que j'ai eu beaucoup de plaisir à découvrir et qui mérite à mes yeux d'obtenir un prix littéraire...

Margot brava les regards grivois des mécaniciens, les sous-entendus, l'humour leste, et se défendit contre les capitaines qui essayaient de la séduire pour leurs récits d'accidents. Elle dut se battre avec entêtement et virtuosité pour conserver les vingt centimètres de cheveux qu'autorisait le règlement et qu'elle préserva comme une dignité féminine. Au bout d'un mois, elle réclama son baptême de l'air...

En ces temps, la Villa Grimaldi n'était qu'un parc ténébreux. Les cellules étaient disposées en ligne comme de petits cabanons en lambris, les unes à la suite des autres, avec pour seule fenêtre, une ouverture au plafond...

A noter, ce roman s'inspire largement de la vie de l'auteur. Il dit l'avoir écrit en hommage à son père et à son arrière-grand-père. C'est pour eux et pour sa fille Selva qu'il nous livre un peu de son histoire familiale. 

L'auteur s'est en particulier inspiré des écrits de son propre père incarcéré et torturé, qui a fuit le Chili pour revenir s'installer en France. Il a comblé les manques dans l'histoire familiale en s'inspirant de personnages réels et des mythes qui ont bercé son enfance. 

La dédicace de l'auteur est explicite : 

"A Selva, toi qui es la seule à connaître la suite". 

Le lieutenant apparut. Il se pencha vers Thérèse et posa un genou à terre.
- Est-ce que vos oiseaux sont communistes, Madame ?
Thérèse releva le menton vers le lieutenant et croisa son regard arrogant. Alors il dégaina un pistolet de sa ceinture et tira sur le premier oiseau qui s'avança du grillage. Toute la volière s'affola...

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2 octobre 2020 5 02 /10 /octobre /2020 05:15
Gallimard, 2018 / Poche, 2019

Gallimard, 2018 / Poche, 2019

Il y a des moments où ce qui nous entoure et semble devoir servir de décor à notre vie pour l'éternité_ un empire, un parti politique, une foi, un monument, mais aussi simplement des gens qui font partie de notre quotidien_ s'effondre d'une façon tout à fait inattendue...

A partir du mois d'octobre 1976 et jusqu'en 1979, lorsque je revins vivre à Naples, j'évitai de renouer une relation stable avec Lila. Mais ce ne fut pas facile. Elle chercha presque tout de suite à revenir de force dans ma vie ; moi je l'ignorai, la tolérai ou la subis. Bien qu'elle se comportât comme si elle désirait simplement m'être proche dans un moment difficile, je ne parvenais pas à oublier le mépris avec lequel elle m'avait traitée.

Voici le dernier opus de la saga d'Elena Ferrante, "l'amie prodigieuse" que j'ai enfin terminé pendant les dernières vacances. Il était temps que je vous le présente ici.

 

Lenù alors qu'elle semblait avoir enfin réussie à laisser derrière elle son enfance, qu'elle a à présent tout pour être heureuse, est devenue un écrivain célèbre, a épousé un professeur d'Université et est mère de deux adorables petites filles, Dede et Elsa,  plaque tout, pour vivre une vie tumultueuse avec Nino, son ami d'enfance, dont elle a toujours été amoureuse. Même les lecteurs ne la croyaient pas capable de le faire !

 

Entre deux rencontres à Milan, Florence ou Naples, Nino et Lenù voyagent beaucoup mais des événements imprévus vont obliger Lenù à quitter définitivement Florence pour revenir habiter à Naples où elle se rapproche de Lila. Bien qu'éloignée de son amant, elle lui reste encore totalement soumise et a toujours autant de mal à se concentrer pour se remettre à écrire. C'est finalement un ancien manuscrit non publié et qu'elle va ressortir du placard, qui va la sauver et lui rendre la confiance de son éditeur.

Lila qui vit toujours avec Enzo (tous deux ont ouvert leur propre entreprise informatique) prend très mal les agissements de Lenù et ne mâche pas ses mots. 

C'est alors que Lenù apprend qu'elle est enceinte, Lila aussi... 

 

Lors du terrible séisme de novembre 1980, qui ébranle profondément Milan, Lila, qui a eu très peur, fait promettre à Lenù de ne jamais l'abandonner, même si dans ses propos elle lui fait parfois du mal. Lenù qui se sent investie depuis l'enfance par le besoin de protéger son amie, la prend au mot et lui pardonne à nouveau toute sa cruauté.

Déjà que leurs grossesses les avaient considérablement rapproché, les deux jeunes femmes  se retrouvent unies à nouveau... 

 

En fait, tout bougeait...Mais même maintenant que j'y réfléchissais à la lueur des propos de Lila si bouleversée, je savais que l'effroi ne parvenait pas à l'enraciner en moi...Tout ce qui m'arrivait allait passer, mais moi, oui moi, je resterais toujours là, immobile...

J'eus beaucoup de mal à accepter la mort de ma mère. Je ne versai pas une larme et pourtant la douleur que j'éprouvais dura longtemps, et elle ne m'a peut-être jamais quittée...Aussitôt après l'enterrement, je me sentis comme lorsqu'on est surpris par une violente averse et qu'on regarde autour de soi, sans pouvoir trouver un abri.

C'est un tome beaucoup plus dramatique que les précédents car les deux amies vont être frappées de plein fouet par des drames imprévus qui vont ébranler leurs convictions, les rapprocher un temps pour ensuite les séparer à nouveau.

Il y a comme le prédit le titre beaucoup de perte, celle des illusions amoureuses d'abord mais aussi celle des idéaux politiques. Il y a aussi la perte de l'enfance et du monde qu'elles ont connu mais aussi la perte d'êtres chers...le lecteur est totalement pris par l'histoire tant amicale que sociale. 

 

Si ce quatrième opus débute par la description détaillée des déboires de Lenù et traine un peu en longueur, très vite, l'auteur rebondit nous permettant encore une fois d'entrer dans l'intimité de leur relation amicale complexe, mais sans devenir voyeur pour autant. C'est l'heure des bilans et des prises de conscience pour les deux amies. 

En Italie, ce sont toujours les années de plomb et Lila qui s'aperçoit que Gennaro, son fils, se drogue fait tout pour lutter à sa façon, contre le trafic qui sévit dans le quartier. Mais elle ne peut lutter à armes égales :  la corruption et les trafics en tous genres font des ravages dans le quartier, et la camorra veille. 

 

Le temps est donc venu pour le lecteur de quitter définitivement ces deux  formidables femmes d'avant-garde, qui se sont battues pour se sortir de leur milieu social, ont réussi à leur façon leur vie tout en regrettant des tas de choses qu'elles auraient voulu réussir aussi,  et se retrouvent à présent totalement démunies devant le temps qui passe, leurs enfants qui s'éloignent et la vieillesse qui les attend.

Elles sont si humaines, si émouvantes, si fragiles devant les imprévus qui jalonnent leur vie que nous avons du mal à les quitter.

Car à la fin de ce tome cela fait près de 60 ans que nous avons fait leur connaissance, alors que Lila venait tout juste de jeter la poupée de Lenù dans la cave, pour prouver qu'elle n'avait peur de rien et qu'elle était la plus méchante des deux, mais pour aussi la provoquer, déjà, la faire réagir, éprouver son calme en se montrant cruelle, et la faire sortir de sa zone de confort, une relation qui entre elles deux n'a jamais cessé d'être compliquée mais fusionnelle...ce qui explique sans aucun doute que leur amitié ait survécu  aux vicissitudes de la vie. 

Elle possédait une intelligence qu'elle n'exploitait pas : au contraire, elle la gaspillait comme une grande dame pour qui toutes les richesses du monde ne seraient que signe de vulgarité. C'était cela qui avait fasciné Nino : la gratuité de l'intelligence de Lila. Elle se distinguait de toutes les autres parce que , avec grand naturel, elle ne se pliait à aucun dressage, à aucune utilisation, et à aucun but.

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28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 05:17
Gallimard, 2017 / Folio, 2018

Gallimard, 2017 / Folio, 2018

"Devenir". Ce verbe m'avait toujours obsédée, mais c'est en cette circonstance que je m'en rendis compte pour la première fois. "Je voulais devenir", même sans savoir quoi. Et j'étais "devenue", ça c'était certain, mais sans objet déterminé, sans vraie passion, sans ambition précise. J'avais voulu devenir quelque chose- voilà le fond de l'affaire- seulement parce que je craignais que Lila devienne Dieu sait quoi en me laissant sur le carreau. "Pour moi, devenir, c'était devenir dans son sillage". Or je devais recommencer à devenir mais pour moi, en tant qu'adulte, en dehors d'elle.

Après "Enfance, adolescence" et "Le nouveau  nom" présentés sur ce blog depuis longtemps, il était temps que je poursuivre la tétralogie de "l'amie prodigieuse" commencée en 2016 et que je la présente ici. 

En fait, j'ai profité des vacances pour me replonger dans la saga et enfin la terminer. 

Je me souvenais de beaucoup de choses, mais lors de ma relecture, j'ai trouvé encore plus subtil la manière dont l'auteur parle entre les lignes de cette amitié passionnelle entre les deux petites-filles, puis de son évolution quand elles grandissent et deviennent jeunes filles, puis adultes. 

Et pourtant, même lorsque je vivais dans d'autres villes et que nous ne nous voyions presque jamais, même lorsqu'elle ne me donnait pas de nouvelles selon son habitude, et que je m'efforçais de ne pas lui en demander , son ombre me stimulait, me déprimait, me gonflait d'orgueil ou m'abattait, sans jamais me permettre de trouver l'apaisement...
Je voudrais que Lila soit là, et c'est pour ça que j'écris

Dans ce troisième tome, nos deux héroïnes sont rentrées dans l'âge adulte à présent, elles ont 30 ans et chacune suit son destin mais si elles restent liées par un lien qui apparaît comme indestructible, la vie néanmoins les sépare, et Lénù fait tout pour s'éloigner de l'emprise psychologique que Lila a sur elle, sans toutefois y parvenir. 

 

Si vous désirez lire la saga et que vous ne l'avez pas encore fait, rendez-vous plus bas dans la page pour lire seulement mon avis ! 

 

Eléna (Lenù) qui a terminé ses études à l'Ecole Normale de Pise, vient de publier son premier roman. Le succès est à sa porte. Elle se marie et s'installe à Florence avec Pietro, devenu professeur d'université, tandis qu'Adèle sa belle-mère, s'occupe de la promotion de son livre, qui s'avère être très vite un succès.

Dans ce roman, elle décrit ses premières expériences sexuelles et Lenù est stupéfaite de voir que pour ses lecteurs, il semble se résumer à ces passages -là, choquants pour certains _vu le puritanisme ambiant en Italie à cette époque.  Dans une société bien pensante et surtout très croyante où aucune jeune fille n'est sensée connaître les relations sexuelles avant le mariage, son roman apparaît particulièrement d'avant-garde.  

Mais Lénù se retrouve enceinte et incapable d'aligner trois mots pour continuer à écrire. Pas facile d'être auteur à la maison tout en élevant ses filles (elle en aura deux). Elle se sent coincée, inutile, incapable de poursuivre sa carrière littéraire.

Les révoltes féministes se profilent à l'horizon et grâce à la sœur de Pietro, Mariarosa, Lenù se retrouve sur le devant de la scène, bien décidée elle-aussi à participer à sa manière.

 

Pendant ce temps-là, Lila qui a quitté Stefano et s'est enfuit avec Enzo en emmenant son fils Gennaro, trouve du travail dans l'usine de Bruno Soccavo, un ami de Nino Sarratore rencontré lors de leur vacances au bord de la mer. Elle se fait exploitée et harcelée comme les autres employées de l'usine de salaison : les conditions de travail sont inhumaines, et la révolte gronde parmi les ouvriers. Mais Lila veut rester en retrait, elle ne veut pas risquer de perdre son travail. Elle rejette en bloc, les petits bourgeois qui mènent le mouvement de leur maison remplie de livres "avec vue sur la mer".

 

Ses rencontres avec Lenù sont teintées d'agressivité. Toujours aussi directe et cruelle, Lila a le don de pousser son amie à bout pour la faire réfléchir car Lenù est plus indolente. En agissant ainsi, Lila pense l'obliger à donner le meilleur d'elle-même.

Lenù à l'inverse, admire toujours aussi passionnément son amie, qui a toujours été brillante et elle la jalouse souvent, ce qu'elle regrette bien entendu ensuite, mais sa sincérité nous touche.  

 

Leur amitié sonne juste : elles ont été élevées dans le même quartier pauvre et ont cherché à s'en sortir par des moyens différents mais en accord avec ce que le destin leur a réservé et ce que leurs parents ont accepté. Pas facile de franchir l’ascenseur social pour Lenù, qui sans cesse doit se mesurer aux autres comme elle l'a fait durant sa jeunesse avec Lila. C'est avec Nino à présent, qu'elle a retrouvé par hasard, qu'elle se compare, redoutant de ne jamais arriver à avoir autant de connaissances que lui, ni arriver à sa hauteur...ce faisant elle oublie qui elle est, tout comme l'orgueilleuse Lila, va renoncer peu à peu à ses propres rêves.

 

Les deux amies bien qu'éloignées géographiquement ont renoué une relation passionnelle, parfois chaleureuse, parfois destructrice...elles se rapprochent et se déchirent au gré des événements et de leur personnalité. 

Engagées dans la lutte des classes et le mouvement de libération des femmes, les deux jeunes femmes sont obligées d'avancer dans leur vie coûte que coûte, et surtout d'assumer leur choix.

Les années 60-70 ne vont pas être de tous repos pour elles deux ! 

Lila éprouva encore une fois le plaisir anxieux de la violence. Oui, pensa-t-elle, tu dois faire peur à ceux qui veulent te faire peur, il n'y a pas moyen, c'est coup pour coup, ce que tu me voles je te le reprends, et ce que tu me fais, je te le fais à mon tour.

Mon avis

 

Dans ce tome, le lecteur suit encore une fois avec passion le destin des deux amies.

C'est un roman plus politique, engagé, très féministe qui montre bien les difficultés pour Lenù de concilier vie de couple, enfants et métier. Pour Lila, la vie quotidienne n'est pas rose non plus, maintenant qu'elle n'a plus l'argent de Stefano et qu'elle doit travailler en usine, tout en faisant garder son fils. Toutes deux se posent des questions sur leur condition de femmes.

C'est un roman très réaliste qui sent le vécu. L'auteur a elle-même du traverser des années difficiles en même temps que son pays.  En Italie, ce sont les années de plombs et à travers le récit de la vie quotidienne de nos deux héroïnes, le lecteur va découvrir toute une partie de l'histoire de ce pays : les contestations au travail et dans les Universités, les mouvements féministes, la violence qui devient la seule manière de s'exprimer (la situation dégénère entre les fascistes soutenus par la mafia et les gauchistes).

 

Dans ce contexte politique et social agité, l'auteur sait nous parler avec finesse et sensibilité de cette amitié, complexe, parfois pesante et tumultueuse, mais néanmoins sincère et qui dure depuis l'enfance. Elle sait aussi nous décrire avec intelligence et pudeur, les difficultés vécues pour se sortir d'un milieu social et d'un quartier qui vous collent à la peau, quoi que vous fassiez pour chercher à améliorer votre condition. 

Malgré les difficultés de la vie, Lenù (donc l'auteur) nous livre ses plus belles pages sur l'amitié, une amitié qui n'est pas cependant dans ce tome-ci, au centre du récit.

 

Vous l'aurez compris, c'est encore un tome très prenant, certes plus politique que les précédents mais qui nous rappelle que les années 60 en Europe et donc aussi en Italie ont été des années de remaniements importants de nos modes de vie et de nos traditions. 

Un tome indispensable qui nous donne envie de poursuivre la série en lisant le quatrième opus, ce que j'ai fait dans la foulée, profitant des vacances d'été. 

Au fil des ans, il nous était arrivé trop de choses pénibles, parfois même atroces, et pour retrouver le chemin des confidences, il aurait fallu que nous nous disions trop de pensées secrètes. Or moi, je n'avais pas la force de trouver les mots, et elle, qui avait peut-être la force de le faire, elle n'en avait pas l'envie, ou bien n'en voyait pas l'utilité.
Mais je l'aimais toujours autant...

A chaque fois que quelque chose semblait établi dans notre relation, tôt ou tard on découvrait que ce n'était en fait qu'une situation provisoire, et bientôt un changement se produisait dans sa tête, nous déséquilibrant elle comme moi. Je n'arrivais pas à comprendre si ces paroles étaient un moyen de me demander pardon, ou si elles n'étaient que mensonge, dissimulant des sentiments qu'elle se souhaitait pas me confier, ou encore si elles préparaient un adieu définitif...

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 05:22

 

Voilà une BD ou plutôt un roman graphique dont le sous-titre est, je trouve, intrigant mais non dénué de malice : Autobiographie prénatale.

L'auteur nous raconte en effet l'aventure, qui aurait pu très mal se terminer, vécue par sa mère durant les mois qui ont précédé sa naissance en 1973, dans la Grèce des Colonels.

Steinkis, 2020

Steinkis, 2020

La toute jeune Séverine a toujours voulu savoir pourquoi elle était née en Grèce et sa mère a toujours éludé les questions, lui disant que ce n'était pas prévu, sans jamais ni donner d'explication claire, ni d'autres détails, amenant la petite fille à imaginer toutes sortes de situations, toutes aussi éloignées les unes que les autres de la réalité.

Mais un jour, devenue adulte, elle décide qu'elle saura tout de son histoire, que connaître le pourquoi des événements, elle en a besoin pour elle-même, mais aussi pour reconstituer le puzzle familial. Elle interroge d'abord sa mère, puis son père, mais découvre que tous deux n'ont pas toujours la même version de l'histoire !

Alors elle recherche leurs amis, et toute personne les ayant croisé durant leur jeunesse, pendant près de dix ans.  Le mystère va s’éclaircir peu à peu...

 

Dans les années 70, nombreux étaient les jeunes attirés par le désir du voyage vers l’Afghanistan,  l'Inde,  le Népal... C'était le paradis sur terre pour ces révoltés, déçus que les événements de mai 68 n'aient pas changé assez rapidement la société à leurs yeux. Désireux de vivre en toute liberté, Viviane et Eric, les parents de Séverine Laliberté, partent ainsi avec deux amis et traversent l'Europe avec l'insouciance de leur jeunesse, faisant fi des difficultés des pays parcourus. C'est en effet loin d'être une époque sereine : les années de plomb en Italie, le rideau de fer à l'Est, les Colonels en Grèce...

 

A leur retour, après avoir traversé la Turquie, Viviane, au volant de sa 4L verte est arrêtée à la frontière grecque et accusée d'avoir tenté de passer de la drogue. Incarcérée pendant de long mois en Grèce, puis jugée, elle est condamnée à purger une lourde peine de prison. Séverine naît pendant cette détention... 

Bien entendu, je ne vous donnerai pas davantage de détails sur leur périple, ni sur la vie des femmes en prison à cette époque, ni sur les personnes qui interviendront pour aider Viviane, ni sur les suites de cette aventure qui aurait pu être dramatique...le suspense est bien présent et les rebondissements inattendus. 

Les hippies Trail étaient à la fois des voyages initiatiques, spirituels mais aussi des aventures humaines faites de rencontres, de générosité, de partages. L'époque hippie, dans les années 60 et au début des années 70, est une époque qui a marqué la jeunesse de ceux nés après la guerre. Les jeunes partaient pour connaître l'aventure, mais aussi la philosophie orientale. Ils partaient souvent pour consommer librement de la drogue, facilement accessible, et parfois même goûtaient aux drogues dures.

L'auteur nous plonge à la fois dans son histoire familiale, le voyage de ses parents, l'histoire politique des pays traversés, mais son récit est avant tout un récit d'aventure, car les jeunes à cette époque partaient sans rien organiser, et sans un sou en poche ou presque, ce qui les amenaient à se mettre dans des situations périlleuses...

Le ton est souvent drôle, réaliste mais toujours pudique. Même si l'histoire de ses parents est parfois dramatique et touchante parce qu'elle rejoint la sienne, l'auteur pose sur leurs aventures un regard distancié, mais non moins empli d'une certaine tendresse, sans jamais porter aucun  jugement sur leurs actes. 

 

Le lecteur est captivé dès les premières pages par l'histoire, mais aussi par la présentation du récit, entrecoupé de cartes, de clins d’œil, de photographies anciennes, de dessins et de lettres, autant de vestiges émouvants, prouvant la véracité de l'histoire à ceux qui penseraient, en particulier parmi les jeunes d'aujourd'hui, que cela ne pourrait être vrai, ce dont bien entendu moi-même, je n'ai pas douté un seul instant. 

Le lecteur apprendra aussi beaucoup en lisant les encarts didactiques sur les pays traversés, encarts que vous pourrez en toute liberté sauter pour avancer davantage dans le récit, puis reprendre une fois le dénouement arrivé, ce que j'ai fait, je l'avoue, tant je voulais savoir comment tout cela allait se terminer.

Et rien ne vous empêche de piocher dans la Playlist en début d'ouvrage, pour faire ce voyage en musique...

Illustration (https://ellea-bird.com/)

Illustration (https://ellea-bird.com/)

L'auteur, Séverine Laliberté, est archéologue au CNRS. Ce n'est pas étonnant qu'elle ait eu envie de fouiller dans son propre passé et que sa curiosité naturelle et sa ténacité, lui aient permis d'avoir la patience d'attendre des années, que le puzzle de sa vie familiale se reconstitue, pour nous livrer avec brio cet épisode de sa vie familiale. Et comme il n'y a pas de coïncidence dans la vie, sans connaître le lien avec sa propre histoire, son métier l'a amené à participer à de nombreuses fouilles au Moyen-Orient. 

Elle nous livre ici une belle quête familiale émouvante, souvent drôle, pleine de suspense, doublée d'un récit d'aventure totalement dépaysant. 

Illustration (https://ellea-bird.com/)

Illustration (https://ellea-bird.com/)

La dessinatrice Elléa Bird que vous pouvez retrouver sur son site ICI a comme sujet de prédilection la place des femmes dans la société contemporaine. Elle a tout de suite été séduite par l'histoire de Séverine Laliberté. 

Avec sa technique de dessin particulière, les personnages se reconnaissent aisément et le lecteur a l'impression de faire partie du voyage. Les quelques flash-back et encarts sont facilement repérables, et la foule de détails décrivent bien les différences culturelles des pays traversés et les situations humaines vécues. Le noir et blanc donne de la profondeur et un petit côté rétro aux illustrations.  Les quelques touches de couleur par-ci par-là pour nous montrer la beauté des paysages ou faire ressortir un détail, une carte et LA fameuse 4L verte, reine du voyage ajoute au charme de cette BD qui est une très belle découverte à lire aussi avec  vos ados ! 

 

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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 05:19
Rivages, 2017

Rivages, 2017

Leur église s'appelait le "Temple du baptême par le feu". Ce n'était pas la plus grande église de Harlem, ni même la plus petite, mais John avait été élevé dans l'idée que c'était la plus sainte et la meilleure.

Cela fait longtemps que je voulais découvrir cet auteur américain. Je l'ai lu bien avant le confinement et il est donc grand temps que je vous le présente aujourd'hui.

 

Ce premier roman, devenu un classique aujourd'hui, écrit en 1952 (titre original "Go tell it on the moutain= "Va le dire sur la montagne" en traduction littérale)  est paru en France pour la première fois en 1957  sous le titre "Les Elus du Seigneur" et publié à La Table Ronde. C'est un des premiers livres parus sur la condition des Noirs et le plus connu de l'auteur.

Il vient d'être réédité en 2017, chez Rivages avec un nouveau titre "La conversion" et une nouvelle traduction. 

C'est un roman qui présente un grand intérêt sociologique, car il est en partie autobiographique. Il est d'ailleurs considéré comme un texte fondateur pour des auteurs plus jeunes, comme Tony Morrison et Maya Angelou. 

L'auteur nous raconte à travers l'histoire de John Grimmes, un ado de 14 ans, la vie d'une petite communauté noire de Harlem au tout début du XXe siècle. Cette vie est rythmée par les sermons, les prières et les chants de Gospel. Rien à voir avec les pratiques des catholiques en Europe.

La noirceur est partout, d'abord tous les personnages sont noirs, et même leur logement misérable est envahi en permanence d'une poussière noire impossible à supprimer, et qui semble toujours se déposer sans fin sur le sol et les tapis, malgré les heures passées à nettoyer les maisons. 

 

John réalise le jour de ses 14 ans que son destin est fixé par avance : il sera prédicateur comme Gabriel, son père.  C'est ainsi, quand on est issu d'une communauté si pieuse, mais le père voudrait que ce soit son jeune fils Roy qui le devienne. Le lecteur comprendra pourquoi au cours de la lecture. 

John vit donc une véritable crise de conscience : il rêve d'être libre, de mener sa vie selon ses propres désirs. Mais il va devoir accepter le déterminisme social, tenter de se rebeller, puis durant une longue nuit de prières collectives, trouver sa propre voie...

Mon avis...

 

L'auteur s'interroge sur la religion et les non-dits familiaux sur fond de ségrégation raciale en Amérique du Nord dans les années 30. Il décrit une Amérique qui ressemble encore beaucoup à celle d'aujourd'hui et où les gens sont finalement très seuls. Le roman retrace la lutte intérieure de John qui découvre qu'il ne pourra jamais avoir la vie d'un Blanc. 

La famille de John apparaît comme une famille tourmentée par son passé, par des non-dits mais aussi par la crainte réelle que leurs enfants tombent dans la délinquance (ce qui est le cas de Roy). 

 

Le roman se déroule principalement dans une église de Harlem le jour des 14 ans de John. Il vient d'être battu par son père, qui frappe aussi la mère. Il s'interroge sur sa vie comme l'a fait à cet âge Baldwin, sur la sincérité de sa foi, sur ses attirances sexuelles particulières (il est attiré comme l'auteur par les garçons), sur sa relation aux Blancs, sur le péché et la rédemption. Il est en effet tenaillé par la culpabilité et poursuivi par le poids de ce qu'il pense être un péché.

 

Le roman est découpé en plusieurs parties distinctes. C'est un roman choral qui donne tour à tour la parole aux différents personnages. 

John occupe la première partie (et la dernière). L'auteur campe l'ambiance de la petite communauté et présente les différents personnages du livre.

Dans la seconde partie, le lecteur découvre le passé de la famille grâce à de nombreux retours en arrière. 

C'est d'abord Florence, la soeur de Gabriel, qui nous parle de sa jeunesse, puis Gabriel qui se justifie sur sa vie, et enfin Elisabeth, la mère de John...

 

Le lecteur apprend ainsi que le père devenu prédicateur, a mené une vie dissolue dans sa jeunesse et a commis des erreurs irrémédiables. Il a effet abandonné Esther, sa jeune copine, en apprenant qu'elle était enceinte. Il s'est ensuite marié avec Deborah qui n'a jamais pu avoir d'enfants, ayant été violée par une bande de Blancs durant son adolescence. Enfin, lorsqu'il quitte le sud,  Florence sa sœur, qui a quitté très tôt la famille car elle était révoltée par l'attitude de Gabriel et son côté dépravé, lui présente Elisabeth avec qui il se mariera, espérant ainsi racheter ses fautes passées...

Quand ils regardaient Deborah, ils ne voyaient que son corps disgracieux et violé. On voyait à leurs yeux qu'ils ne cessaient de s'interroger, de manière gênée et lubrique, sur la nuit où elle avait été emmenée dans les champs. Cette nuit l'avait dépossédée du droit d'être considérée comme une femme...

C'était lui qui lui avait conseillé de pleurer _si elle pleurait_ en cachette ; de ne jamais donner aux autres la possibilité d'être témoin de son chagrin, de ne jamais faire appel à la pitié d'autrui...

...elle se disait parfois que toutes les femmes étaient maudites dès le berceau ; d'une façon ou d'une autre, toutes étaient affligées du même destin cruel, elles étaient nées pour supporter le joug des hommes.

Le lecteur découvre que Gabriel n'est pas le vrai père de John.  Son vrai père s'est suicidé alors qu' Elisabeth était enceinte. Il avait été accusé à tort par les Blancs d'avoir perpétré un casse... ce qu'il n'a pas supporté. 

L'auteur lui-aussi a été éduqué par un père prédicateur, brutal qui n'était pas son père biologique et ce n'est donc pas par hasard qu'il nous parle longuement de Gabriel. Le lecteur imagine sans peine que ce prédicateur noir ressemble beaucoup à celui qui lui a servi de père. 

 

J'ai aimé le personnage de John et ses tourments de jeune ado..quand on sait que Baldwin est devenu prédicateur à 14 ans, et ce durant près de trois ans, on voit tout de suite le lien entre lui et son personnage. Et on comprend aussi mieux pourquoi il est plein de contradictions en ce qui concerne la religion.

J'ai aimé la façon dont l'auteur mêle le passé et le présent, la vie communautaire et personnelle mais aussi les réflexions sur la condition des Noirs et la condition de la femme au sein du peuple Noirs, mais aussi face au racisme des Blancs. 

 

La religion a bien entendu un très grand rôle dans ce roman.

L'auteur parle de la foi de cette famille à chaque page. Un certain mysticisme traverse le roman, qui est entrecoupé par de nombreuses références bibliques et cela m'a souvent dérangée. Cependant cela permet au lecteur d'entrer dans l'ambiance de cette petite communauté évangéliste. Les noirs étaient très croyants et pensaient tous que leur sauveur ne pouvait être que Dieu.

J'ai cependant trouvé un peu longue la toute fin, quasiment onirique, durant la nuit où John découvre quel sera son destin.

L'auteur lui-même né à Harlem en 1924 a été élevé par un père pasteur. Comme dans le cas de John, leur relation était difficile.

Son père était venu du sud après la première guerre mondiale, de nombreuses émeutes lui ayant donné envie de quitter sa région natale pour regagner le nord où il espérait ne plus connaître les conséquences de la ségrégation. Mais hélas la réalité a été toute autre et sa déception s'est reportée sur l'auteur, qui en plus (comme pour John) n'était que son fils adoptif. 

Après avoir cru au rêve d'égalité, et aux promesses diverses d'ouverture vers un autre destin, la déception ne pouvait qu'être encore plus grande, lorsque adolescent à son tour, il a découvert qu'il n'en était rien. 

Difficile ainsi de se construire une identité noire au cœur de Harlem. 

 

A lire donc, si ce sujet vous intéresse. Il n'est pas facile à lire mais il est à mon avis incontournable, quand on veut mieux comprendre l'Histoire des noirs américains. 

Vous pouvez découvrir un autre titre de l'auteur sur le blog de Eve, ICI .

J'ai juste décidé un jour que j'allais me débrouiller pour en savoir plus qu'eux, pour que pas un seul de ces salauds de Blancs nulle part puisse jamais me parler mal et me donner l'impression que je suis de la merde.

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1 octobre 2019 2 01 /10 /octobre /2019 05:23
Demande à la poussière / John Fante

Dieu Tout-Puissant, désolé mais maintenant je suis athée ; et d'abord est-ce que vous avez lu Nietzsche ? Ah, ce bouquin, quel bouquin ! Dieu Tout-Puissant, je vais jouer carte sur table avec vous. Je vais vous faire une proposition. Vous faites de moi un grand écrivain, je rejoins le sein de l'Eglise. Et s'il Vous plaît, Mon Dieu, encore un petit service : faites que ma mère soit heureuse...Amen

Il était trois heures du matin à peu près. Un matin incomparable : le bleu et le blanc des étoiles et du ciel étaient comme des couleurs du désert et je me suis arrêté pour les regarder tellement elles étaient douces et émouvantes ; à se demander comment c'était possible, pareille beauté...
Tout ce qui en moi était bon s'est mis à vibrer dans mon coeur à ce moment précis, tout ce que j'avais jamais espéré de l'existence et de son sens profond, obscur.

Nous sommes dans les années 30 en Californie. Les États-Unis sombrent dans la Grande Dépression. Mais les rêveurs se retrouvent tous à Los Angeles, la ville où tout est permis et où à défaut de fortune ou de bonheur, le soleil brille toute l'année. 

 

Le récit fait suite à "La route de Los Angeles". Le lecteur retrouve avec plaisir Arturo Bandini, l'alter ego de John Fante. Il a 20 ans et rêve toujours de devenir un Grand écrivain. Il vient tout juste de s'installer dans un hôtel miteux où la taulière n'accepte pas les juifs et le tolère à peine et de loin, lui le latino-américain beaucoup trop brun, car fils d'immigrés italiens. 

Il est plein d'espoir car sa nouvelle "Le Petit Chien Qui Riait" est enfin parue et lui a rapporté un peu d'argent...mais l'argent s'est envolé et a été trop vite dépensé !  Du coup il n'arrive pas à payer son loyer, crève de faim tout en mangeant des oranges, et attend que son éditeur l'appelle pour lui annoncer qu'une de ses autres nouvelles va être enfin publiée, mais le problème est que d'autres nouvelles il n'y en a pas ! Malgré l'admiration qu'il a pour son bienfaiteur, Monsieur Hackmuth (le directeur de publication) Arturo n'arrive plus à écrire.

Il comprend très vite que pour avoir quelque chose à raconter sur sa vieille machine à écrire,  il faut qu'il sorte et affronte la vie...et surtout les femmes. Alors il va errer sans but dans les rues recouvertes de la poussière du désert proche, entrer dans les bars, côtoyer ses semblables. 

 

Un soir, il va croiser sur son chemin la belle Camilla, une serveuse mexicaine pauvre qui ne sait pas lire, et il va lui déclarer sa flamme... à sa façon.  Il est puceau, elle ne le sait pas ; il fantasme sur les femmes latino et blondes, elle est brune ; il rêve de leurs étreintes, mais il tremble à leur approche quand il ne s'enfuit pas carrément.  Camilla en aime un autre, elle voudrait elle-aussi sortir de la pauvreté, mais sa rencontre avec Arturo va déranger ses plans et ses rêves.

De plus, elle est tellement impulsive qu'elle terrorise Arturo qui en devient balourd mais reste toujours aussi facétieux...et tellement maladroit qu'il en est touchant. Leur relation est très compliquée, tumultueuse et violente car ils ont en eux tous deux trop de fougue, d'orgueil, de préjugés, de haine, de passion et de sensibilité...

Quand j'étais môme au Colorado, c'étaient Smith, Parker et Jones qui me mortifiaient avec leurs noms horribles, qui m'appelaient Rital, Wop ou Macaroni ; c'étaient leurs enfants qui me faisaient du mal, tout comme je t'ai fait du mal ce soir...
J'ai vomi à lire leurs journaux, j'ai lu leur littérature, observé leurs coutumes, mangé leur nourriture, désiré leurs femmes, visité leurs musées.
Mais je suis pauvre et mon nom se termine par une voyelle, alors ils me haïssent, moi et mon père et le père de mon père, et ils aimeraient rien tant que de me faire la peau et m'humilier encore...
alors quand je te traite de métèque ce n'est pas mon coeur qui parle mais cette vieille blessure qui m'élance encore, et j'ai honte de cette chose terrible que je t'ai faite, tu peux pas savoir.

Alors je me suis mis à la machine et j'ai écrit sur tout ça, comment ça aurait dû être, ce qui aurait dû se passer, et je crachais ça en martelant les touches avec une telle violence que la machine n'arrêtait pas de s'éloigner de moi sur la table.

J'ai retrouvé avec grand plaisir le style empli d'humour, teinté d'un cynisme certain de l'auteur.  J'aime aussi sa rage de vivre !

Il n'a pas son pareil pour transformer le réel, décrire de manière poétique des moments dramatiques, raconter la vie quotidienne de ces personnes si pauvres mais éperdues du désir d'être enfin reconnues comme de véritables citoyens américains. La blessure du racisme n'est jamais bien loin dans les écrits de John Fante. 

 

Le récit est intense, tantôt passionné, tantôt empli de sensibilité et Arturo personnage central toujours à vif, tant il est sensible, tantôt loufoque, toujours tourmenté mais capable d'auto-dérision, est toujours terriblement émouvant...et attachant. 

 

Encore un livre "écrit avec les tripes et le cœur" comme le disait de l'auteur, Charles Bukowski qui en a rédigé la préface, préface également  présente dans l'édition ci-dessous dont je vous ai déjà parlé qui regroupe les trois romans que je vous ai présenté à ce jour... 

John Fante / Christian Bourgois Éditeur volume 1

John Fante / Christian Bourgois Éditeur volume 1

"Demande à la poussière", "Ask the Dust" sous son titre original a été publié pour la première fois en 1939 par l'éditeur américain Stackpole qui fut poursuivi en justice par Adolf Hitler pour avoir publié une traduction anglaise de Mein Kampf sans autorisation. A la suite de quoi l'éditeur perdit le procès et fit faillite ce qui entraîna, l'échec commercial du roman de Fante. 

Ce titre sera publié à nouveau en 1980 puis traduit en français et découvert par le public francophone en 1986. Un film au titre éponyme, tiré du roman,  est sorti en 2006. 

"Demande à la poussière"est considéré aujourd'hui comme faisant partie des deux meilleurs romans écrits sur Los Angeles, tant la ville y est présente et un personnage à part entière, avec "L'incendie de Los Angeles" (que je n'ai jamais lu) titre original"The Day of the Locust" de Nathanael West qui a lui aussi donné lieu à une adaptation cinématographique sous le titre "Le jour du fléau". Peut-être les cinéphiles le connaissent-ils ?

Los Angeles, donne-toi un peu à moi ! Los Angeles viens à moi comme je suis venu à toi, les pieds sur tes rues, ma jolie ville je t'ai tant aimée, triste fleur dans le sable, ma jolie ville.

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17 septembre 2019 2 17 /09 /septembre /2019 05:22
Collection 10/18 2002

Collection 10/18 2002

Le vieil homme que je suis ne peut aujourd’hui évoquer ce livre sans perdre sa trace dans le passé. Parfois, avant de m'endormir, une phrase, un paragraphe, un personnage de cette oeuvre de jeunesse m'obsède : alors, dans une sorte de rêve les mots émergent et tissent autour de cette vision le souvenir mélodieux d'une lointaine chambre à coucher du Colorado...

Arturo détestait cette période, car il pouvait oublier sa pauvreté si les autres ne la lui rappelaient pas : chaque Noël était semblable, aussi désespéré que le précédent...

Poursuivons si vous le voulez bien, la découverte des œuvres de John Fante...

Le lecteur retrouve le jeune Arturo Bandini durant son adolescence. Il a 14 ans et vit dans une petite ville du Colorado. Donc le roman se situe chronologiquement avant "La route de Los Angeles" bien qu'il ait été écrit par l'auteur, après. 

 

Arturo nous conte son enfance au milieu de sa fratrie, ses jeux avec ses deux frères, August et Frederico, ses taquineries parfois violentes (c'est lui l'aîné) et sa vie quotidienne. Tous trois vont dans une école catholique où ils vivent leur vie de jeunes garçons bien que rien chez eux ne se passe comme chez les autres.

Arturo est empli de contradiction : il aime sa mère et adule son père, tout en les détestant. Il s'en prend à la bigoterie excessive de sa mère et tremble devant son  père, ce héros dont il a si peur...

A l'école, il est souvent puni ce qui occasionne encore plus de rejet du côté de ses camarades. Il souffre en particulier que la jolie Rosa, italienne comme lui, repousse ses avances et n'accepte pas de lui parler. Il est prêt à tout pour lui prouver son amour, même à voler sa propre mère qui ne possède pas grand chose pourtant. 

 

Maria, la mère est toute douceur et résignation. Entre deux repas, qu'elle organise comme elle peut, vu que le ménage vit à crédit, elle passe le temps en déroulant son chapelet, tout en regardant par la fenêtre et en rêvant à des jours meilleurs : elle remet sa vie entre les mains de Dieu, ce qu'Arturo ne supporte pas !

Il ne supporte pas non plus que les autres la considère comme une "pauvre créature". Cela l'obsède, l'attriste, le révolte...

Svevo, le père s'ennuie en famille et va au bar, jouer aux cartes et boire un verre, tout en attendant la fin de l'hiver qui l'empêche d’exercer son métier de maçon au-dehors. Excessif, il ne supporte pas la pauvreté et ne se résigne pas à son sort, voulant appartenir coûte que coûte à l'Amérique, se sentant américain plus qu'italien et ne comprenant pas pourquoi ce pays ne l'accepte pas avec tout ce qu'il a fait pour lui. 

 

L'argent manque cruellement mais encore plus durant cette période de l'année, proche de noël, que tous détestent car ils savent bien que ce noël sera comme les précédents, qu'ils rêveront devant les vitrines, à des cadeaux que jamais ils n'auront...

 

Un soir où le père a rejoint son ami Rocco, il ne revient pas à la maison. Svevo est soupçonné de fréquenter une des riches veuves de la ville pour qui il a travaillé occasionnellement...

Très vite, la nouvelle se répand dans la petite communauté et la mère tombe alors dans une terrible dépression : les trois garçons doivent à présent se débrouiller complètement seuls...

Dire qu'il était venu ici pour essayer de ramener son père à la maison ! Il avait donc perdu la tête. Pour rien au monde, il n'aurait profané l'image de son père rayonnant dans la splendeur de ce nouveau monde. Sa mère devrait souffrir ; ses frères et lui-même auraient faim. Mais leur sacrifice serait récompensé. Ah, quelle vision merveilleuse ! Comme il dégringolait au bas de la colline, bondissant sur la route et lançant parfois une pierre dans le ravin, son esprit se nourrissait voracement de la scène qu'il venait de contempler.
Mais un seul regard au visage émacié et ravagé de sa mère plongée dans un sommeil qui n'apportait aucun repos suffit à ranimer la haine qu'il éprouvait pour son père

Dans ce roman en partie autobiographique, John Fante décrit son adolescence au plus près de la réalité et, parce que le lecteur sait que la plupart des événements ont été réellement vécus par l'auteur durant son enfance, il est d'autant plus émouvant.

Ainsi John Fante a réellement vu ses parents se séparer, son père étant parti avec une autre femme ; il a réellement connu la pauvreté, le rejet des autres enfants de son âge, même de ceux issus de l'immigration. 

Le jeune Arturo n'a plus que ses rêves pour échapper à une réalité qui le dépasse. C'est un adolescent torturé mais à la sensibilité à fleur de peau.

 

John Fante nous livre encore ici un roman empli de tendresse mais aussi de cruauté. Rien n'est épargné au jeune Arturo Bandini, l'alter égo de John Fante ! 

Mais l'humour décapant de l'auteur, son talent pour nous émouvoir à travers des situations réalistes et sans pathos, ne pourra laisser le lecteur indifférent.

 

C'est  un  roman de John Fante que j'ai découvert avec plaisir car je ne l'avais jamais lu. Écrit avec simplicité et sans fioriture, il nous décrit la vie des immigrés italiens du début du XXe siècle et la difficulté pour eux de s'intégrer dans une Amérique qui ne veut définitivement pas d'eux. 

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7 septembre 2019 6 07 /09 /septembre /2019 05:16
Gallmeister, 2019

Gallmeister, 2019

C'est ce qu'il a toujours aimé, ces instants de pureté, trouver des criques isolées en bateau, personne d'autre dans les parages, ou marcher loin en bordure de rivière, sans suivre un sentier, et trouver un bassin profond où les steelheads n'ont encore jamais été pêchées. Le silence de ces lieux.

Voici un livre-choc dont on ne peut sortir indemne surtout lorsqu'on sait que l'auteur s'est largement inspiré de sa propre vie. 
En effet dans ce roman, David Vann revisite l'histoire de sa famille en imaginant les trois derniers jours qui ont précédé le suicide de son propre père, James (Jim) survenu en 1980, alors qu'il n'avait que 13 ans. 

 

Dépressif, bipolaire, Jim alterne entre déprime, fatigue intense et euphorie durant laquelle il délire... Il a eu une belle vie, facile et aisée, ayant bien gagné sa vie comme dentiste. Mais maintenant qu'il a atteint la quarantaine, rien de va plus et il ressasse ses échecs, en particulier ses deux divorces, et ne s'en relève plus.

Aucun traitement n'arrive à le soulager de cette douleur qui paralyse ses nuits, l'empêchant de trouver le sommeil ce qui déjà en soi, pourrait rendre fou n'importe qui. Il refuse d'être interné ce qui serait l'unique solution pour le protéger et le soigner. 

Il informe d'ailleurs tous ses proches de ses intentions d'en finir...

Pourtant il aime profondément ses enfants et sa famille, mais il ne se remet pas de se retrouver encore une fois délaissé par sa compagne. Il ne veut plus faire semblant.

Pourquoi n'a-t-il jamais pu garder une femme auprès de lui ?

Qu'est-ce qui cloche dans sa vie ?

 

Retiré depuis quelques mois en Alaska, nous le découvrons alors qu'il a accepté de venir en Californie, passer un "dernier" séjour auprès des siens, de revoir ses enfants, de consulter un psy et de se laisser protéger par Doug son frère cadet qui a pour consigne de ne jamais le laisser seul.

Mais ce n'est pas du tout facile pour Doug qui se retrouve tellement impuissant à l'aider et il en est de même de leurs propres parents.

Doug cherche à lui rappeler les bons moments de leur enfance. Il lui retire son arme, que Jim porte toujours avec lui, l'emmène voir ses enfants et ses amis. 

Comme tous, Doug est en fait dans le déni, pensant improbable que Jim passe à l'acte. Mais à travers Jim et son désir de mort, tous seront confrontés à leurs propres angoisses et à leurs propres doutes...et comme tous les êtres humains, ils n'aimeront pas du tout être confrontés à leurs propres faiblesses.

Dans ce moment de vulnérabilité, Jim va devoir s'occuper de chaque membre de sa famille. Il va devoir rassurer, mais que pourrait-il y avoir d'autre que le déni en guise de réconfort ?

Il éprouve ce sentiment constant que s'il pouvait dire non correctement, le monde s'arrêterait. Les oiseaux figés dans le ciel, l'eau qui ne coulerait plus...

Encore une fois l'auteur nous laisse dévasté par cette lecture poignante et oppressante. L'immersion dans le désespoir de Jim et l'impuissance de ses proches ne peut que nous toucher en plein cœur.

Je me suis demandée à un moment donné, si j'allais poursuivre ma lecture, mais l'auteur écrit tellement bien qu'à quelque part nous voulons, comme lui, comprendre comment un père peut abandonner ainsi ses enfants alors qu'il les aime tant, ou justement parce qu'il n'y arrive plus et...qu'il les aime tant.

Nous voyons l'inéluctable arriver tout en sachant que personne ne pouvait savoir jusqu'au bout que cela allait réellement se produire, ni quand, ni où, ni comment...Le suspense est d'ailleurs bien présent car dans son délire, Jim a des envies de meurtres et on se demande aussi, si avant de se suicider, il ne va pas mettre ses menaces à exécution. 

 

L'histoire est racontée comme dans un roman sans que l'auteur n'emploie le "je" ce qui ne nous rend pas plus facile la prise de distance. Il ne prend pas partie, il ne juge pas son père. 

Chaque fois qu'il parle du petit David, âgé de 13 ans, donc de lui-même,  qui a refusé d'aller vivre un an avec son père en Alaska, (en vrai et dans le roman) on sent bien que la culpabilité n'est jamais bien loin. 

 

Ce livre est aussi une bonne occasion pour l'auteur de dire clairement que si le port d'arme n'était pas autorisé aux Etats-Unis, ce drame n'aurait jamais eu lieu. 

 

A lire quand on est en forme car évidemment malgré l'écriture superbe et tellement intense de David Vann, je ne peux pas vous dire que j'ai "aimé" ce roman...car comment "aimer" une telle histoire.

J'espère que l'écriture a été un bon exutoire pour l'auteur et lui a permis d'accepter ce drame et de pardonner à son père d'avoir commis un tel acte.

Le sujet est très dur et je réalise en écrivant ces lignes, que moi-aussi finalement je suis dans le déni, je n'ai pas envie de croire que de telles pensées puissent traverser un être humain.

Je plains de tout mon cœur ceux qui ne voient plus autour d'eux le bonheur qui pourtant est à leur porte, tellement la maladie les fait souffrir et les oblige à ne se centrer que sur leur propre personne.

A découvrir donc, si le cœur vous en dit...

David Vann est un grand auteur que je ne me lasse pas de lire malgré la dureté de ses écrits. C'est ainsi ! 

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3 septembre 2019 2 03 /09 /septembre /2019 05:15
10/18, 2002

10/18, 2002

Les journées étaient toutes semblables, le soleil doré jetait ses derniers feux avant de mourir. J'étais toujours seul. J'avais du mal à me rappeler semblable monotonie. Les jours refusaient de bouger...

Voilà un certain temps que je voulais lire les œuvres complètes de John Fante, un auteur que j'avais découvert dans les années 90 et beaucoup aimé à l'époque. J'ai décidé de profiter de l'été pour commencer mes lectures...

Né en 1909, à Denver, dans le Colorado, il aurait eu 110 ans cette année. Ses parents sont des immigrés italiens originaires des Abruzzes. Le jeune John Fante commence à écrire des nouvelles alors qu'il n'a que 20 ans...

En 1932, H.L.Mencken publie une de ses œuvres dans l'American Mercury, un magazine prestigieux qu'il dirige. Pendant vingt ans tous deux vont régulièrement correspondre alors qu'ils ne se rencontreront jamais. 

De 1935 à 1966, John Fante participe à la rédaction de scénarios d'une dizaine de films dans les studios d'Hollywood. 

En parallèle, il écrit et publie des romans dans lesquels il se raconte et décrit la vie familiale des immigrés italiens pauvres de seconde génération. Il raconte aussi sa vie à Hollywood et les dégâts provoqués par l'argent facile...

 

Lire John Fante c'est donc entrer dans l'histoire des Etats-Unis du début du 20ème siècle et en découvrir les excès, vus à travers le regard d'un fils d'immigrés. 

Les principaux romans de John Fante ont été réédités chez Christian Bourgois Éditeur, en deux recueils classés de façon chronologique d'écriture (et non pas de parution) ce que je trouve très intéressant pour suivre l'évolution de l'auteur...

Le premier recueil est préfacé par Charles Bukowski et sa postface est de Philippe Garnier et Charles Bukowski. Brice Matthieussent a traduit de l'anglais le recueil et écrit l'introduction générale en 1994...

Le premier recueil. Christian Bourgois Editeur, 2013

Le premier recueil. Christian Bourgois Editeur, 2013

"La route de Los Angeles" que je vous présente aujourd'hui, commencé en 1933, puis repris et terminé en 1936, n'a jamais trouvé preneur : les éditeurs américains de l'époque le trouvaient trop provoquant et de "mauvais goût". C'est le premier roman écrit par l'auteur, un roman de jeunesse imparfait qui n'a été publié qu'en 1985 en Amérique (1987 en France) soit deux ans après la mort de l'auteur. Le manuscrit a été découvert par sa femme, caché dans un tiroir fermé à clef.

Je ne l'avais jamais lu et je l'ai trouvé particulièrement percutant, mais je vous déconseille de commencer par celui-ci, si vous découvrez l'auteur pour la première fois. 

 

Dans ce roman très cru, semi-autobiographique, John Fante nous présente son alter égo imaginaire, Arturo Bandini que l'on retrouvera dans trois autres de ses œuvres. 

 

C'est un tout jeune homme (18 ans) qui vit à Wilmington en Californie avec sa famille. Il fantasme toute la journée parfois jusqu'au délire, rêve de belles voitures et de belles femmes qu'il surnomme ses "femmes". Elles sont réelles ou entrevues sur papier glacé, mais tellement belles et lui apportent un peu de l'affection dont il a tant besoin pour vivre et rompre sa solitude.  

Misogyne, il s'en prend avec beaucoup de violence verbale à sa mère, tellement bigote qu'elle passe son temps à prier devant sa fenêtre, et sa sœur aînée qui passe son temps à l'église. Ce qu'il ne supporte pas c'est qu'elles lui fassent la moindre remarque,  que ce soit à propos de son comportement, de sa tenue, ou de ses projets : il est en révolte permanente, toujours prêt à exploser. 

En plus de cette violence verbale, il est provocateur, voleur à l'occasion et menteur !

Par exemple, il va même jusqu'à affirmer que sa mère est mourante pour justifier un retard à son travail...

 

Depuis que le père est mort c'est Arturo qui doit amener de l'argent à la maison. Il multiplie les petits boulots, devenant terrassier, plongeur, débardeur, employé dans une épicerie, et ne les garde jamais bien longtemps parce que au-delà de tous les fantasmes ordinaires de ce jeune garçon passionné et empli de rage, celui pour lequel il se bat quoi qu'il advienne, c'est celui qu'il concrétisera plus tard : devenir écrivain. En attendant ce jour lointain, tout le monde se moque de lui et son oncle Franck est bien obligé de les aider financièrement...

Et Arturo (John dans la vraie vie...), pendant ce temps, fréquente assidûment la médiathèque (il est amoureux de Miss Hopkins, la bibliothécaire), emprunte Nietzsche, s'installe dans un parc pour lire tranquillement, philosophe, se prend pour Zarathoustra...

 

Cette violence qu'il ressent au quotidien, cette impossibilité qu'il a de s'intégrer vraiment dans le pays d'accueil, il faut qu'elle sorte de lui-même sous peine de l'étouffer. Il explose par moment et délire seul face à toute cette injustice : cela donne dans le roman, des scènes d'une grande violence durant lesquelles Arturo se déchaîne en trucidant des crabes, ou des fourmis...il devient alors le maître du monde, un surhomme qui réussit toutes ses entreprises ! Mais sa violence s'exprime aussi verbalement, comme nous l'avons vu envers sa famille, mais aussi lorsqu'il s'en prend aux immigrés philippins qui travaillent avec lui à la conserverie de poissons et ont osé se moquer de lui...

 

Un soir, il va se disputer plus violemment que d’habitude avec sa famille...

Chez Jim.
J'ai commandé des œufs au jambon. Pendant que je mangeais, Jim parlait.
"-Tu lis tout le temps, il m'a dit. T'as jamais essayé d'écrire un livre ?"
-Ça fait tilt. Dès cet instant j'ai voulu devenir écrivain.
"J'en écris un en ce moment même", j'ai dit.
Il a voulu savoir quel genre de livre.
"Ma prose n'est pas à vendre, j'ai répondu. J'écris pour la postérité.
- J'ignorais ça, il a fait. T'écris quoi ? Des nouvelles ? Ou de la fiction pure ?
- Les deux. J'suis ambidextre..."

Ce roman de jeunesse qui a choqué les éditeurs des  années 30, ne dresse pas un portrait très flatteur de l'Amérique...ce pays d'accueil qui a tant fait rêver les hommes. Il ne montre pas non plus les ritals (et les hommes) sous leur meilleur jour.

 

Arturo est l'anti-héros par excellence, roublard, vantard, détestable, susceptible et extrêmement raciste. Il n'hésite pas à insulter ses collègues de travail qui sont pourtant dans la même galère que lui. Il ne veut surtout pas s'intégrer et être assimilé à eux, même quand on lui tend la main alors qu'en fait il ne rêve que de devenir un véritable américain. 

Au delà de ce personnage dépeint par l'auteur, tourmenté, désespéré et tellement vantard que s'en est souvent amusant (le bel italien par excellence), le lecteur comprend qu'Arturo est plein de rage car il ne supporte plus la pauvreté, le mépris des autres envers sa famille, qu'il ne supporte plus sa condition de rital immigré dans un pays où tout est fait pour les américains, qu'il ne sait pas comment supporter autrement son existence sans avenir, ni espoir d'une vie meilleure et cette solitude qui le submerge et provoque cette émotion à fleur de peau qui déborde chez lui mais nous submerge aussi nous lecteurs...sans prévenir.

 

Au milieu de cette rage qui étouffe le jeune Arturo, des élans de tendresse font pressentir au lecteur que l'auteur est lui-même un être multiple, hypersensible et plein de rage, un être capable de tous les excès et de toutes les passions...ce que nous découvrirons en poursuivant la lecture de ses œuvres. 

Malgré la violence de certains passages, le côté "vilain garçon" d'Arturo et la façon très crue qu'il a de s'en prendre au monde qui l'entoure,  l'auteur distille dans ses pages de beaux passages tantôt émouvants, tantôt drôles et cela donne envie de continuer à le lire...

L'idée même de la prière m'a paru absurde et j'allais abandonner quand brusquement j'ai trouvé la solution de mon problème : je ne devais pas adresser ma prière à Dieu ni à personne, mais tout simplement à moi-même.
"Arturo, mon pote. Mon Arturo bien aimé. Tu souffres apparemment beaucoup, et injustement. Mais tu es courageux, Arturo...
Quelle noblesse ! Quelle beauté ! Ah, Arturo, tu es tout bonnement magnifique..."

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26 juillet 2019 5 26 /07 /juillet /2019 05:19
Stock, avril 2019

Stock, avril 2019

L'auteur, journaliste culinaire à "Libération" et tous les samedis matin sur "France culture", nous livre ici un premier roman émouvant et gourmand, qui se lit d'une seule traite. 

Je compte les heures égrenées par la collégiale. Je décrète qu'avant la prochaine, je te demanderai pourquoi maman est partie sans me dire au revoir. Je suis orphelin de ses explications qui me rassuraient. Elle-même disait qu'il y avait une raison à tout.

...il n'y a pas de place pour l'imprévu.
Je voudrais que notre vie ressemble aux westerns. Tu serais éclaireur en pays comanche, chasseur de primes, chercheur d'or, trappeur...Nous chevaucherions dans l'inconnu, à la conquête de l'ouest. Il y aurait des embuscades dans les collines, des duels, dans le désert, des tempêtes de neige dans le Grand Nord...

Maman notait ta recette de poulet de Bresse. Elle utilisait un crayon à papier avec une gomme afin de pouvoir effacer quand tu hésitais.
- Il faut faire friller les morceaux de poulet dans une grande poêle.
- Friller ? avait demandé maman.
- Dorer quoi ! t'étais-tu exclamé avec une pointe d'ironie qui semblait dire : " C'est agrégée de français et ça ne sait pas ce que veut dire "friller".
Vous aviez ri et j'étais rassuré. Ce cahier de recettes, c'était peut-être une bonne idée.

Dans un restaurant de province, le "Relais fleuri", Henri attire sa clientèle quotidienne, par des plats simples mais savoureux, concoctés avec amour et mijotés pendant des heures avec des produits naturels. 

Il s'est installé-là à son retour d'Algérie et n'a plus jamais envisagé d'en partir. Sa seule aide en cuisine, c'est Lucien, un compagnon de régiment qui comme lui a fait la guerre et est devenu un ami...et Nicole qui sert en salle.

En dehors du restaurant, Henri ne se consacre qu'à sa famille, à Hélène, sa femme qu'il admire et gâte beaucoup et à Julien, son fils. 

Un jour pourtant, alors que tout semble aller à merveille, Hélène le quitte, le laissant seul avec Julien.

 

La vie continue pourtant, rythmée par le travail quotidien au restaurant et les dimanches solitaires et silencieux. Julien ne comprend pas pourquoi sa mère est partie mais ne pose pas de question.

Malgré la confection des repas qui laisse peu de place au farniente, et le savoir-faire culinaire extraordinaire qu'Henri aime partager avec sa clientèle, Julien sent que son père n'est pas heureux. Il semble encombré par un lourd secret qu'il ne veut partager avec personne.

 

Le lecteur cherche à comprendre pourquoi, alors qu'Henri a tant aimé cuisiner avec Julien, il refuse que celui-ci devienne cuisinier à son tour, et rêve de le voir devenir ingénieur, médecin ou enseignant...au risque de rater sa vie. 

 

Alors que son père est à présent en fin de vie, et que Julien a repris depuis quelques temps le "Relais fleuri", il revient sur ses souvenirs d'enfance, le départ de sa mère, son adolescence solitaire, et le silence qui régnait dans la maison.

Il va chercher à retrouver ce fameux cahier, où Hélène avait, par amour, voulu consigner toutes les recettes du chef_avant que son père continue à le remplir lui-même de son écriture hésitante_un cahier mystérieusement disparu, qui était le seul lien qui reliait Julien... à sa mère. 

C'est un roman émouvant qui m'a beaucoup touchée. Il parle d'amour filial, de l'importance de la transmission et du partage... mais aussi de cette difficulté qu'ont certains pères à dire "je t'aime".

Il parle aussi de la difficulté de réaliser nos propres rêves sans décevoir ceux qui en ont fait d'autres pour nous. 

Il se lit d'une traite et sonne toujours juste...car c'est Julien qui parle et nous livre ses réflexions et ses souvenirs, qui restitue les odeurs et les saveurs des plats préparés avec amour par son père, et nous donne envie de nous installer à la table du "Relais fleuri" pour partager un instant convivial et simple. 

Au passage, le lecteur apprendra telle ou telle recette et un bon nombre de termes culinaires qui risquent fort de tomber un jour dans l'oubli. 

 

Même si le sujet est triste, puisque le père n'est plus que l'ombre de lui-même, c'est une belle lecture de vacances, bien écrite et à partager en famille autour d'un bon plat, cuisiné tous ensemble et peut-être que ce sera l'occasion de se dire qu'on s'aime... avant qu'il ne soit trop tard. 

Pour moi, tu es le maître du feu; un magicien quand tu fais gonfler la brioche ; un perceur de coffre-fort quand tu ouvres les huîtres ; un roi mage quand tu fouettes la crème Chantilly et que tu fais fondre pour moi du chocolat noir. La cuisine embaume la brioche qui dore et l’orange pressée. C’est la saison des sanguines. Tu les pèles à vif et me laisses placer les tranches sur une assiette. Tu ajoutes quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger. Tu dis que ça te rappelle l’Algérie.

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8 avril 2019 1 08 /04 /avril /2019 05:24
Seuil, 2018

Seuil, 2018

L'ignorance de mes racines m'empêchait de grandir.

Je me suis battu pour qu'elle et mon père soient nés quelque part. Depuis, j'existe. Je suis quelqu'un moi-aussi.

Le mauvais sang propage des microbes dans les vaisseaux des gens pour les empoisonner. Quand on met des mots derrière de sales choses qui se sont passées, elles reviennent. Quand on les tait, elles meurent d'oubli.

Le temps il fallait lui faire confiance, parce que "tous les chemins sont circulaires et ne mènent finalement qu'à soi-même"...

L'auteur du célèbre "Gone du Châaba, un livre autobiographique qui nous avait ravi il y a des années lors de sa sortie en 1986, et qui avait propulsé son jeune auteur sur le devant de la scène, n'avait plus rien écrit depuis 2012.

 

J'ai adoré ses nombreux écrits pour la jeunesse dans les années 1990-2000 et n'avait rien lu de lui depuis des années. C'était donc naturel que j'emprunte son dernier roman autobiographique lorsque je l'ai trouvé en médiathèque.

 

Dès le départ, le lecteur entre dans la vie quotidienne de l'auteur et en particulier la vie menée en famille, depuis que son père Bouzid est atteint de la maladie d'Alzheimer. En plus de son père, l'auteur nous parle aussi de Nabil, son frère, et de ses séjours en prison.

 

Il se souvient d'anecdotes racontées en famille, d'événements vécus et partagés, de la honte de son père d'être analphabète.

Malgré l'humour de certains passages et de certaines situations, il nous relate sa détresse lorsque son père se sauve pour rejoindre la méditerranée, et prendre le bateau pour rentrer "chez lui" et revoir ses parents, qui ne sont plus en vie depuis des années. Il habite Lyon et il met sa vie en danger  lorsqu'on le retrouve en direction de l'autoroute, sa gamelle de travailleur à la main. Heureusement, le plus souvent, il s'arrête au bar "le café du soleil" pour y retrouver ses amis. Là, au milieu de ceux qui finalement le protègent, il partage solitude, déracinement, nostalgie du pays et thé à la menthe industriel...

Tous attendent un retour au bled qui n'arrivera jamais. Ils sont  un peu fous aussi, comme le patron qui arrose son ficus en plastique tous les jours pour s'occuper. 

Alors que leur ami Bouzid ait contracté "la maladie d'Ali Zaïmeur", cela ne les émeut guère. 

 

En le ramenant à la maison, l'auteur tente de ranimer chez son père quelques souvenirs disparus, et de retrouver quelques pans de l'histoire familiale et de ses propres origines. 

Il relate alors ses voyages en Algérie, à la recherche de ses racines berbères. Mais là-bas, il n'a pas trouvé trace de ses parents, dans les villages pourtant fréquemment cités par eux dans leurs souvenirs. Ni son père, ni sa mère ne semblent avoir existé !

Les noms de personnes ou de lieux, ne sont pas forcément ceux que l'auteur croyait connaître, parce que la prononciation n'est pas la bonne et devient incompréhensible pour qui n'est pas initié. 

 

L'histoire alterne ainsi, entre le vécu du père et la recherche d'un passé qui sera englouti à jamais maintenant que la mémoire  s'en est allée pour toujours...

 

Voilà donc un roman touchant, une quête personnelle qui est celle de tous les enfants d'immigrés.

On peut considérer ce roman autobiographique,  comme la suite du "Gone du Châaba" où l'auteur nous contait son enfance dans les bidonvilles de Lyon. En tous les cas, il nous donne envie de nous replonger dans ce premier écrit et d'y redécouvrir l'importance de ces racines familiales, qui font de nous, quelles qu'elles soient, les êtres à part entière que nous sommes devenus, parce que tout simplement nous savons d'où nous venons. 

C'est un beau roman qui sonne juste, et un plaidoyer contre l'oubli qui met l'accent sur l'importance de la transmission.

C'est aussi un bel hommage au père...mais aussi à tous les exilés et déracinés qui ont été oubliés par leur pays d'origine. 

Je veux que mes enfants sachent un jour qui était leur grand-père paternel, un grand homme qui ne savait ni lire ni écrire, un sans-nom, mais qui racontait de magnifiques histoires comme aucun autre poète...

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10 décembre 2018 1 10 /12 /décembre /2018 06:12
Alma Editeur, 2018

Alma Editeur, 2018

Quand j'étais petit, j'habitais dans un village de Seine-et-Marne où il n'y avait pas beaucoup de gens "issus de la diversité"comme disent les hommes politiques, comme si la Diversité était un pays d'où viendraient des gens bizarres comme vous et moi.

A l'école, aucun espace protégé n'existe. C'est la jungle pure. Tout est danger pour l'enfant. J'ai vécu ces années comme une bête traquée et j'aurais pu déchiqueter les autres avec les dents...

Voilà un récit autobiographique qui ne manque pas de charme. Il a pour sous-titre "romance télévisuelle avec mésanges". 

J'ai eu envie de le lire après avoir vu l'auteur lors de l'émission "28 minutes" sur Arte. Son interview était très intéressante.

 

Olivier Liron, autiste Asperger, nous raconte comment, alors qu'il n'avait que 25 ans, il a gagné au jeu télévisé "Questions pour un champion" et en quoi cette victoire a changé sa vie.

Nous voilà donc (re)devenu spectateur, le temps de moins de 200 pages.

 

Nous sommes en 2012, sur le plateau de FR3, à une heure de grande écoute, et nous sommes suspendus aux lèvres de ce jeune candidat qui veut coûte que coûte gagner. Nous avons l'impression d'avoir nous-même le buzzer entre les mains ! 

Nous le suivons dans son ressenti, ses angoisses, ses révoltes...

Le récit de sa participation est une véritable partie de plaisir car ses propos ne manquent pas d'humour pour nous décrire les dessous de cette émission-culte et de son présentateur.

Je ne suis pas une adepte de la télévision en général, et encore moins des jeux télévisés, mais bien sûr je connaissais ce jeu suffisamment pour apprécier les propos de l'auteur. 

 

Ce qui m'a frappé à la lecture de ce récit, c'est que chaque fois qu'il décrit une étape vécue du jeu, qu'il nous livre les propos de Julien Lepers, j'entendais la voix du présentateur ! Surprenant tout de même...

Bien sûr, vous l'aurez compris, le récit des différentes étapes du jeu et donc du succès du jeune Olivier, n'est que prétexte à parler de sa différence, en tant qu'autiste Asperger, de ses motivations pour s'en sortir dans la vie, et des événements importants et marquants de sa vie. Il a fait de sa différence une force...

 

Ainsi si les quatre grandes parties du récit sont découpées selon les différentes étapes du jeu télévisé (Le Neuf points gagnants ; Le Quatre à la suite ; le Face-à-face ; le Super Champion), le contenu est un méli-mélo de dialogues savoureux, de confessions, et d'émotions.

 

Il a une mémoire phénoménale qui caractérise sa différence. Il est capable de retenir des listes de dates sans se tromper et enregistre les numéros quel qu'ils soient, même si ce sont des plaques d'immatriculations. 

Il nous raconte  avec un certain détachement d'autant plus poignant les difficultés de sa mère pour l'élever, les souffrances qu'il a subies dans son enfance, perpétrées à l'école par ses camarades de classe qui n'acceptaient pas sa différence.

Il nous relate aussi les brimades subies, œuvres de ses professeurs et des personnels de l'Education nationale, déçus que son comportement quotidien ne corresponde pas à celui attendu, car observé habituellement chez les excellents élèves. 

Il nous raconte aussi sa vie familiale entre deux parents tous deux professeurs de mathématiques mais que tout oppose...le père est adepte de randonnée et de voile et sa mère, passionnée de botanique, ce qui rend chaque sortie familiale compliquée, elle ne rêvant que de s'arrêter pour admirer les plantes, lui de faire le tour de la forêt en trois heures.

Il retrace sa tristesse quand il se rend compte que sa mère est finalement malheureuse, son amour démesuré pour sa grand-mère Josefa...mais aussi ses premiers émois amoureux, son incompréhension du monde qui l'entoure, car il n'a pas les codes, et la honte qu'il a de son corps, car la différence, et la honte qui va avec toutes les humiliations s'inscrit aussi dans le corps... 

 

Avec son humour décapant, la justesse et la finesse de son analyse psychologique, les scènes décrites et l'attitude des différents participants aux jeux, ne pourront laisser personne indifférents.

Mais autant vous dire que le lecteur passe du rire à une vive émotion.

 

Les moments où il nous parle de lui, de sa différence et de sa vie sont poignants et d'une grande sincérité. C'est ce mélange, ce contraste, cette découverte de la différence qui rend ce récit d'une rare authenticité, unique en son genre...

 

C'est un moment de lecture d'une rare intensité, à lire absolument et à donner à lire à vos grands ados car ce  livre est une ode à l’acceptation de soi, et cela peut leur permettre de réfléchir sur l'importance de faire pour eux-mêmes... de leurs faiblesses une force.

Nous les formatons trop pour qu'ils entrent dans la norme et quand ce n'est pas le cas, quel qu'en soient les raisons, nous en faisons des êtres malheureux... 

 

Il est donc plus qu'urgent que dans notre société qui n'a jamais tant voulu nous faire entrer dans un moule, chacun puisse cultiver ses passions, ses différences, sa richesse intérieure et donc sa singularité...

 

La joie, le vert paradis, la douceur de l'enfance, ça, désolé, on repassera, je n'ai pas connu. Cela restera à jamais pour moi incompréhensible, cette violence. Ça marque au fer rouge...

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16 octobre 2018 2 16 /10 /octobre /2018 05:25

Pourquoi faudrait-il hésiter à présenter aux yeux de tous ce qui est vrai ? A ceux qui disent "ces choses-là ne se passent pas chez nous", c'est-à-dire à ceux qui essaient de prouver leur supériorité, je réponds que seuls ceux qui ont enduré les morsures de cette souffrance savent ce qu'il en est.

L'Asiathèque, octobre 2018

L'Asiathèque, octobre 2018

 

Avant de parler de cette poignante autobiographie, voici quelques mots sur l'auteur et l'éditeur...

Omprakash Valmiki est un écrivain indien né en 1950 dans l'Etat de l'Uttar Pradesh. Sa famille appartient à la caste intouchable des balayeurs -éboueurs.

Toute sa vie, il se battra pour l’émancipation des intouchables, ceux qu'on appelle aujourd'hui les dalits (les "écrasés"). Alors que son nom de famille suffit à lui fermer toutes les portes, car il trahit ses origines, il réussira à poursuivre ses études, à obtenir des diplômes et le succès professionnel. Mais toute sa vie, il sera déchiré par sa condition sociale, imposée injustement par sa naissance, et par les souffrances de ses frères dalits...

Au cours de sa vie, il a écrit de la poésie, des nouvelles et de nombreux essais. Il a publié dans divers magazines littéraires. C'est un des auteurs dalits d'expression hindi le plus important de sa génération...

Décédé prématurément en 2013, son autobiographie était jusqu'à présent éditée en deux parties, parues respectivement en 1997 pour la première partie, et  2015 pour la seconde, c'est-à-dire après sa propre disparition. 

Dans le présent ouvrage, traduit du hindi par Françis Evrielle et Nicole Guignon, les deux parties ont été réunies pour la première fois.  

L'ouvrage est publié par l'Asiathèque, une maison d'édition qui m'a permis de découvrir de merveilleux auteurs et que je remercie ici pour leur confiance. Elle est dirigée par Philippe Thiollier qui est aujourd'hui un des principaux éditeurs français à proposer des ouvrages de littérature contemporaine d'Asie entre autre.  

Le livre a été préfacé par Mira Kamdar.

 

"Joothan" veut dire "restes de nourriture"...

Il s'agit des restes que les nantis laissaient dans leurs assiettes et qui étaient donnés aux pauvres et aux animaux. Pendant des années les intouchables ont été obligés d'accepter ces restes car ils ne pouvaient nourrir leur enfants et eux-même autrement. 

 

Lire Joothan aujourd'hui, ce cri du coeur d'un dalit conscient de l'injustice cruelle de son sort mais également habilité à y répondre par son militantisme d'auteur engagé...c'est pouvoir, le temps de cette lecture, se mettre dans la peau des dalits dont la lutte reste, hélas, plus que jamais d'actualité.

Préface de Mira Kamdar

Dans cet ordre social, nous n'avions pas le statut d'être humain, nous n'étions que des objets nécessaires. Une fois le travail fini, nous n'avions plus d'utilité. Nous étions jetés après usage.

 

L'auteur nous plonge dans la société indienne, de sa naissance au sein d'une famille d'intouchables de la caste des "chuhra" (les balayeurs), alors que le pays vient d'obtenir l'indépendance...jusqu'en 2013, alors qu'il vient de prendre sa retraite, d'acheter une maison, de s'y installer avec sa femme et que les médecins découvrent sa maladie.

 

 

Dans la première partie du livre, il nous raconte son enfance durant laquelle il est persécuté dans la rue et à l'école quand il la fréquente, même par ses maîtres. Sa vie est une succession de tourments et de peurs. Il en sortira introverti. 

La vie de sa famille est difficile. Il a quatre frères plus âgés et deux sœurs plus jeunes que lui. Ils vivent avec les deux frères cadets de son père, et un autre plus âgé qui vit avec eux avec femme et enfants...Tous ensembles, ils vivent dans une cahute minuscule...qui peut s'effondrer à tout instant durant la mousson et ses violents orages.

A l'école qu'il fréquente suite à l'insistance de son père, il se fait quelques amis. Il est intelligent et bon élève, et arrive premier de section aux examens, franchit les différents niveaux, réussit à entrer au collège et devient la fierté de sa famille. 

Mais il devra se battre pour pouvoir poursuivre ses études...

 

Comment quelqu'un qui n'a pas souffert d'être insulté peut-il savoir ce que l'on ressent quand on l'est ?
Comme les dunes, les rêves ne font pas de bruit quand ils s'effondrent. C'est comme un coup de vent glacial qui nous ébranle de l'intérieur et marque notre corps en le traversant...

 

Ses conditions de vie misérable l'incitent en effet à demander une formation technique en mécanique. 

Elle changera sa vie, car l'usine de munition forme les jeunes et leur assure un métier... Il va donc quitter sa famille, sa ville, ses amis pour découvrir un nouveau monde, être à l'abri du besoin, ne plus avoir à se soucier ni de la nourriture, ni du logement. Et c'est déjà beaucoup pour lui. 

Avec ses nouveaux amis, il pourra débattre librement, pratiquer un sport, découvrir la société...et son envie d'écrire se fera grandissante. 

 

Le destin est en route et, au delà de sa vie quotidienne, professionnelle et familiale qu'il nous décrit avec les coutumes, les joies et les humiliations qui sont encore son lot quotidien, il va nous parler de ses débuts d'écrivain, des premières parutions de ses poèmes, de ses participations à des séminaires. Il va rencontrer des auteurs connus qui soutiendront son combat et épouser Chanda... 

C'est l'objet de la seconde partie qui se termine quand il découvre sa terrible maladie. 

 

Quand je repense à tout cela aujourd'hui, j'en ai le cœur transpercé. Était-ce une vie ?

 

Dans cette poignante autobiographie, dont je ne vous ai donné qu'un bref aperçu (408 pages), Omprakah Vamliki nous parle de la société indienne et de l'enfermement que constitue le système des castes. Il explique comment, malgré son interdiction en 1949, il a continué à régir des relations sociales discriminatoires et humiliantes. Il montre bien les conséquences pour les opprimés, tant au point de vue santé qu'éducation, logement et travail. Les atteintes psychologiques sont graves et anéantissent toute idée de vivre dans la dignité. 

Deux solutions existent alors pour ceux qui subissent de telles humiliations, et vivent au bas de l'échelle sociale : cacher leur caste aux autres ou au contraire l'assumer et lutter contre le système, avec leurs mots, par l'expression artistique et littéraire, ce que l'auteur a choisi de faire, créant des tensions au sein de sa propre famille. 

 

Il évoque certaines coutumes humiliantes comme par exemple celle qui oblige un futur marié à aller de porte en porte, dans les familles de castes supérieures où travaillent sa belle-mère pour obtenir des dons.

C'est ce qu'on appelle le salaam et c'est l'objet d'une de ses nouvelles. Evidemment le jeune homme et sa petite troupe  sont accueillis par des femmes hautaines et imbues de leur condition supérieure...pas du tout prêtes à donner quoi que ce soit.

Une autre coutume les oblige à tuer et dépecer les animaux pour les plus riches que ce soit pour un sacrifice à la déesse Mata ou dans d'autres occasions.

 

Il nous montre que les violences verbales et physiques sont le lot quotidien des enfants et que les maîtres s'en prennent sans arrière-pensée aux élèves des plus basses castes. Ils n'hésitent pas non seulement à les humilier mais à les frapper jusqu'à les"réduire en charpie". Mais nous voyons bien qu'au-delà de ces souffrances physiques, les brimades psychologiques sont les plus destructrices car elles enferment les enfants en les obligeant à se croire incapables de vivre autrement et d'envisager un autre avenir...

L'auteur alors qu'il vient d'entrer au collège, découvre les idées de Bhimrao Ramji Ambedkar. C'est une révolution pour lui...

Il le prendra pour modèle toute sa vie ce qui lui donnera envie de se battre contre sa condition. 

 

L'auteur sait rester toujours serein et digne en toutes circonstances même si la révolte gronde à l'intérieur de lui-même.

Il prouvera aux opposants, non seulement  sa propre valeur, mais celle de tous les dalits, rejetés par une société qui continue aujourd'hui à les considérer comme des êtres inférieurs.

Les inégalités devant la santé et le système de soins (décrite à plusieurs endroits du livre), les conditions de travail (je pense au passage où des ouvriers sont ensevelis par les coulées de boues), la recherche de logement (ce qu'il vit lui-même à chacune de ses mutations professionnelles) sont évidemment révoltantes pour nous occidentaux. 

Son combat pour prouver que tous les hommes quelles que soient leur origine, ont les mêmes droits est encore aujourd'hui brûlant d'actualité car après avoir été niées pendant des décennies, les souffrances endurées par les dalits se perpétuent encore,  les violences se multiplient et la presse se fait toujours l'écho de prétendus "crimes" perpétrés par ceux que l'on veut simplement, punir et humilier.

 

Lire cet auteur aujourd'hui, c'est soutenir l'injustice, contrer le sort de milliers d'indiens, qui subissent cette discrimination, mais c'est aussi ne pas baisser les bras ni oublier tous ceux qui dans le monde subissent de telles souffrances.

 

C'est ainsi que je dus revivre les profondes souffrances que j'avais endurées tout au long de ma vie. En vérité, écrire "Joothan" a été pour moi une véritable torture. Chaque mot de ce livre a ravivé des blessures que je m'efforçais d'oublier.

Quand j'y pense aujourd'hui, je me dis que ces heures tragiques m'ont arraché beaucoup de choses, mais qu'elles m'ont aussi beaucoup donné. Elles ont fait naître en moi une profonde soif de vivre et même offert une grande famille au sein de laquelle il n'existe aucun mur ni de caste ni de religion.

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14 mai 2018 1 14 /05 /mai /2018 05:30
Flammarion, 2018

Flammarion, 2018

J'ai peur, je me sens seule, je ne comprends rien. A la marche du monde, à l'absurdité du comportement humain, aux erreurs que l'on répète, à notre incapacité à aller vers ce qui nous fait du bien, aux gens qui s'aiment et qui se quittent.

Le pire m'arrive toujours. S'il y a une seule araignée dans une forêt, elle est capable de devenir venimeuse rien qu'en me voyant.

 

Comment s'aimer quand on n'a jamais été aimé ou qu'on n'a jamais eu un père ou une mère pour nous le dire ou nous le montrer ?

En apprenant à le faire soi-même...nous dit l'auteur ! 

 

C'est le terrible sujet de ce roman autobiographique qui se dévore d'une traite.

Babelio me l'a proposé lors d'une Masse Critique exceptionnelle et je n'avais pas grand chose à faire ces derniers jours hormis me promener, jardiner, rêver ...et lire !

Une belle découverte pour moi qui n'avait jamais rien lu de l'auteur alors qu'elle a déjà plusieurs livres à son actif...et a beaucoup écrit sur les femmes. 

 

Parfois j'ai besoin de me rassurer. Quand ma tête est défaite, je me parle comme à une enfant, puisque tu ne l'as pas fait. Je me prends par la main, je prononce les mots que j'aurais aimé entendre de toi...

 

Enaid est journaliste...

Elle est en Pologne, dans le taxi qui la conduit à  une conférence sur les Droits des femmes et c'est ce moment-là précisément, que son ami qu'elle fréquente depuis plusieurs mois, choisit pour rompre, par téléphone ! 

La conférence se passe non sans difficultés pour elle...la réalité la rattrape : encore une fois la loi de Murphy a frappé.

Vous savez c'est cette loi qui fait que lorsqu'on tombe la tartine de confiture, c'est toujours du côté de la confiture qu'elle atterrit !  C'est la malchance donc que l'on appelle aussi dans le langage populaire "la loi de l'emmerdement maximum".

 

Lorsqu'Enaid rentre à l'hôtel, le téléphone sonne...cette fois c'est sa mère qui lui annonce qu'elle est en soins palliatifs. Elle ne l'a pas vu depuis près de 30 ans et elle la réclame à son chevet. 

Les souvenirs remontent à la surface...

 

Avec beaucoup de justesse et de réalisme, sans mots superflus, l'auteur nous conte alors son histoire (Enaid est l'anagramme de Diane). 

Vous lecteurs, êtes pris au piège et vous n'aurez qu'une seule hâte, celui de poursuivre votre lecture, pour savoir  pourquoi le sort s'acharne ainsi sur Enaid...

C'est pourtant une jeune trentenaire charmante et qui a tout pour être heureuse : elle est intelligente, jolie, drôle. Elle est très connue dans les médias ainsi qu'auprès des femmes qui boivent ses paroles et suivent ses conférences. Elle n'a pas peur de l'autocritique et sait faire preuve d'empathie. En plus elle nous amuse par ses réflexions emplies d'humour mais finement observées, à propos des hommes en général, et de son incapacité à les garder.  

 

L'histoire devient plus grave quand elle nous décrit son enfance d'enfant abandonnée par ses deux parents. Jean est un père aventurier et volage, qui voyagera beaucoup et disparaîtra de la circulation assez vite. Léna est une mère considérée comme incapable de s'occuper de sa petite fille. Elle sera déchue de ses droits parentaux, car travaillant la nuit comme hôtesse et se prostituant à l'occasion...

 

Recueillie par des grands-parents distants (elle apprendra plus tard qu'eux-même n'ont pas connu leurs propres parents), Enaid vit complètement "cloîtrée", sans amis,  tant ils sont inquiets de ce qui pourrait lui arriver. Ils ont surtout peur qu'elle suive l'exemple de sa mère.

Dans leur quête incessante pour la protéger, ses grands-parents décident de lui faire faire de l'équitation et la toute jeune fille va vivre-là ses meilleures années, entourée par des gens aimants et différents, car gays, dont la présence bienveillante rassure la grand-mère...

 

Mais Enaid subit un grave accident lors d'une compétition. Sa vie bascule alors, car sa simple fracture de la cheville devient pour elle un véritable parcours du combattant quand des années après, les spécialistes découvriront qu'une infection interne s'est propagée et a détérioré l'articulation, infection passée inaperçue car la douleur occasionnée était bien moindre que celle liée à la vie quotidienne de la jeune fille...

Sera-t-elle condamnée à se tenir à jamais sur un pied comme un flamant rose ? 

Entre-temps, la famille a quitté Paris pour Biarritz, où Enaid termine ses années lycée. Surdouée, elle a sauté deux classes, n'a aucun mal à suivre ni à réussir ses examens alors qu'elle fait constamment la fête. Elle découvre l'Espagne, ses plaisirs, sa liberté et ses boîtes de nuit tenues par l'ETA. La drogue semble y être distribuée avec largesse et la jeune fille y succombe. Elle se cherche et veut désespérément combler un vide et être aimée à tous prix. C'est l'adolescence et ses excès ! 

Après bien des bêtises et des péripéties, que je ne vais pas vous raconter en détails pour vous laisser les découvrir, Enaid repart pour Paris pour poursuivre ses études. Tombée amoureuse de son professeur, un bel italien qui lui donne des cours particuliers, elle va vivre à nouveau l'enfer. Il est bipolaire...

Comment est-ce possible que la loi de Murphy s'acharne ainsi contre elle ?

Il faudra bien qu'encore une fois même au fond du gouffre, Enaid trouve la force de se relever, car c'est une battante et elle va devoir puiser au fond d'elle-même le courage nécessaire pour s'en sortir... 

 

Mon avis 

 

Voilà un récit romancé raconté tout en pudeur et de façon totalement linéaire (sauf le début qui plante le décor de l'histoire et situe la jeune femme dans sa vie adulte d'aujourd'hui). 

"Les événements du livre sont vrais, mais mon regard est romanesque" confie l'auteur lors d'un interview accordé au Journal Grazia. 

L'histoire est émouvante, révoltante, drôle selon les moments. On sent que l'auteur parle avec sincérité et ne cache rien de ses faiblesses, de ses manques, de ses ressentis...

On se demande tout de même comment autant de malchance, peut se concentrer sur une seule et même personne.

Enaid n'a pas peur des épreuves qu'elle traverse même si certaines sont traumatisantes et si au cours du roman on la sent souvent fragilisée, voire dépressive. Elle lutte, elle se bat, elle ne baisse pas les bras...c'est sa force !

L'auteur sait employer les mots justes pour nous faire passer du rire aux larmes. La fin est tout à fait poignante et les mots qui se libèrent enfin, laissent espérer pour elle, un parcours de vie plus apaisé et empli d'optimisme, car cette jeune femme malgré sa fragilité apparente a tout d'une guerrière.

Le parallèle avec le flamant rose si fragile sur ses jambes et qui pourtant malgré tout se déplace avec beaucoup de grâce et une certaine dextérité, est tout à fait remarquable. 

 

Ce roman à la couverture si douce et poétique, n'a rien d'un roman feel-good comme certains pourraient le croire. S'il est empli d'humour, il est aussi très profond et constitue une réflexion remarquable sur les relations humaines modernes, comme par exemple la difficulté à s'engager de certains jeunes couples. Il donne envie de lutter, de changer le cours du destin, de ne jamais baisser les bras.

De ces propos emplis d'humanité se dégagent une grande force et une sincérité qui ne pourra que vous toucher. Les accidents de la vie sont inévitables, mais ils peuvent devenir notre force et nous permettre d'avancer si on les accepte et qu'on décide de continuer malgré tout à vivre. Tout est en fait question de regard...

 

Merci à Babelio et à l'éditeur de m'avoir permis de découvrir cet auteur que je ne connaissais pas en tant que telle...

Une belle découverte ! 

 

Pourquoi devrais-je l'accepter, cet impossible qu'un autre a décrété ? Qui a le droit de poser une limite à mon existence, à ce que je souhaite être, en se basant sur ses seules connaissances ? Ce qui me fait si mal, ce n'est pas seulement ma cheville, c'est que j'ai cessé d'être libre en subissant ce mot : "impossible".

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25 janvier 2018 4 25 /01 /janvier /2018 06:37
L'affiche du film

L'affiche du film

 

Actuellement, je ne vais que rarement au cinéma, alors qu'avant je ne pouvais pas passer un mois sans. J'étais abonnée dans un cinéma d'Art et d'Essai et je suivais de près l'actualité cinématographique, lisais des revues spécialisées et ne perdais pas une miette des reportages réalisés sur les différents festivals. Comme quoi on change dans la vie...

Il faut dire aussi que l'ambiance des cinémas a bien changé. Je sais "ça fait vieux jeu" de dire tout ça mais je ne crois pas être la seule à éprouver ce rejet actuel pour les salles obscures.

Bref,  quand j'ai vu l'article de Miss Fujii, qui est passionnée et nous tente souvent en nous parlant de tous les films qu'elle va voir dans sa jolie ville d'Istres, et que j'ai lu plus récemment celui de Marion, je me suis finalement décidée ! 

Il faut dire qu'en plus  (après j'arrête de vous raconter ma vie !) il y avait une séance spéciale dans mon petit village. La salle de spectacle qui tient lieu également de salle de cinéma était comble. Quel bonheur de ne pas aller en ville, braver les embouteillages, payer un parking et en plus de se retrouver avec plein d'amies...

 

L'histoire...

 

Romain Gary (1914-1980) est considéré comme un des plus grands écrivains du XXe siècle. Il a écrit "La promesse de l'aube" en 1960 et j'ai adoré lire ce roman autobiographique.

 

Dans le roman, comme dans le film, Romain Gary (de son vrai nom Roman Kacew) revient avec humour, un humour parfois grinçant, sur sa vie. Il nous retrace son enfance à Vilnius, en Pologne, une enfance marquée par la pauvreté et les difficultés familiales, les affronts subis et les moqueries de ses camarades, parce qu'ils sont juifs, puis leur exil vers la France lors de la montée de l'antisémitisme.

 

Lorsqu'ils s'installent à Nice, la vie devient plus facile mais cela ne dure pas car la Seconde Guerre mondiale se profile, et le jeune Romain devra rapidement interrompre ses études et laisser de côté ses ambitions littéraires, pour s'engager dans l'aviation et partir en Afrique...

 

Au-delà de l'histoire familiale et de la grande Histoire, Romain Gary  nous parle de Nina, sa mère, et de la relation fusionnelle qu'ils ont eu ensemble. Même si nous avons l'impression que le héros principal est Romain, c'est d'amour maternel qu'il est question, autant dans le film que dans le roman, et c'est ce qui en fait la force.

Nina a toujours cru en lui, car elle n'avait plus que lui, et voulait qu'il réalise ce qu'elle n'avait pas réussi à faire dans sa vie. Elle voulait qu'il devienne écrivain et elle lui avait prédit un destin fabuleux...il l'a eu !  

Car, à force de dire à tout le monde que son fils deviendrait quelqu'un, lui, n'a pas eu d'autre choix que de le devenir...

Son récit est un hommage vibrant à cet amour maternel incommensurable. Toute sa vie, même lorsqu'elle ne sera pas auprès de lui, c'est pour elle, Nina, et parce qu'elle l'a toujours soutenu quoi qu'il arrive, qu'il luttera et fera tout pour réussir. Mais ce soutien l'étouffera aussi et sera un fardeau très lourd à porter... 

 

L’humour a été pour moi, tout le long du chemin, un fraternel compagnonnage ; je lui dois mes seuls instants véritables de triomphe sur l’adversité. Personne n’est jamais parvenu à m’arracher cette arme, et je la retourne d’autant plus volontiers contre moi-même, qu’à travers le "je" et le "moi", c’est à notre condition profonde que j’en ai. L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive...
[extrait du roman]

 

Ce film a été pour moi un grand moment de bonheur ! 

Comme vous pouvez le voir sur l'affiche, il a été réalisé par Eric Barbier, avec Charlotte Gainsbourg, émouvante dans le rôle de la mère (Nina), et Pierre Niney dans le rôle de Romain (adulte).

En principe, je ne vais jamais voir un film inspiré d'un livre, car il ne correspond que rarement à ma propre imagination, et j'ai peur d'être déçue par l'adaptation forcément différente.  

Pour une fois, le scénario est très proche de l'histoire, même si bien sûr il ne raconte pas l'histoire en entier, et je dois reconnaître que l'ambiance est très bien rendue. Le côté intimiste, et les propos sonnent toujours juste. De nombreuses anecdotes sont reprises avec bonheur et les moments tragiques sont très réalistes et émouvants. 

 

Pierre Niney est fabuleux dans le rôle de Romain et il s'est approprié ce rôle de façon extrêmement touchante. 

Charlotte Gainsbourg, dont je ne suis pas une grande fan pourtant, joue son rôle de mère, passionnée, excessive et possessive de façon remarquable, et nous donne à voir un personnage qui sonne juste et qui nous touche...

 

Ce film est donc un bel hommage à Romain Gary qui a aussi écrit sous différents pseudonymes dont le plus connu est, Emile Ajar.

Voici le lien vers la seule chronique de cet auteur que j'ai réalisé sur mon blog. Il s'agit de "La vie devant soi", un autre roman que j'ai beaucoup aimé et pour lequel  l'auteur (sous le pseudo d'Emile Ajar) a obtenu le Prix Goncourt en 1975.  Il avait déjà obtenu le Prix Goncourt en 1956 pour "Les racines du ciel" écrit sous le nom de Romain Gary. 

Un auteur à découvrir sans tarder si vous ne l'avez pas encore fait et un film à voir donc, si vous en avez l'occasion, avant ou après la lecture du livre, l'un pouvant vous donner envie de découvrir l'autre... 

 

Il n'est pas bon d'être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c'est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours.

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10 avril 2017 1 10 /04 /avril /2017 06:30
Grasset, 2016

Grasset, 2016

J'ai choisi depuis longtemps de ne pas m'enfermer, de ne pas considérer les choses de manière figée, mais de prêter plutôt l'oreille à la rumeur du monde.
Je ne suis pas devenu écrivain parce que j'ai quitté mon pays natal. En revanche, j'ai posé un autre regard sur celui-ci une fois que je m'en suis éloigné (...)
Le déplacement a contribué à renforcer en moi cette inquiétude qui fonde à mes yeux toute démarche de création: on écrit peut-être parce que "quelque chose ne tourne pas rond", parce qu'on voudrait remuer les montagnes ou introduire un éléphant dans le chat d'une aiguille. L'écriture devient alors un enracinement, un appel dans la nuit et une oreille tendue vers l'horizon(...)
Je considère les rencontres insolites, les lieux, les voyages, les auteurs et l’écriture comme un moyen de féconder un humanisme où l’imaginaire serait aussi bariolé que l’arc-en-ciel et nous pousserait à nous remettre en question.

 

Cet essai, écrit par un amoureux de la langue française, débute par une carte...celle de tous les lieux dont il va nous parler dans son livre avec une mention spéciale pour trois endroits, le Congo où il est né et qui est le "lieu du cordon ombilical", la France où il a étudié qui est la "patrie d'adoption de ses rêves" et les USA et en particulier la Californie, "un coin depuis lequel je regarde les empreintes de mon errance", un lieu où il enseigne la littérature en faisant salle comble à chacune de ses interventions...

Dans ce livre qui se lit comme un roman, Alain Mabanckou nous fait voyager d'un pays à l'autre, d'un lieu à l'autre et d'une rencontre à une autre,  tout en nous contant comme il sait si bien le faire mille anecdotes toutes plus émouvantes, amusantes, surprenantes les unes que les autres.

 

Que ce soit dans un colloque, une conférence, une table ronde, un avion ou lors d'un festival...et même dans la rue, il nous fait part de ces rencontres qui l'ont marqué, lui ont parfois apporté des réponses ou ont été source d'inspiration pour ses romans.

Ainsi il lui est arrivé de s'endormir en pleine conférence alors qu'il attendait depuis longtemps d'écouter la parole de Le Clézio sur les peuplades oubliées dans le monde, d'interviewer dans l'avion de retour, Edouardo Manet,  de partager des recettes de cuisine avec Dany Laferrière rencontré à Montréal ou de discuter dans la rue, de sa descendance africaine avec un clochard de La Nouvelle-Orléans. 

 

Ce livre est un véritable hommage à la langue française, cette langue qu'il aime tant. Il nous prouve que le français n'appartient pas qu'à la France (c'est la seconde langue parlée dans le monde après l'anglais) et que la poésie est toujours vivante même si elle connaît une désaffection évidente. Elle apparaît aussi dans les romans que nous aimons, les contes que nous lisons à nos enfants, les pièces de théâtre que nous allons voir... "c'est le parfum qui enveloppe notre inspiration" dit-il dans la vidéo que je vous ai mis en bas de page. 

 

Mais au-delà de la langue c'est de culture qu'il nous parle...car la langue véhicule des pensées et des émotions différentes selon l'endroit, l'âge, ou le métier des personnes croisées. 

 

Nous rencontrons avec lui des gens célèbres :  Le Clézio, Edouard Glissant, Gary Victor, Dany Laferrière, Henri Lopes, Camara Laye, Mongo Beti, Bessora, Jean-Joseph Rabearivelo, Jacques Rabemananjara, Rachid O., Ernesto Sabato, Léonardo Padura, Jean Métellus et plein d'autres comme par exemple Sony Labou Tansi (Marcel Sony), un professeur d'anglais qui écrit en français dans son cahier à spirales...

Nous croisons aussi de parfaits inconnus qui ont en commun avec nous, d'aimer la langue française, ou des francophiles comme Douglas Kennedy qui prendra des cours de français pendant des mois, pour maîtriser la langue et pouvoir la parler avec les francophones rencontrés lors de ses voyages. 

 

Mais c'est avant tout, une sorte d'autobiographie où  Alain Mabanckou nous raconte sa vie à travers les autres...

On retrouve avec plaisir sa bienveillance, le ton non dénué d'humour, où la tolérance et le plaisir de la découverte de l'autre priment. 

Vous l'aurez compris c'est un livre empli de fraternité et d'humanité à lire que vous soyez amoureux de la littérature et de notre langue ou pas.  

Il se lit comme une longue confidence et tout au long de sa lecture vous aurez l'impression que c'est un ami qui nous parle de ses passions, de ses espoirs, et de ses découvertes.

De plus, il nous donne envie de faire connaissance avec les auteurs que nous ne connaissons pas...

 

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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 06:19
Anne Carrière, 2010 ; Poche 10/18 janvier 2016

Anne Carrière, 2010 ; Poche 10/18 janvier 2016

J'avais pensé que les démons reposeraient enfin. Je pensais que la rage et la haine que les hommes du Sud peuvent ressentir à l'égard de leur père, cette rage et cette haine si anciennes et si atroces qu'elles ne peuvent se décrire, je pensais que tout ce poids s'envolerait de mes épaules et que je serais libre.
Je ne l'ai pas été. Pas un jour. Pas une foutue heure.

On ne présente plus Robert Goolrick. Il s'est fait connaître en Europe suite à son talentueux premier roman traduit en français, "Une femme simple et honnête" que j'ai lu au printemps dernier, n°1 sur la liste du "New York Times", et dont une adaptation cinématographique doit sortir prochainement sur les écrans.

 

Depuis, je m'étais promis de tenter la lecture d'une autre de ses oeuvres et à défaut de trouver  "La Chute des Princes", Prix Fitzgerald 2015, ou "Arrive un vagabond", Grand Prix des lectrices de Elle en 2013, déjà empruntés par d'autres lecteurs de la médiathèque, j'ai pris négligemment "Féroces", son premier roman écrit, sans rien savoir de l'histoire...

Sans savoir que ce récit terrible, où l'auteur raconte son enfance en Virginie dans les années 50, me laisserait sans voix, dans l'incapacité de parler de cette histoire qui est la sienne pendant plusieurs jours car cela fait plusieurs jours que j'ai terminé cette lecture et je ne sais toujours pas que vous dire.

C'est en prenant du recul, et en me disant que ce récit intense où l'auteur nous raconte son enfance fracassée l'année de ses 4 ans, est avant tout une oeuvre littéraire d'une grande portée, que je me décide à en parler sur ce blog.

Lorsqu'on ne reçoit pas d'amour de ceux qui sont censés nous aimer, on ne cesse jamais de le rechercher, ensuite, comme un amputé à qui sa jambe coupée manque toujours, comme l'ancien fumeur qui tend encore la main vers son paquet après le déjeuner, quinze ans plus tard...

 

L'auteur vient de perdre son père et la famille a enterré ses cendres dans le jardin de la maison familiale, à côté de celles de la mère. Il a creusé lui-même la terre et se retrouve maintenant avec l'envie de parler de son enfance. 

Dans une première partie plutôt gaie, l'auteur nous dépeint sa vie dans une famille bourgeoise aux apparences tranquilles. Le père est professeur d'université, la mère s'occupe de son foyer et de ses trois enfants. 

 

C'est une famille très originale dans sa façon de vivre, un couple admiré par tous, qui sait organiser des fêtes joyeuses et recherchées.

Les vacances se passent chez les grands-mères comme pour tous les enfants. Il y a des jeux, des moments drôles qui décrivent très bien l'insouciance de la vie dans les années 50...

La famille est heureuse, pas forcément très riche mais elle ne manque de rien. On y soigne toujours les apparences, le père est charmant, la mère est d'une élégance exquise, les robes du soirs virevoltent, et les cocktails coulent à flot dans les gosiers assoiffés des fêtards...

Seul bémol, les parents rentrent souvent un peu trop alcoolisés malgré leur image de famille parfaite et les disputes font rage. 

 

Les enfants ont un seul interdit : NE JAMAIS PARLER D'EUX à l'EXTERIEUR, ni aux copains, ni à l'école.

Ne jamais parler des disputes des parents, de leurs remarques acides, de leur désamour pour ce fils qu'ils voudraient ne plus voir alors qu'ils adorent l'aîné et entourent leur fille de toute leur sollicitude.

Lui, c'est celui qui les empêche d'oublier le crime qu'ils ont commis sur lui...

C'est celui qui raconte...

C'est l'auteur. 

 

L'auteur alterne le récit de ses années heureuses, ou presque, avec celui de ses années de perdition, de beuveries, de problèmes psychiatriques, de drogue où dominent son envie de mourir et d'être aimé, ainsi que les soins à l'hôpital pour tenter de faire cesser les scarifications qu'il s'inflige...

 

J'était fatigué d'être un enfant. Fatigué de faire semblant d'être innocent, drôle et avenant, intelligent et tellement attachant.

J'avoue que j'ai été plutôt déroutée par ce récit autobiographique que l'auteur intitule pourtant "roman". Il nous offre un récit décousu, tout en désordre. Il revient tantôt sur son enfance, tantôt sur sa vie dissolue et déséquilibrée de jeune adulte, puis retourne à son adolescence....

 

Il se met souvent à nous raconter un de ses souvenirs, mais passe par mille autres anecdotes, pour ne pas avoir à le faire tout de suite, créant un malaise, nous empêchant de nous fixer sur l'événement en question, et bien sûr nous permettant de deviner qu'il a bien autre chose à nous révéler...

 

Le lecteur entre alors dans une phase de questionnement : l'intensité du récit est à son comble, au fur et à mesure que nous remontons dans le passé.

Lorsque l'auteur aborde le récit de son drame, j'ai failli lâcher ce livre, me demandant que faire de ces confessions, de cette violence, et de cette envie de mourir qu'il nous relate avec ses mots à lui...

 

Pourtant le ton employé par l'auteur est empli de douceur lorsqu'il parle de sa mère. On sent qu'il n'a jamais cessé de l'aimer, ni d'aimer son bourreau...

Mais pour comprendre pourquoi les maux (mots) mettent tant de temps à sortir, il m'a fallu poursuivre la lecture...à un moment je me suis même demandée pourquoi je le faisais. En fait le récit nous invite et nous incite à ne pas oublier...

 

L'auteur d'ailleurs nous interpelle à ce sujet, dans un tout dernier chapitre, absolument poignant il nous explique pourquoi il a décidé d'écrire ce livre... Et c'est une fois le livre refermé que le récit, remarquablement écrit par ce grand auteur américain, prend toute sa force.  

 

Il est hors de question que je vous dise "lisez-le" ou "ne le lisez-pas" non... c'est impossible, car l'auteur a eu besoin de raconter son histoire, besoin de casser l'image irréprochable en apparence de ses parents, besoin de ne plus taire ce qui l'a rendu si fragile et si incapable d'aimer, et que sa vie durant il a caché à ceux qui l'ont cotoyé.

Il a eu maintes fois l'impression d'assister à sa propre mort, tant il a été torturé par le passé. 

 

Comment ses parents ont-ils pu continuer à faire comme si...c'est la question en effet que l'on se pose en reposant ce livre, comme l'auteur le fait lui même dans ces pages terribles où il nous dit tout sur le drame de sa vie. 

 

C'est sur ce questionnement qu'on le referme, et la première moitié du livre qui nous était pourtant apparue si légère et presque raffinée, nous semble tout à coup glauque et tout à fait abjecte...

 

On a tendance à vouloir aimer sa famille. En fait, on a même tendance à le faire.
(...)
Même s'il nous arrive du mauvais.
Même si l'on choisit de couper les liens avec tout ce qui avait été pour nous "chez nous", pour redéfinir l'espace dans lequel on vit, les émotions qui nous paraissent les plus naturelles, notre manière d'aimer, on reste hanté par un sentiment persistant de deuil et d'admiration à l'égard des êtres que l'on a connus en premier et le mieux. Même si on ne leur adresse plus jamais la parole, ils demeurent nos premiers et nos plus purs amours. Il y a, pour chacun de nous, une époque où ils signifiaient tout.
Parfois, cette époque dure toute notre vie. Elle est aussi éternelle que notre souffle. Elle ne s'altère ni ne meurt.
Parfois, elle prend fin à un âge très précoce. On n'y peut rien. Il arrive des choses.

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24 septembre 2016 6 24 /09 /septembre /2016 06:35
Gallimard / Du monde entier, 2016

Gallimard / Du monde entier, 2016

C'est si facile de parler de moi sans Lila ! Le temps s'apaise et les faits marquants glissent au fil des années, comme des valises sur le tapis roulant d'un aéroport : je les prends, je les mets sur la page, et c'est fini.
Raconter ce qui lui arriva pendant ces mêmes années est plus compliqué. Alors le tapis roulant tout à coup ralentit, puis accélère, prend un virage trop serré et sort des rails. Les valises tombent et s'ouvrent, leur contenu s'éparpille ici et là. Certaines de ses affaires finissent mêlées aux miennes, je suis obligée de les ramasser puis de revenir sur la narration qui me concerne...

 

"Le nouveau nom" est le tome 2 de la saga intitulée "L'amie prodigieuse" dont le quatrième tome vient de paraître en Italie et le troisième bientôt en France. 

 

Nous avions laissé Lila le jour de son mariage avec Stefano, le riche épicier. Elle est sur le point de partir en voyage de noces, puis de s'installer dans le superbe appartement acheté par son mari, loin du quartier. Mais la fête tourne au drame quand elle s'aperçoit que Stefano lui a menti en s'associant en cachette avec Marcello et Michele Solara,  les deux camorristes du quartier qu'elle déteste depuis toute petite. Car elle ne peut plus nier que la camorra règne sur le quartier et surtout que son frère, son père et son mari n'en sont que de tristes victimes...

 

Déçue, elle prend alors en grippe Stefano, le rejetant avec violence et provoquant coups et scènes conjugales sans fin.

Pourtant elle accepte de travailler dans la nouvelle épicerie qu'il a ouverte depuis peu, suscitant la jalousie de sa belle-soeur, puis dans le magasin de chaussures ouvert en ville par les frères Solara.

 

C'est alors que, désespéré qu'elle ne lui donne pas de fils, Stefano décide de lui payer des vacances au bord de la mer. 

Lenù, qui avait été tenue à distance par Lila parce que celle-ci ne voulait pas lui montrer les marques de coups dûes aux violences conjugales, est invitée à quitter son emploi d'été à la librairie pour l'accompagner. La mère et la belle-soeur de Lila sont aussi du voyage. 

Voilà que les deux amies retrouvent à Ischia, le beau et mystérieux Nino dont Lenù est amoureuse depuis qu'elle l'a croisé dans les couloirs du lycée.

Lila, libérée de son époux, va peu à peu tomber sous le charme du jeune homme qui l'aime depuis sa tendre enfance à l'époque où il habitait encore le quartier.  Elle ne va pas hésiter une seconde à user de ses charmes pour le conquérir.

Lenù arrivera à un tel point de jalousie que leur belle amitié va voler en éclat ! Car malgré sa réussite scolaire, obtenue grâce à son sérieux et son assiduité, elle doute toujours autant  d'elle-même.

 

Leur chemin de vie les sépare...

 

Lila s'aperçoit que sa vie va prendre un autre tournant, qu'elle s'est mariée trop jeune et que, en voulant vivre l'amour fou, elle s'est précipitée encore une fois sans réfléchir. 

Tandis que Lenù au contraire, se rend compte que, vu son milieu d'origine, elle n'est rien, comparée à ses camarades de l'école normale pour qui la réussite est évidente et obligatoire. Elle se déprécie et déprime, multiplie les flirts sans lendemain depuis que sa relation avec Lila est devenue conflictuelle.

 

 

J'avais vite compris que Franco et sa présence avaient occulté la réalité de ma condition sans la changer...J'aurais toujours peur : peur de dire ce qu'il ne fallait pas, d'employer un ton exagéré, d'être habillée de manière inadéquate, de révéler des sentiments mesquins et de ne pas avoir des idées intéressantes.

 

Mais c'est sans compter sur des talents inconnus qui vont la révéler au monde qui l'entoure. La réussite en effet, se profile à l'horizon...

 

 

Voilà un second tome qui met à mal l'amitié des deux jeunes femmes. 

L'immense besoin d'être aimée et reconnue de Lila, l'amène à commettre de graves erreurs. Lenù par contre va prendre ses distances et ne pas chercher tout de suite à la revoir.

 

La violence est encore terriblement présente. Toutes les relations humaines sont exacerbées et les personnages entretiennent des rapports passionnels.

Les personnages secondaires sont toujours présents mais certains vont être plus importants que d'autres, qui tombent un peu dans l'oubli au fur et à mesure que Lenù s'éloigne de son quartier...

 

Les deux jeunes adolescentes sont devenues des jeunes femmes prêtes à tout pour connaître le bonheur, échapper à leur condition et se sentir enfin libres.

 

...le peu de fois où je les avais vu ensemble, j'avais toujours été surprise. Quelque chose d'indéfinissable passait entre eux qui, confusément, devait venir de l'enfance. Je crois qu'elle avait confiance en Enzo, elle sentait qu'elle pouvait compter sur lui. Quand le jeune homme prit sa valise et se dirigea vers la porte restée ouverte, elle hésita un instant et puis le suivit.

 

Avec force et sensibilité, l'auteur nous décrit ce monde rigide des années 60 où les traditions prédominent, alors que pointent en Europe les prémisses de la libération des femmes qui elles aussi veulent être des êtres libres de leur vie. 

Les deux amies ont trouvé toutes deux leur propre méthode pour briser le déterminisme social qui leur colle à la peau. 

 

L'originalité de ce tome réside à nouveau dans les relations entre les deux amies, les conflits qui les opposent et les moments forts qui les rapprochent, ainsi que les détails de leur vie quotidienne.

L'auteur nous livre ici une analyse pertinente du rôle et du poids du déterminisme social dans leur destinée. 

 

J'avais intégré l'acharnement méthodique de la recherche universitaire qui soumet à la vérification la moindre virgule, ça oui et je le démontrais lors des examens ou dans le mémoire que je rédigeais. Mais de fait, je demeurais complètement démunie, acculturée à l'excès, privée de cette cuirasse qui leur permettait, eux, d'avancer d'un pas tranquille. Le professeur Airota était un dieu immortel qui avait donné à ses enfants des armes magiques bien avant la bataille.

 

Le récit est construit à la perfection : tous les événements s'enchaînent et le lecteur avale cet énorme tome de 554 pages sans s'en apercevoir.

C'est donc encore une fois, un témoignage très fort qui décrit bien le prix à payer par les jeunes femmes pour avoir le droit de s'émanciper mais qui heureusement n'est pas dénuée d'espoir et nous donne envie de lire la suite de la saga. 

Dans l'inégalité, il avait quelque chose de beaucoup plus pervers, et maintenant je le savais. Quelque chose qui agissait en profondeur et allait chercher bien au-delà de l'argent...

Dans quelques mois, il existerait du papier imprimé, cousu et collé, rempli de mes mots et avec mon nom sur la couverture-Elena Greco, moi, le point de rupture d'une longue chaîne d'analphabètes ou de semi-analphabètes, un nom obscur qui brillerait maintenant pour l'éternité.

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3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 06:14
Gallimard / Scripto, 2009

Gallimard / Scripto, 2009

Un coup de blues...n'hésitez pas à vous plonger dans les nouvelles de Roald Dahl. 

 

Ce recueil, traduit par Jean-François Ménard s'adresse d'abord aux ados et c'est l'occasion à cette rentrée des classes de leur rappeler que cet auteur, qu'ils connaissent tous pour avoir lu la plupart de ses livres, ou vu des films adaptés de ses livres, aurait eu 100 ans cette année.

 

Mais c'est un recueil intéressant aussi pour les adultes car il contient deux récits autobiographiques et inédits, et deux fictions, résumant à eux quatre toutes les qualités de ce grand écrivain.

 

 

"Le cygne" est une nouvelle très dure qui met en scène la cruauté de l'enfance. Deux pré-ados, armés et jouant aux durs, terrorisent un troisième plus faible mais non idiot. Jusqu'où ira leur méchanceté et leur sadisme...

 

Peter Watson, attaché entre les rails, savait à présent qu'ils n'allaient pas le libérer. Ces deux-là étaient des fous dangereux. Ils ne vivaient que dans l'instant, jamais ils n'envisageaient les conséquences de leurs actes...
Il se tint immobile, considérant ses chances de s'en sortir. Elles étaient plutôt bonnes...

 

Dans "La merveilleuse histoire d'Henri Sugar", vous découvrirez comment cet homme riche qui n'a jamais travaillé et s'ennuie dans sa petite vie étriquée, va décider de prendre exemple sur un yogi qui a le pouvoir de voir les objets, les yeux fermés.  

Après des mois d'entrainement, Henri Sugar va réussir à gagner beaucoup d'argent en jouant dans les Casinos du monde entier...

C'est mal me direz-vous.

Et bien... vous vous trompez !

 

 

C'était avec des jeux aussi bêtes qu'Henry et ses amis essayaient de vaincre l'ennui mortel qu'ils éprouvaient à être à la fois riches et oisifs. Henry lui-même, comme vous l'avez peut-être remarqué, n'hésitait pas à tricher un peu avec les amis lorsque l'occasion s'en présentait.
...
A présent que vous avez une idée générale du genre d'homme qu'était Henri Sugar, je peux commencer mon histoire...

 

Dans "Coup de chance" qui a donné son titre au recueil, l'auteur nous explique comment par hasard, et grâce à des rencontres déterminantes, il est devenu écrivain pour notre plus grande chance à nous, lecteurs...

 

Il évoque son enfance difficile en pensionnat et nous amuse en nous transcrivant les remarques de ses professeurs d'anglais.

Puis il évoque sa vie d'adulte jusqu'à sa rencontre avec C.S. Forester. 

 

J'ai encore tous mes bulletins scolaires de cette époque, plus de cinquante ans après, et je les ai relus un par un, essayant d'y découvrir un indice prometteur pour un futur écrivain de fiction. La première matière à regarder était évidemment la composition anglaise. Mais, dans cet exercice, je n'avais suscité à l'école primaire que des commentaires plats et neutres, à part un seul qui attira mon attention...."Voir le commentaire à la rubrique boxe".

 

Dans la dernière, "C'est du gâteau" écrite en 1942, et qui l'a révélé comme écrivain, il relate son accident d'avion, alors qu'il était pilote de chasse pour la R.A.F. et qu'il survolait la Libye durant la seconde guerre mondiale, ainsi que son séjour à l'hôpital...

 

C'était une voix de femme.
- Vous avez trop chaud, maintenant, dit-elle, et je sentis une main qui essuyait mon front avec un mouchoir. Il ne faut pas que vous vous mettiez dans des états pareils.
Elle disparut et je ne vis plus que le ciel, qui était d'un bleu pâle. Il n'y avait pas un seul nuage et les chasseurs allemands étaient partout. Ils étaient au-dessus, au-dessous, de tous les côtés, je ne pouvais aller nulle part, je ne pouvais rien faire...

 

Les deux nouvelles de fiction sont excellentes, à la fois poétiques, drôles, emplies de suspense, émouvantes et pleines de malice...du grand Roald Dahl. 

Les deux récits autobiographiques nous interpellent : Comment peut-il parler ainsi de lui-même, avec un tel recul, nous émouvoir tout en nous faire rire de ses (més)aventures  ?

 

A lire à partir de 13-14 ans...surtout si vous n'avez jamais rien lu de lui, et sinon pour simplement lui rendre hommage.

 

 

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7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 06:45
Editions Gallimard, 2011

Editions Gallimard, 2011

 

 

Le narrateur (sans nul doute l'auteur), enfant de la ville, se souvient de l'été de ses 10 ans alors qu'il passe les vacances avec sa mère sur l'île où la famille a l'habitude de séjourner chaque année.

 

Cette année-là, son père n'est pas présent car il est parti en Amérique, son rêve de toujours.

 

Et cet été-là, bien sûr, rien ne se passe comme d'habitude. 

 

Il y a les baignades quotidiennes...mais sans son père et sa soeur, ce n'est pas pareil et le jeune garçon se sent seul.

 

Il est obligé de travailler ses maths pour repasser l'examen à la rentrée, donc il a du mal à se sentir réellement en vacances et, ce sujet est une pierre d'achoppement constant avec sa mère.

 

Sa mère se sent seule et abandonnée. Elle va avoir pourtant, elle-aussi, des décisions importantes à prendre : elle devra choisir entre quitter son Italie natale et émigrer en Amérique pour rejoindre son mari, celui-ci a en effet trouvé du travail là-bas et il aimerait bien que sa famille le rejoigne.

 

Le narrateur est très jeune mais cet été-là, il va découvrir ce que cache le mot "amour" : il embrasse une fille pour la première fois !

 

Mais, à cause de ça, le jeune garçon se fait passer à tabac par trois ados plus âgés que lui, agressifs et surtout jaloux que les beaux yeux de celle que l'auteur surnomme "la fillette", se soient posés sur quelqu'un d'autres qu'eux...

En fait, le narrateur offre son corps de gamin aux coups des trois assaillants, car il est persuadé que c'est uniquement par la souffrance que son cocon d'enfant peut laisser la place à celui d'un jeune adulte en devenir...

 

Heureusement, ce qu'il aime aussi par-dessus tout c'est lorsque les pêcheurs du village l'emmènent avec eux en mer et lui apprennent les rudiments de leur métier. Eux font confiance à l'enfant de la ville. Ils le prennent au sérieux et avec eux, forcément, il sait apprendre à grandir...

 

 

C'est la première fois que je lis un roman de cet auteur et je l'avoue, je suis conquise.

 

Comment fait-il pour, avec cette histoire toute simple, d'un ado (lui-même sans doute) en proie aux premiers tourments de la pré-adolescence...faire un petit chef d'oeuvre autour des thèmes de la cruauté, de l'esprit de vengeance, de l'amour, de ce mal-être ressenti à cause de ce corps qui reste si petit, alors que l'esprit voudrait tant s'envoler vers d'autres horizons...

 

C'est un roman initiatique et autobiographique court, mais très fort qui m'a permis de découvrir un auteur dont  j'avais entendu parler maintes fois, surtout par Mimi du blog "Mes petites boîtes" mais que je n'avais jamais testé.

Sur son blog, Mimi vous présente d'ailleurs trois titres différents de l'auteur et je vous invite à aller lire ses supers chroniques.

 

Le regard que l'auteur porte, devenu adulte, sur lui-même alors qu'il n'avait que dix ans, est tout à fait remarquable, empli de pudeur, réaliste et souvent même cruel, mais merveilleusement nostalgique et plein de tendresse...

Il revisite son enfance, l'amour qu'il a porté à sa famille et à ses parents, les choix de vie qu'ils ont fait pour lui et qui ont déterminé le reste de sa vie à lui.

 

Un auteur à suivre, c'est entendu, ce que j'aurais dû faire depuis longtemps ! 

 

À travers l’écriture, je m’approche du moi-même d’il y a cinquante ans, pour un jubilé personnel. L’âge de dix ans ne m’a pas porté à écrire, jusqu’à aujourd’hui. Il n’a pas la foule intérieure de l’enfance ni la découverte physique du corps adolescent. À dix ans, on est dans une enveloppe contenant toutes les formes futures. On regarde à l’extérieur en adultes présumés, mais à l’étroit dans une taille de souliers plus petite.

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15 novembre 2015 7 15 /11 /novembre /2015 08:44
Camille, mon envolée / Sophie Daull

Difficile de trouver les mots justes pour parler de ce livre tant il est émouvant.

J'ai eu envie de l'emprunter ce qui reste un mystère car j'ai toujours eu du mal à lire ce type de livre.

Mais il se trouve que j'ai autour de moi plusieurs personnes qui ont vécu des drames similaires...  C'est donc en pensant à elles que je l'ai fait.

Je dédie cette chronique à Muriel qui a perdu son fils dans des circonstances quasi identique, à Monique, à Martine et à celles et ceux que je ne connais pas mais qui ont vécu pareille souffrance...

Leurs enfants étaient trop jeunes pour mourir. La mort d'un enfant  n'est jamais dans l'ordre des choses de la vie.

 

Je ne savais pas en lisant ce livre cette semaine, ni en programmant cette chronique, ce dimanche, que la France serait en deuil...

 

 

Ces derniers jours avant noël semblait des jours comme les autres. Aussi lorsque Camille, 16 ans, se plaint de maux de tête et de courbatures tout le monde pense à une simple grippe, d'autant plus que la fièvre est au rendez-vous.

Sa mère, Sophie Daull, s'inquiète. Camille n'est pas du style à être douillette, or elle se plaint de douleurs intolérables.

 

Les médecins, le SAMU, le service des urgences de l'hôpital, tout le monde s'accorde pour penser à la grippe et même au virus H1N1. Tous prescrivent une simple ordonnance de doliprane et recommande le repos. Mais l'état de Camille s'aggrave...

Dans son coeur de mère, l'auteur s'affole.

Elle a de mauvais pressentiments (ce qu'elle appelle dans le livre des "mauvaises pensées"). 

Et s’il s’agissait de quelque chose de plus grave ?

Lorsqu'enfin, sous la pression de ses appels désespérés, le SAMU revient...il est trop tard.

Camille meurt au cours de son transport à l’hôpital. Son coeur s'est arrêté de battre.

 

Dans les semaines qui suivent sa mort, sa mère se met à écrire pour raconter la survie, les préparatifs de l'enterrement, les amis et la famille effondrés, trouver un sens à l'inexplicable et l'inacceptable.

 

Écrire pour ne pas oublier Camille, sa vie pétillante de jeune fille de 16 ans, les fous rires, les moments de complicité mais aussi les engueulades...

Écrire pour rester debout et tenter de survivre à la perte de son enfant mais aussi la faire vivre encore un peu auprès d'eux, à travers sa plume, pour que sa présence soit encore pour longtemps dans les pensées des vivants.

 

C'est un texte magnifique et bouleversant, douloureux à lire qui va au delà du simple témoignage car il est ponctué de poésie, de tendresse, d'humour et de vie.

L'auteur ne s'apitoie jamais sur elle-même. Le livre ne tombe jamais dans le pathos. D'ailleurs elle ne dit jamais "je" mais emploie le "tu" qui montre bien qu'elle écrit à Camille, que c'est à elle et non pas à nous qu'elle s'adresse.

 

Le "roman" est construit avec intelligence et montre que l'auteur, qui nous livre là son premier écrit, possède un vrai talent d'écriture.

La narration alterne du présent (quelques semaines après...) au passé (la terrible semaine de la maladie de Camille à son enterrement) ce qui permet au lecteur de souffler. 

Après la dernière page, il reste au fond de nos coeurs LA  terrible question...Camille aurait-elle pu être sauvée ? Hélas, même le corps médical ne peut y répondre.

 

Ce premier "roman" est celui d'un véritable écrivain. Sophie Daull pense ne pas s'arrêter là. Elle a encore des mots à nous offrir et sa vie professionnelle a pris un autre tournant depuis que Camille n'est plus là.

 

Ce qui rend ce "roman" encore plus déchirant est de savoir que l'auteur, le dédie non pas à sa fille mais à sa propre mère qu'elle a retrouvée sauvagement assassinée, en 1985, alors qu'elle-même n'avait que 20 ans et sa mère 45...victime d'un crime passionnel.

"La mort de ma mère, aujourd’hui, je la vois comme un “entraînement” pour celle de Camille", analyse Sophie Daull.

Pour mieux connaître l'auteur, lire l'interview de "Toute la culture" ICI.

 

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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 14:55
Un amour impossible / Christine Angot

Je n'avais jamais rien lu de Christine Angot car je n'aime pas vraiment les déballages familiaux même si les histoires vraies me touchent souvent.

Et surtout, j'avais tellement entendu de critiques à son sujet !

 

Je sais que dans au moins deux de ces précédents romans : "L'inceste" en 1999 et, "Une semaine de vacances", en 2012, elle a abordé le sujet de l'inceste, traumatisme de son enfance et qu'elle a été accusée de profiter d'un filon "racoleur". 

 

Mais il m'a semblé aussi qu'il était de bon ton dans le monde littéraire de la critiquer.

 

Dans son dernier livre très intimiste, elle revient sur ce sujet encore trop souvent tabou qu'il est très difficile de traiter en littérature, tant il est douloureux pour ceux qui en parlent et pour ceux qui le reçoivent.

Parce que j'ai connu des ados qui avaient été traumatisés par l'inceste ce qui nuisait, non seulement à la construction de leur personnalité, mais à leur scolarité, à leur capacité d'aimer et d'être aimés et donc, à leur vie entière, je trouve admirable que l'auteur ait le courage de se livrer, dans des écrits qui seront lus par des milliers de personnes mais qui pour elle, on le comprend, représentent, une certaine forme de libération. 

 

Autour de moi je n'ai eu que critiques plutôt virulentes à son sujet...voire mépris pour mon choix de lecture ?! Ce qui n'a fait que me donner envie de poursuivre (je l'avoue, j'ai parfois l'esprit de contradiction). 

J'avoue aussi au final qu'elle m'a bluffée moi qui la découvre aujourd'hui sans presque aucune connaissance de son style d'écriture et sans arrière-pensée. Je ne l'ai jamais vu sur un plateau TV (même chez Ruquier !), ni écouté dans un interview à la radio... Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi, cela ne s'est jamais trouvé, c'est tout.

 

Alors qu'elle était très critiquée lors d'une rencontre littéraire dans une médiathèque de ma région, j'ai demandé à la bibliothécaire, pourquoi alors elle achetait ce livre s'il était si "nul" que ça. Elle a avoué, d'abord ne pas l'avoir lu ce que je peux comprendre vu l'étendue de la parution littéraire, mais savoir d'avance que ce livre serait très demandé par les lecteurs.

 

Alors pourquoi les gens aiment-il lire Christine Angot ?

Je pense tout simplement, sans aller chercher plus loin, que c'est parce que son histoire les touche. Les lecteurs et lectrices ne sont pas idiots. Certains peut-être le font par simple curiosité, d'autres parce qu'elle parle de façon réaliste...

Bref, j'aime me faire ma propre idée et je découvre donc l'auteur à travers ce dernier livre qui, pur hasard pour moi car je viens de l'emprunter à la médiathèque, vient d'obtenir lundi dernier le Prix Décembre 2015, un prix moins connu que les autres prix décernés cette semaine, mais qui rapporte tout de même à l'auteur 30 000 €.

 

Christine Angot prend ainsi sa revanche contre les nombreuses critiques littéraires qui ne lui ont jamais fait de cadeau dans le passé.

Elle est l'auteur d'une vingtaine de romans dont certains ont été dotés de prix comme par exemple, "Une partie du coeur" et "Les Désaxés" (Prix France Culture 2005), "Rendez-vous" (Prix de Flore,  2006) et "Une semaine de vacances" (Prix Sade, 2012 qu'elle a refusé).

 

L'originalité de son dernier roman, "Un amour impossible" est qu'elle ne fait pas de son père, l'auteur du "crime", le personnage principal, ni de l'inceste, d'ailleurs, le sujet principal. Le mot même "inceste" n'est jamais prononcé, les détails jamais énoncés. C'est Rachel, sa mère qui est le personnage central du livre, SA mère, qui pendant longtemps lui apparaîtra comme fautive...parce qu'elle n'a pas su voir, pas su parler, pas su se révolter, face au drame vécu par sa fille.

 

Le roman débute par le récit de la rencontre entre ses parents dans les années 50 à Châteauroux.

Dès la première phrase le lecteur comprend que la rencontre entre Rachel, très belle, mais issue d'un milieu modeste qui travaille à la Sécurité sociale comme simple dactylo et Pierre, son père, qui est issu d'un milieu bourgeois, parle plusieurs langues et "après de longues études" commence à peine à travailler à 30 ans (il est traducteur à la base militaire américaine), ne pourra pas durer : ils sont de deux milieux sociaux trop différents...

 

Follement amoureuse, Rachel sait dès le départ qu'ils ne se marieront pas. Elle l'accepte sans discuter comme elle acceptera l'enfant qui arrivera, puis la séparation inéluctable...

Elle n'est pas de son milieu, certes et ferait "tâche" dans sa famille et en plus elle est juive ce qui dans ces années d'après guerre, n'est pas convenable dans une famille parisienne d'origine alsacienne comme celle de Pierre.

Rachel, elle-même abandonnée par son père, parti lorsqu'elle avait 4 ans, vit seule avec sa mère qui accepte l'enfant à naître...

Christine est une petite fille adorable et aimante. Elles vivent heureuses dans la petite maison vétuste au jardin magnifique qui va jusqu'à la rivière, et restent ensemble jusqu'à la mort de la grand-mère qui va les obliger à vendre la maison et à s'installer dans un immeuble.

 

Pendant longtemps Pierre ne prendra aucune nouvelle, ne versera aucune pension pour Christine, refusera de la reconnaître et de lui donner son nom. Rachel ne veut rien demander. Mais, lorsqu'il reprendra contact épisodiquement, pour venir les voir une fois par an et passer la journée avec elles, chaque fois, Rachel en sera heureuse.

 

Elle ne regrettera pas d'avoir déménagé pour se rapprocher de lui qui travaille maintenant à Strasbourg. Même si toutes deux se sentent souvent seules loin de leurs connaissances et famille restés à Châteauroux.

 

Christine est devenue subitement une adolescente révoltée et agressive. Elle reproche constamment à sa mère ses erreurs de grammaire, ses manières, son manque d'érudition. Elle prend plaisir à la diminuer et l'humilier, la comparant trop souvent à son père qu'elle voit de plus en plus souvent, qui l'emmène pour le week-end et la sort au restaurant.

Un jour André, un ami de la famille, explique à Rachel ce qui se passe réellement entre Pierre et Christine, lorsqu'ils sont seuls...Le choc est immense : Rachel en tombe malade.

Elle est effondrée car elle n'a rien vu ! Elle qui était si heureuse que Pierre reprenne contact avec elle et voit sa fille...

 

Depuis que Rachel est au courant, Christine lui en veut de plus en plus : parce qu'elle n'a  rien vu, rien  fait et rien dit...ni trouver les mots pour en parler.

Elle n'arrive même plus à l'appeler "maman"...

Cela durera pendant des années.

Envolée leur ancienne complicité...

L'amour entre une mère et sa fille n'est donc pas intemporel ?

 

 

 

 

Ce que j'en pense

 

Dans ce roman, l'auteur nous parle d'abord d'amour maternel, de tendresse infinie, de la complicité entre Christine et sa mère, de l'amour fusionnel qu'elles partagent toutes les deux, ...un amour qui deviendra impossible au fur à et mesure que Christine grandit et qui ne pourra renaître qu'une fois les années passées et le pardon possible.

 

L'auteur nous parle aussi de l'amour et de l'admiration sans bornes de Rachel pour Pierre (autre amour impossible), de la difficulté pour sa mère, de sortir de l'emprise psychologique de son père, car il s'agit bien de cela : Rachel est très amoureuse et littéralement fascinée par le monde érudit et bourgeois de Pierre. Elle accepte tout de lui : vivre sans lui, élever sa fille toute seule en étant mère-célibataire, ce qui n'était pas facile en ce temps-là, ne pas se marier, et pendant longtemps ne pas s'attacher à quelqu'un d'autre...

 

Lorsque Pierre reprend contact et que de véritables retrouvailles ont  lieu à l'adolescence de Christine, Rachel pense que cela ne peut que lui faire du bien de connaître son père : elle est très heureuse ce qui l'aveugle complètement.

Le lecteur sait pourquoi Pierre s'est rapproché d'elles, mais l'auteur ne le dit pas...pas tout de suite. On ne sait pas exactement quand tout cela se produit...et  on ne l'apprendra qu'à la fin du roman, ce qui rend encore plus machiavéliques, les actions du père.

 

Son manque de respect pour Rachel malgré l'amour qu'elle lui porte, s'oppose à la teneur de ses lettres, toujours très polies, voire gentilles dans lesquelles il apparaît comme un vrai gentleman, mais pas du tout comme un érudit.

Le lecteur est d'ailleurs surpris qu'il s'exprime ainsi. On dirait qu'il écrit à quelqu'un intellectuellement diminué ou beaucoup plus jeune...

 

Christine, arrivée à l'âge adulte, sera capable d'analyser le comportement machiavélique de son père et des relations malsaines qu'il entretenait avec Rachel, qui elle aussi, était sous une autre forme, une victime.

Elle arrivera à s'exprimer sur le mal qu'il lui a fait...sans animosités ni rancoeur.

Elle comprend alors que sa mère avait tant perdu confiance en elle-même, et dans leur amour fille-mère, qu'elle ne pouvait plus avoir confiance dans sa perception des choses, ne pouvait pas comprendre la différence entre une crise d'adolescence normale et un rejet profond lié à un traumatisme.

C'est stupéfiant !

La narratrice (l'auteur donc)  est persuadée finalement que sa mère a fait ce qu'elle a pu si on regarde d'où elle venait, pour évoluer avec son temps et néanmoins s'émanciper, tout en gravissant les échelons de l'échelle sociale.

Les dernières pages éclairent d'un jour nouveau toutes les précédentes...

 

Certaines choses sont surprenantes : le ton que Pierre emploie dans ses lettres ainsi que le vocabulaire et la banalité de ses propos qui contrastent avec son érudition ; le détachement de la narratrice quand elle parle de sa mère : elle emploie "elle" ; les dialogues entre mère et fille qui, eux aussi peuvent sonner très justes par moment puis devenir improbables, l'instant suivant.

Le style de l'auteur est très réaliste mais parfois trop haché : elle alterne les styles d'écriture, ce qui rend le récit moins fluide.

Les dialogues reproduisent au plus près, jusque dans leur écriture parfois phonétique, répétitive, sans ponctuation ou au contraire, ponctués de points d'exclamations, les mots qui ont peut-être été dits réellement ou auraient pu être dits, qui ont été imaginés partiellement ou en totalité, ou retrouvés parmi les souvenirs de l'auteur.

Ces dialogues très imagés alternent avec des descriptions précises des lieux, des rencontres, des situations...

 

On a reproché à l'auteur d'écrire comme elle parle... mais cela ne m'a pas vraiment gêné, ni surprise car cela donne davantage de réalisme à son propos.

N'oublions pas que sa mère est d'un milieu social modeste et s'exprime simplement, comme beaucoup de gens autour de nous, ce qui n'en fait pas pour autant des êtres inintéressants.

 

Est-ce que le monde littéraire reprocherait à Christine Angot d'être originaire d'un milieu modeste ?

 

Heureusement d'après le journal libération ce dernier roman est "le roman par lequel bien des lecteurs se réconcilieront avec Christine Angot."

 

J'ai donc apparemment bien fait de commencer par celui-là...car il a su me toucher.

 

 

 

 

A NOTER

 

En primant ce roman autobiographique (ou d'auto-fiction), c'est une façon de nous rappeler qu'environ 20 % des femmes et 5 à 10 % des hommes, dans le monde, disent avoir subi des violences sexuelles dans leur enfance. [Sources OMS]

Aujourd'hui en France, on considère que les chiffres sont d'un enfant sur 24, victime d'inceste et je ne parle pas des autres violences sexuelles...

De plus, le plus souvent à l'âge où ils pourront s'exprimer et où ils auront le courage de porter plainte, il y aura prescription et impossibilité de prouver les faits, comme l'explique très bien l'auteur dans l'interview accordée au Monde "Il n'y a pas de vérité hors de la littérature" à consulter ICI.

 

Vous en doutiez ?

Un amour impossible / Christine Angot

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14 juillet 2015 2 14 /07 /juillet /2015 09:44
Le Château de ma mère / Marcel Pagnol

 

Ce roman qui fait partie des "Souvenirs d'enfance" de l'auteur est la suite de "La gloire de mon père".

 

La chasse continue...Tous les matins Jules et Joseph réveille le petit Marcel qui s'habille en silence pour ne pas réveiller Paul, son petit frère. Il a un rôle important maintenant puisqu'il les aide à rabattre le gibier.

 

Un matin alors que Marcel s'approche d'un oiseau pris au piège, il fait la connaissance de "Lili, des Bellons", le fils de François, le paysan qui les a aidé à transporter leurs meubles au début des vacances.

 

"Hé ! l'ami !" Je vis un garçon de mon âge qui me regardait sévèrement.

"Il ne faut pas toucher les pièges des autres, dit-il. Un piège, c'est sacré !

- Je n'allais pas le prendre, dis-je. Je voulais voir l'oiseau".

Il s'approcha : c'était un petit paysan. Il était brun, avec un fin  visage provençal, des yeux noirs, et de longs cils de fille." (p.12)

 

Lili et Marcel deviendront de grands amis.

 

Ensemble les deux garçonnets vont courir la campagne, poser des pièges et rapporter leur butin quotidien à la maison.

Lili fait découvrir à Marcel des endroits secrets comme le passage à travers la montagne du Taoumé et la grotte du "Grosibou" où ils se réfugient un jour d'orage, mais ne dévoilera jamais l'emplacement des sources...

Lili lui apprend les plantes sauvages de la garrigue, les salades et les champignons, les oiseaux et les autres animaux sauvages.

Marcel, en échange, lui parle de la ville, de ses lumières... Lili reste souvent pour manger avec eux et participe ainsi à la vie de famille.

 

Mais octobre et la rentrée des classes approchent. La veille du départ, Marcel est bien décidé à partir se cacher dans la montagne pour y vivre en ermite. Il organise avec Lili sa retraite dans la grotte du "Grosibou". Les deux amis se mettent en route dans la nuit courageusement...

 

Mais, mystérieusement, les éléments s'en mêlent : des ombres les suivent, des bruits bizarres et inconnus les font sursauter et finalement, la présence dans la grotte du grand duc aux serres crochus pouvant à tout instant leur crever les yeux, plus l'insuffisance du débit de la source située à proximité, les obligent à rentrer à la Bastide. Marcel est honteux d'avoir eu peur mais finalement soulagé.

 

Il fera sa rentrée comme les autres...mais avec la promesse de ses parents de revenir à Noël et aux petites vacances.

 

Lili lui écrit et l'attend.

 

"Le soir, dans mon lit, je relus le message de Lili, et son orthographe me parut si comique que je ne pus m'empêcher d'en rire... Mais je compris tout à coup que tant d'erreurs et de maladresses étaient le résultat de longues heures d'application, et d'un très grand effort d'amitié : alors, je me levai sans bruit sur mes pieds nus, j'allumai la lampe à pétrole, et j'apportai ma propre lettre, mon cahier et mon encrier sur la table de la cuisine. Toute la famille dormait : je n'entendais que la musique du filet d'eau qui tombait dans la cuve de zinc, au dessus de l'évier.


Je commençai par arracher d'un coup sec, trois pages du cahier : j'obtins ainsi les dentelures irrégulières que je désirais. Alors, avec une vieille plume, je recopiai ma trop belle lettre, en supprimant la phrase spirituelle qui se moquait de son tendre mensonge. Je supprimai aussi au passage, les s paternels ; j'ajoutai quelques fautes d'orthographe, que je choisis parmi les siennes : les orthollans, les perdrots, batistin, la glue et le dézastre. Enfin, je pris soin d'émailler mon texte de quelques majuscules inopinées. Ce travail délicat dura deux heures, et je sentis que le sommeil me gagnait... Pourtant, je relus sa lettre, puis la mienne. Il me sembla que c'était bien, mais qu'il manquait encore quelque chose : alors, avec le manche de mon porte-plume, je puisai une grosse goutte d'encre, et sur mon élégante signature, je laissai tomber cette larme noir : elle éclata comme un soleil. " (p.110-111)

 

Marcel rêve de garrigue, de liberté, de pièges et même du "Grosibou"...

 

De retour des huit jours féériques passés à la Bastide durant les vacances de noël, Augustine obtient en cachette de Joseph, une modification de l'emploi du temps de Joseph qui sera désormais libéré le lundi matin. C'est tous les week-end désormais que la famille va se rendre à la Bastide neuve. Mais la route est bien longue...

 

Aussi lorsque Joseph rencontre Bouzigue, un ancien élève devenu gardien du canal et que celui-ci lui propose la clé, permettant d'ouvrir toutes les portes qui donnent accès au chemin de bordure et de gagner ainsi, plus de deux heures de route, celui-ci finit par faire une petite entorse à sa droiture et à accepter !

Mais ce raccourci traverse des propriétés privées ! C'est une source d'angoisse permanente pour Augustine, d'autant plus qu'un des propriétaires habitant un magnifique château n'est pas d'accord de voir cette famille franchir clandestinement les portes de sa propriété toutes les semaines...

Le garde est aussi affreux que féroce et il les guette derrière ses volets clos pour mieux les confondre. Un jour, il les attend... et toute la famille doit rebrousser chemin.

Joseph se met à redouter le blâme voire la révocation, lui qui est sur le point d'obtenir les Palmes académiques.

Mais Bouzique le sauve encore une fois...

 

 

Le dernier chapitre évoque avec pudeur la mort d'Augustine. Pagnol a 15 ans.

"...je marchais derrière une voiture noire, dont les roues étaient si hautes que je voyais les sabots des chevaux. J'étais vêtu de noir, et la main de petit Paul serrait la mienne de toutes ses forces. Om emportait notre mère pour toujours.

De cette terrible journée, je n'ai pas d'autres souvenirs, comme si mes quinze ans avaient refusé d'admettre la force d'un chagrin qui pouvait me tuer."

 

Il ne sait pas encore que durant la Grande Guerre, son grand ami Lili disparaîtra lui aussi, ni que son petit Paul devenu plus grand que lui, mourra à son tour dans une clinique, à l'âge de 30 ans.

 

"Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d'inoubliables chagrins.

Il n'est pas nécessaire de le dire aux enfants".

 

Des années après, alors qu'il cherche près de Marseille un lieu de tournage, pour sa Société de films, il achète un domaine sans l'avoir vu (il habite alors à Paris) pour y installer sa "Cité du Cinéma". Lorsqu'il arrive au domaine, il s'aperçoit que c'est...le château de sa mère, celui où le garde la faisait trembler de peur...On l'appelle aujourd'hui le Château de la Buzine.

 

"Mais dans les bras d'un églantier, sous des grappes de roses blanches et de l'autre côté du temps, il y avait depuis des années une très jeune femme brune qui serrait toujours sur son cœur fragile les roses rouges du colonel. Elle entendait les cris du garde, et le souffle rauque du chien.

Blême, tremblante, et pour jamais inconsolable, elle se savait pas qu'elle était chez son fils".

 

 

C'est un très beau livre sur l'amitié, le partage du savoir, le plaisir des jeux simples et la liberté, mais aussi l'amour filial.

 

L'écriture est magnifique et très poétique, l'émotion est bien présente et le lecteur ne peut que s'attacher aux enfants qui apportent au récit leur fraicheur, leur spontanéité et leurs rêves.

 

De plus en le lisant, on réalise la diversité de la flore et de la faune qui existaient en ce temps-là dans la garrigue, aux portes de Marseille.

 

Les temps ont bien changé à présent.

 

Je ne sais pas combien de fois cela fait que je lis et relis ce roman dans ma vie...Quatre fois ? Cinq fois ?

J'ai l'impression, alors que des phrases entières me reviennent, et que je connais quasiment par coeur la chronologie des événements de découvrir encore des passages... mais aussi, étonnamment que cela puisse paraître, j'entends encore la voix de ma grand-mère me lisant à haute voix certaines phrases.

 

 

Un extrait du film d'Yves Robert

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10 juillet 2015 5 10 /07 /juillet /2015 09:44
La gloire de mon père / Marcel Pagnol

On fête cette année en Provence les 120 ans de la naissance de Marcel Pagnol : c'est l'occasion de relire ses célèbres "Souvenirs d'enfance" et de partager ces lectures en famille.

Un pur délice à déguster sur la chaise longue en écoutant les cigales.

Ambiance impossible à décrire !

 

Écrit au milieu des années 50, alors que Marcel Pagnol s'était éloigné du théâtre, ce premier tome paru en 1957, a été aussitôt salué par les critiques.

 

Jean-Louis Chiabrando dans son essai intitulé "Ces acteurs qui ont fait Pagnol" explique comment Pagnol s'est retrouvé coincé par la femme d'un ami qui travaillait pour le Journal "Elle", à qui il avait promis d'écrire sur son enfance. Elle a bien fait de l'obliger à le faire et de publier les premiers chapitres dans son journal !

 

 

Dans "La gloire de mon père", Marcel Pagnol nous raconte les premiers souvenirs de sa toute petite enfance à Aubagne où son père a eu son premier poste d'instituteur et dont le petit Marcel ne gardera que peu de traces car, bien qu'il y soit né, il n'y a vécu que jusqu'à 3 ans.

 

Puis il nous décrit sa vie de petit écolier marseillais d'il y a un peu plus d'un siècle.

Lorsque son père était instituteur à Saint-Loup (maintenant un quartier de Marseille) leur appartement de fonction jouxtant la classe, sa mère le laissait souvent au milieu des autres écoliers, lorsqu'elle devait s'absenter.

Un jour, alors que son père écrit au tableau, il découvre, non sans fierté que le petit Marcel a appris à lire tout seul.

Mais sa mère pense qu'il va tomber malade et que son cerveau risque d'éclater et lui interdit l'entrée de la classe et la lecture jusqu'à ce qu'il ait 6 ans !

 

Puis son père est nommé à Marseille dans la plus grosse école communale...

 

L'auteur nous parle longuement de son cocon familial : de Joseph son père, son héros, instituteur profondément laïque ; de la timide Augustine, petite couturière toujours là pour lui et qu'il aime profondément ; de sa tante Rose, la soeur de sa mère qui l'aime de tout son coeur et le garde souvent ; puis de son oncle Jules.

On apprend comment Rose rencontra l'oncle Jules...

Les jeudis et parfois les dimanches, sa tante Rose l'emmènait au parc Borély (un grand parc bien connu des marseillais). Pour lui c'était une expédition et une aventure : le parc est grand, l'étang est rempli de canards.

Sa tante Rose y fait la connaissance du "directeur" ce qui permet à Marcel de bien s'amuser. Il s'avèrera que le directeur est en fait un vrai menteur, amoureux de la tante et qui deviendra l'oncle Jules (qui s'appelait en réalité Thomas mais je ne vais pas vous raconter pourquoi sa chère Rose l'a obligé à changer de nom lorsqu'elle l'a épousé...).

 

Il nous parle aussi de Paul et de leurs jeux, de la naissance de sa petite soeur Germaine dernière née de la famille...

 

Parce qu'Augustine est de santé fragile, l'oncle Jules et Joseph loue dans la campagne une maison au milieu de la garrigue, près du village de la Treille : la Bastide neuve, qui n'a de neuve que le nom mais de grandes chambres pour tous et une belle cheminée.

 

La recherche de meubles chez le brocanteur marseillais, leur rénovation, puis le déménagement le long des chemins de campagne donnent des chapitres à la fois drôles et émouvants. Le lecteur n'a aucun mal à imaginer la scène !

 

Ensuite bien sûr vient le récit des vacances passées là-bas, de la liberté, des senteurs de la garrigue et de la préparation de la première chasse à la bartavelle...qui fera la gloire de Joseph, son père (d'où le titre).

 

C'est une vraie, belle et authentique histoire d'enfance emplie de soleil, du chant des cigales et de ses mots en provençal qui ont bercé mon enfance sous le figuier du jardin...car cette enfance que Pagnol raconte est un peu celle de mes grands-parents.

 

 

 

Quelques phrases célèbres...

 

 "Je suis né dans la ville d'Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers"(p.11)

 

"Le plus remarquable, c'est que ces anticléricaux (= les instituteurs normaliens ndlr) avaient des âmes de missionnaires. Pour faire échec à "Monsieur le Curé", ils vivaient eux-même comme des saints et leur morale était aussi inflexible que celle des premiers puritains. M. l'inspecteur d'Académie était leur évêque, M. le Recteur, l'archevêque, et leur pape, c'était M. le ministre : on ne lui écrit que sur grand papier, avec des formules rituelles" (p. 20)

 

"Il était bien joli ce chemin de Provence. Il se promenait entre deux murailles de pierres cuites par le soleil, au bord desquelles se penchaient vers nous de larges feuilles de figuier, des buissons de clématites et des oliviers centenaires. Au pied des murs , une bordure d'herbes folles et de ronces, prouvait que le zèle du cantonnier était moins large que le chemin." (p.77)

 

"... j'avais compté sans la malice des choses.

Les chemins qu'on laisse derrière soi en profitent pour changer de visage. Le sentier qui partait sur la droite a changé d'idée : au retour, il s'en va vers la gauche...Il descendait par une pente douce : le voilà qui monte comme un remblai, et les arbres jouent aux quatre coins." (p. 183)

 

"Alors me revint en mémoire une phrase que mon père répétait souvent et qu'il m'avait fait copier plusieurs fois quand il me donnait des leçons d'écriture (cursive, ronde, bâtarde) : "Il n'est pas besoin d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer" (p.195)

 

"J'avais surpris mon cher surhomme en flagrant délit d'humanité : je sentis que je l'en aimais davantage" (p.217)

 

"Ce n’est pas de moi que je parle, mais de l’enfant que je ne suis plus."

1958 - Marcel Pagnol vous présente son livre "La Gloire de mon père"

Ce livre a fait l'objet d'un film d'Yves Robert  paru en 1990. Le scénariste réalisa en même temps l'adaptation de "la gloire de mon père" et du "Château de ma mère". les deux films sont sortis à quelques semaines d'écart.

 

Dans ces deux films :

- Joseph, le père de Marcel est interprété par Philippe Caubère.

- Augustine, sa mère, par Nathalie Roussel.

- Oncle Jules , par Didier Pain.

- La tante Rose, par Thérèse Liotard, rôle qui lui a valu le César de la meilleure actrice dans un second rôle.

- Marcel enfant est interprété par Julien Ciamara.

- Paul par Victorien Delamare.

- Le père de Lili des Bellons que Marcel rencontre au début du "Château de ma mère" mais que nous connaissons dès le premier tome, est interprété par Pierre Maguelon.

- Lili est interprété par Joris Molinas.

Des passages du texte de Pagnol sont prononcés en voix off par le comédien Jean-Pierre Darras.

 

En 1991, Vladimir Cosma a obtenu pour ce film le César de la meilleure musique et Agnès Négre, le César des meilleurs costumes.

Enfin, Philippe Uchan (qui joue le rôle de Bouzigue dans le "Château de ma mère") a obtenu  le César du meilleur espoir masculin.

 

La gloire de mon père / Marcel Pagnol

Comme le petit Marcel qui avait la passion des mots et les collectionnaient dans son petit carnet, laissons nous emporter par la magie de quelques mots appartenant au répertoire provençal...que d'ailleurs Pagnol, pour la plupart, explique dans le texte.

 

la larmeuse : c'est un petit lézard gris.

le pregadiou = la mante religieuse qu'on appelle aussi "prie-dieu".

le (la) pitchounet(te)= c'est le terme affectueux pour désigner le petit enfant.

la pile = c'est l'évier en pierre (parler typiquement marseillais).

la baouco = ce sont les herbes sauvages qui poussent dans la garrigue  et qui ont des tiges dures que seules les chèvres peuvent manger.

le pèbre d'aï = c'est le nom donné à une renouée sauvage inutilisable en cuisine. Pagnol parle je pense du "pebre d'âne" = la sarriette qui ressemble au thym par son utilisation culinaire.

le cabridan = sans doute Pagnol entendait ce nom-là quand ses parents parlaient du cabrian = le frelon. Comme tous les enfants ils transformaient certains mots.

Lire à ce sujet le chapitre p 114-116 où Pagnol retrace les vives discussions entre Jules et son père et où il est question des "radicots" et des "framassons"...

 

Enfin, vous trouverez une petite biographie de l'auteur sur mon blog ainsi que les titres de ses autres livres et de brefs résumés.

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6 août 2014 3 06 /08 /août /2014 14:54
Chemins de poussière rouge de Ma Jian

Ma Jian, l'auteur de ce récit est peintre, poète et photographe. Dans les années 80, il habite à Pékin dans une petite maison sombre et vétuste au fond d'une impasse et travaille comme photographe et journaliste dans le département de la propagande étrangère de la fédération des syndicats de Pékin.

Mais la direction, qui lui reconnaît pourtant un certain talent, lui reproche son allure trop décontractée, son ton insuffisamment respectueux et son mode de vie libéré souvent en marge de la légalité.

Devenu la cible idéale de la "campagne contre la pollution spirituelle", persécuté par les autorités, privé par son ex-femme, depuis son divorce, de son droit de visite à sa petite fille, obligé de rédiger son autocritique, il se sent menacé et quitte Pékin pour un périple à travers la Chine qui durera trois ans et qui lui permettra de poursuivre sa quête intérieure commencée avec le bouddhisme, en visitant les lieux les plus sacrés du pays.

 

Censuré dans son propre pays, il quittera la Chine pour Hong Kong en 1987. Dans les années 90, il s'installera à Londres où il habite toujours actuellement.

 

**********************************************

 

Ma Jian a trente ans et plus beaucoup d'illusions. Même ses meilleurs amis lui tournent le dos et lui conseillent de partir. Sa vie affective est un vrai désastre et sa maîtresse le trompe. Il décide alors de quitter Pékin...

 

Il va voyager en train, en bus, en charrette et la plupart du temps à pied et sac au dos. Il va marcher sur les sentiers, traverser les villages ou franchir les montagnes sans (presque) jamais se départir de son courage.

 

Nous voyageons avec lui et découvrons l'histoire et la vie quotidienne des chinois au temps de Deng Xiaoping (le successeur de Mao) dans un pays en pleine mutation.

 

En effet, il va rencontrer aussi bien des intellectuels que des paysans, des étudiants, des ouvriers, des chercheurs d'or, des pêcheurs, des voleurs ou des nomades et aussi beaucoup de femmes qui continueront à le faire rêver...

Il pourra partager pour quelques heures, quelques jours ou plus longtemps leur vie quotidienne et découvrira la culture de très nombreuses minorités qui font la pluralité  et la richesse de la Chine.

Mais la précarité des populations l'émeut, il ne peut que constater les dégâts laissés par la Révolution Culturelle et la politique de Mao...

 

La description des paysages et des gens est d'une netteté incroyable. On y retrouve l'oeil du photographe habitué à saisir par le détail l'instantané des choses et des gens !

 

Au cours de son voyage il visite les hauts- lieux de l'histoire de son pays.

En effet, les merveilles de la Chine sont nombreuses : la Grande Muraille, les grottes de Mogao, l'armée de terre cuite de Lintong, la gorge aux dix mille bouddhas,  Dunhuang, le lieu de naissance du bouddhisme en Chine...

 

 

 

Il traverse des déserts, longe le fleuve jaune, visite le grand Sud pour se rendre enfin jusqu'au Tibet. Son récit est imprégné des légendes de ces contrées reculées et des récits historiques qui attestent de la richesse culturelle et historique du pays.

 

Sa gentillesse naturelle et l'admiration que beaucoup de gens lui porte, car eux n'ont pas eu le courage de tout quitter, fait qu'il est souvent soutenu par des inconnus. Il trouve des appuis de ville en ville. On lui écrit des lettres de recommandations qui lui permettent de trouver des petits boulots quand il a besoin de renflouer les fonds ou de trouver un hébergement pour la nuit.

Lui n'hésite pas à expliquer qu'il est journaliste (il ne dit pas qu'il a perdu son travail) et qu'il va faire un reportage sur les gens ou les lieux qu'il traverse.

Cela lui ouvre des portes !

 

Cependant ce périple ne suffira pas à le réconcilier avec son pays. Il se sentira de plus en plus étranger et ne trouvera sa place nulle part. Il doutera de lui-même et peinera à comprendre le but de son voyage. Il se retrouvera "étranger" dans son propre pays mais aussi à lui-même !

 

C'est seulement lorsqu'il arrivera au Tibet après trois années de voyage en solitaire qu'il pourra enfin connaître la paix et retourner à Pékin, le coeur serein.

 

 

**********************************************

 

Ce que j'en pense

 

L'ensemble ressemble à un tableau qui se révèle par petites touches intemporelles car le lecteur ne sait pas toujours où il est, où il va, ni combien de temps s'est écoulé depuis la dernière étape...

 

Cartes à l'appui, le lecteur, dans le rôle du voyageur immobile, peut pourtant suivre presque pas à pas le voyage de Ma Jian d'une province à l'autre...

 

 

 

 

Nous découvrons une société pleine d'interdits et de contradictions, ravagée par la misère, prompte à la violence voire à la cruauté et peu soucieuse des droits de l'homme. Partout et dans tous les milieux la corruption fait rage. Même la police et l'administration ne font pas exception à la règle.

Les femmes font l'objet de beaucoup de mépris : violées, battues, trompées, trop souvent abandonnées ou exploitées...

Dans le milieu d'intellectuel que fréquente Ma Jian, elles sont pourtant nombreuses et davantage respectées.

 

Ma Jian et ses amis intellectuels ont semé de nombreuses graines de révolte, et leurs idées ont peu à peu gagné toutes les contrées.

Toutes ces graines ont germé jusqu'à aboutir à la révolte étudiante qui a débuté le 15 avril 1989 et au massacre de la place Tian'anmen le 4 juin 1989...la répression par l'armée de la révolte aurait fait des centaines de morts et de blessés. Vous trouverez quelques indications simples sur ce terrible événement sur le site d'Hérodote en cliquant ICI.

 

 

La Chine est comme "une vieille boîte de haricots conservée dans l'obscurité pendant 40 ans" elle est "prête à éclater de tous côtés" disait Ma Jian et l'histoire lui a donné raison.

 

 

On découvre à la lecture de ce récit un auteur sensible, sensuel et très humain à l'écriture très poétique.

 

Le lecteur peu à peu entre dans ses pensées, apprend à mieux le connaître. Ma Jian cherche une raison de vivre et de croire en lui et en son pays. Cette quête est aussi la nôtre !

On s'attache à ce héros courageux et persévérant même si on ne peut le comprendre toujours...

 

 

Selon Gao Xingjian, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 2000,  Ma Jian est « une des voix les plus courageuses et importantes de la littérature chinoise actuelle ».

 

A lire absolument (pour moi c'est une deuxième lecture...).

 

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