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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 07:22
Un faux pas dans la vie d'Emma Picard / Mathieu Belezi

Nous sommes à la fin des années 1860. Emma Picard est veuve et doit nourrir ses quatre enfants. Elle accepte de quitter son Alsace natale pour partir en Algérie où le gouvernement français, désireux de peupler ses terres coloniales, offre des terres agricoles. 

 

On attribue à Emma 20 hectares de terres cultivables entre Sidi Bel Abbes et Mascara. 

Le voyage est long et fatiguant et après un long périple, la famille s'installe dans la ferme désertée par les anciens propriétaires retournés en France suite à la mort de leur petite fille.

 

Emma va être aidée dans son installation et ses travaux des champs par Mékika, l'employé arabe des anciens colons, qui se met à son service dès leur arrivée.

Il travaillera jour et nuit à ses côtés sans jamais recevoir de salaire, simplement parce qu'elle accepte de le nourrir.

Emma le considèrera toujours comme un membre de la famille et il mangera avec eux, à leur table et dormira en hiver dans la cuisine, n'écoutant que son coeur et son humanité, alors que tout le monde croit nécessaire de la mettre en garde...

 

Est-ce votre première expérience en Algérie? Oui ça l'est, leur ai-je répondu, alors ils ont voulu me mettre en garde contre l'Arabe avec qui j'allais devoir vivre au quotidien, Comment hélas faire autrement ? se sont-ils lamentés, et puisque nous tous Français de France, Espagnols, Italiens avons la lourde tâche de mener à bien l'entreprise d'aménagement agricole et industriel de ce malheureux pays, il ne faut jamais oublier de garder un œil, et le bon! sur l'Arabe qui travaille à nos côtés, car l'Arabe, voyez- vous madame, est un être imprévisible sur lequel nous ne pouvons absolument pas compter, menteur tout autant que voleur, paresseux, sournois, il est capable des pires violences, et ce au moment où l'on s'y attend le moins alors prenez garde!

Mais malgré son courage et sa volonté, Emma ne pourra pas résister aux intempéries qui provoquent sécheresse en été, assèchement des puits, déluges ou orages de grêles, siroccos, ou froid glacial et neige en hiver... 

 

Malgré le travail éreintant de toute la famille, le manque d'argent se fait cruellement sentir... 

Sans compter qu'il y a aussi les coups de chaleur, les fièvres, la dysenterie qui peut tuer un homme en une nuit et emportera un de ses fils, et les catastrophes naturelles en tous genres comme par exemple, les invasions de sauterelles qui dévastent tout sur leur passage en un clin d'oeil et pénètrent par le moindre interstice dans les maisons. 

 

Mais le destin n'est pas le même pour tous les colons...

Les colons à qui on a attribué les meilleures terres deviennent riches et s'en sortent. Ceux qui exploitent sans scrupules les plus pauvres ou les autochtones, aussi...

Pour les colons pauvres, au contraire, malgré leur courage, ils ne leur restent le plus souvent que leurs yeux pour pleurer...

 

L'auteur nous offre dans ce roman, le portrait d'une femme exceptionnelle, à la fois forte et vulnérable qui malgré les coups durs tente de rester debout coûte que coûte pour maintenir les siens dans un bonheur relatif, en attendant des jours meilleurs qui ne viennent pas.

 

Jamais indulgente avec elle-même, elle ne s'offre que bien peu de joies dans cette vie de labeur, juste un peu d'amour de temps en temps avec Jules, un parisien révolutionnaire qui lui offre ses bras, lui prête de l'argent, lui apporte un peu d'aide et de soutien et l'incite à quitter cette ferme qui ne lui apporte que des malheurs.

Elle ne voudra jamais suivre ses conseils, et s'entêtera, persuadée que les jours meilleurs sont à venir.

Mais parfois, seulement lorsqu'elle est seule, elle perd espoir en l'avenir...

 

L'auteur nous présente cette histoire, d'une manière très originale qui donne encore plus de force au récit : il nous fait entendre une seule voix, celle d'Emma. 

Car c'est elle qui parle sans discontinuer...dans un long monologue entrecoupé seulement par les bruits de la nuit, un animal qui passe et le sirocco qui souffle et assèche le corps et les pensées. 

 

 

Mais avant de me taire, il faut que je dise dans quel enfer on nous a jetés, nous autres colons, abandonnés à notre sort de crève-la-faim sur des terres qui ne veulent et ne voudront jamais de nous...

 

A qui s'adresse-t-elle ? 

 

Au début le lecteur croit qu'elle parle à son jeune fils, Léon, étendu auprès d'elle.

Mais peu à peu le lecteur s'aperçoit que Léon, jamais  ne lui répond...

j’espère que tu as fini par t’endormir, et que tu ne m’entends pas te raconter tout ça, mon pauvre fils, j’espère même que tu dors sur tes deux oreilles et que tu ne m’entends pas te déballer dans le détail l’histoire de notre aventure coloniale, comme si c’était vital pour moi de forcer ma nature et d’accepter le grand déballage de mes fautes, car fautes il y a

les grillons ont beau chercher à m’entortiller la mémoire en répétant la note têtue de leur rengaine nocturne au seuil de la porte qui marque la frontière entre eux et moi, ils ne sauraient me convaincre du contraire

oui fautes il y a, dans la mesure où je n’ai pas su comprendre que je n’avais rien à faire sur ces terres africaines, rien à conquérir, rien à construire, rien à espérer, surtout pas une vie meilleure, car l’Algérie était bien incapable de m’offrir quoi que ce soit

Léon, si je ne m’étais pas laissée berner par la France, vous seriez tous encore en vie et tous autour de moi, alors ne m’en veux pas de te raconter ce qui se raconte et ce qui ne se raconte pas dans la vie d’une femme, c’est l’heure de mon grand déballage

l’heure de forcer ma nature, de ravaler mes pudeurs, et de ne pas avoir peur d’être grossière si c’est nécessaire

mais j’espère quand même que tu ne m’entends pas te raconter tout ça, mon pauvre fils

 

Alors Emma continue son récit sans s'arrêter prenant à témoin tour à tour, les proches qui ont partagé sa vie, les hommes, et même Dieu lui-même pour pouvoir mettre des mots sur ses souffrances et ce que la terre d'Algérie lui a fait subir, elle qui était veuve et ne demandait rien à personne, juste de quoi nourrir ses enfants et un peu de bonheur. 

 

Mais ce qui est douloureux, c'est qu'elle s'en prend surtout à elle-même. Tout ça est arrivé, pense-t-elle, parce qu'un jour, elle a eu le malheur d'écouter après la mort de son mari...

ce qu'un homme à cravate assis derrière un bureau de fonctionnaire me conseillait de faire pour sortir du trou dans lequel je me débattais depuis la mort de Gustave...

 

La voix d'Emma devient alors de plus en plus bouleversante au fur et à mesure que le lecteur comprend d'où elle parle et pourquoi elle le fait...

 

Après avoir tourné la dernière page, vous l'entendrez encore longtemps soliloquer et conter les catastrophes qui se sont enchaînées, anéantissant à jamais ses rêves de faire sienne cette terre, elle qui n'avait jamais rien possédé à elle. 

Sur ses 20 hectares où tous ses proches se sont tués au travail, elle n'a connu qu'une vie de misère, proche de celle que vivaient les autochtones, les meilleures terres ayant été attribuées à des grands et riches propriétaires qui eux ont exploité le pays et ses habitants et se sont enrichis. 

 

J'avoue que je ne m'étais jamais penchée sur le début de la colonisation des terres algériennes. Ce roman permet d'appréhender différemment l'histoire de la colonisation. 

 

L'auteur nous livre ici une tragédie, un récit oppressant, sans chapitre, sans paragraphe, sans majuscule (sauf la première du récit) et sans point à la fin des phrases...

Il clôt avec ce roman une trilogie algérienne commencée avec "C'était notre terre" (2008) et "Les vieux fous" (2011). Et je n'ai plus qu'une envie après avoir terminé ce roman, celle de trouver ces deux titres précédents...

 

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