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4 mars 2019 1 04 /03 /mars /2019 06:22
Editions Chèvre-Feuille Étoilée, 2019 / Collection "d'un espace, l'autre"

Editions Chèvre-Feuille Étoilée, 2019 / Collection "d'un espace, l'autre"

Violence révolutionnaire contre violence coloniale.
Nous voilà, nous les victimes, séparées pour un siècle. Et pourtant il y a tant d'amour non-dit entre nos deux rives qui se sourient malgré la nuit, à cause du grand malentendu qu'on leur a imposé. Oui, seules des générations neuves peuvent briser le mur d'incompréhension qu'on nous a savamment édifié.

Qu'importe, disait-on, le nombre des victimes, des martyrs, l'essentiel est d'arriver au but suprême, l'indépendance. Je l'ai cru, maintenant je révise, avec le recul, mon jugement. Aujourd'hui, je pense qu'aucune cause ne mérite qu'on lui sacrifie autant de vies humaines...

Une fois, une élève venue du Nigéria a écrit, dans un bilan de cours "En français, ce que je n'aime pas, c'est quand on nous demande d'écrire au passé. C'est compliqué d'écrire au passé. Et puis moi, le passé je n'ai pas envie de m'en souvenir. Je fais tout pour l'oublier."

Suite à leur rencontre dans une réunion littéraire, les auteurs, tous deux romanciers, décident de correspondre pour échanger leur vision de leur terre d'origine, l'Algérie

 

Djilali est tout de suite attiré par les yeux bleus de Sophie. Ils lui rappellent ceux d'une jeune Juliette rencontrée à l'école. 

Sophie a une envie irrépressible de mieux connaître l'Algérie, ce pays que les siens ont pourtant renié, tout en en gardant de lui, un souvenir, toujours davantage embelli d'année en année. 

Ce recueil est la compilation de leurs correspondances durant tout un été : les seize courtes lettres se complètent parfaitement et surtout, se répondent.

 

Nés tous deux à vingt ans de distance, ils n'ont bien évidemment pas le même point de vue sur leur pays. 

Sophie est fille de "Pieds-noirs". Elle vit aujourd'hui en Suisse et enseigne le français. Elle va chercher à retrouver l'Algérie telle que la lui décrivait sa mère, celle des grandes fêtes colorées et si vivantes, des rires et des chants, des mounas que l'on partageait, et des pieds nus dans le sable...

Djilali est né un peu avant la guerre d'Indépendance dans un petit village entre Alger et Oran. Pour lui, l'Algérie c'est à la fois de beaux souvenirs d'enfance, mais aussi la pauvreté,  l'injustice, la dureté de la guerre et des hommes, la rancœur de certains algériens et leur légitime colère, mais aussi la joie d'aller à l'école pour apprendre toujours plus, grâce à ses instituteurs qui croyaient en lui.

Evidemment, tous deux n'ont pas vécu la même enfance, mais ils restent reliés pour toujours à l'Algérie, leur pays, celui où se trouvent leurs racines familiales.

 

Ce qui m'a touché dans ce récit épistolaire, c'est la sincérité des propos et le respect mutuel dont tous deux font preuve, lors de leurs échanges.

Ceux de Djilali, qui nous livre ici des propos particulièrement apaisants, sont emplis de sagesse. C'est lui le plus âgé et il fait donc preuve de maturité répondant à Sophie, lui expliquant ce qu'elle n'a pas vécu, comme par exemple la vie quotidienne des algériens pauvres, les horreurs de la guerre d'indépendance, la responsabilité des hommes politiques.

 

Ce recueil est une belle façon de revisiter l'histoire en croisant le regard et le ressenti de ces deux personnes différentes.

Il peut être lu dès l'adolescence même si je reconnais que ce genre de récit épistolaire n'est pas forcément facile à aborder pour des ados.  Cela vaut la peine de fournir un certain effort pour entrer dedans.

Ces lettres peuvent de plus, être utilisées en classe puisqu'elles se répondent. Je suis certaine qu'elles pourront être la base de débats constructifs.

Leurs deux regards, complémentaires, dressent le portrait d'un pays meurtri auquel le silence a fait considérablement de mal, comme il a fait du mal aux hommes. Ce silence a entraîné son lot de violence, amenant les hommes à taire leur amour pour lui, et cela, des deux côtés de la méditerranée.

 

Le sujet glisse forcément sur le thème des migrants, de tous les temps et de la méditerranée qui depuis des décennies, a été traversée, car porteuse de tous les rêves... de déceptions et de pertes humaines considérables. 

 

Le fait que tous deux cherchent à comprendre, remettent en questions leurs a-priori et s'interrogent, tout en tentant de trouver un chemin commun sur lequel les générations futures pourront s'appuyer pour pardonner, est un beau message d'espoir... 

J'ai cependant trouvé le ton employé par Djilali, par moment trop moralisateur ce qui a un peu gâché ma découverte. 

 

Merci à Babelio et aux Editions "Chèvre-feuille étoilée" de m'avoir permis de découvrir cet échange épistolaire. Cela me donne envie de découvrir les livres de ces deux auteurs. 

Encore une fois je te propose d'avancer l'un vers l'autre et non pas l'un contre l'autre.

tous les livres sur Babelio.com

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27 janvier 2018 6 27 /01 /janvier /2018 06:18
Seuil, 2017 Prix Renaudot des Lycéens

Seuil, 2017 Prix Renaudot des Lycéens

Dès votre arrivée à Alger, il vous faudra prendre les rues en pente, les monter puis les descendre. Vous tomberez sur Didouche-Mourad, traversée par de nombreuses ruelles comme par une centaine d'histoires, à quelques pas d'un pont que se partagent suicidés et amoureux.
Descendre encore, s'éloigner des cafés et bistrots, boutiques de vêtements, marchés aux légumes, vite, continuer, sans s'arrêter, tourner à gauche, sourire au vieux fleuristes...

 

Ainsi démarre ce roman...la voix du narrateur guide ainsi nos pas de lecteur, à travers le dédale des rues, vers une destination inconnue. Que vous le vouliez ou pas, dès le début, vous faites partie du voyage !

 

Grâce à sa construction originale, le roman de Kaouther Adimi nous propose donc de suivre les pas d'Edmond Charlot, qui en 1935, à l'âge de 21 ans,  décide de créer rue Hamani (ex- rue Charras) à Alger, une petite librairie faisant également office de maison d'édition et de prêt. Il a des rêves plein la tête pour cette ville qui est la sienne et qu'il aime...

La librairie s’appellera "Les vraies richesses" en hommage à Giono qui en devient une sorte de parrain.

Pour lancer son catalogue, Edmond Charlot publie un auteur inconnu de tous, Albert Camus. Puis il fera connaître au public Emmanuel Roblès, Kateb Yacine, Henri Bosco, Gide et d'autres auteurs, puis bien plus tard, il publiera aussi "le silence de la mer" de Vercors dans une période difficile où la censure gronde. Car, durant la Seconde Guerre mondiale, la librairie donne la parole à ceux qui résistent, et devient en cachette, le lieu de débats et de réflexion. 

 

L'auteur nous permet d'entrer ainsi dans la grande Histoire en nous racontant la petite...une petite histoire qui recoupe celle des libraires de l'époque, de leur difficulté à vivre, des problèmes liées à la guerre où personne ne trouvait plus de papier pour publier, à la censure, aux années noires et à la difficulté d'émerger d'un milieu compliqué où les grands éditeurs étaient les maîtres.

 

En parallèle, le lecteur retrouve en 2017, Ryad, un jeune homme chargé de vider la librairie et de la repeindre, dans le cadre d'un stage "ouvrier" obligatoire pour valider son diplôme. Il se moque de la littérature et encore plus de savoir que le local de la librairie vient d'être racheté pour devenir une boutique de beignets.

Mais Ryad sera obligé de se plonger dans l'histoire du lieu avant de pouvoir réaliser sa tâche, car tout le quartier se ligue contre lui et il ne pourra trouver aucun pot de peinture à acheter. 

Il lui faudra d'abord faire connaissance avec le vieux Abdallah qui a continué à ouvrir la librairie, devenue une annexe de la bibliothèque nationale, jusqu'à ces jours derniers.

Tout les oppose, mais la réalité sera tout autre. 

 

Ryad est angoissé par tous ces livres. Il n'aime pas les mots qui s'agglutinent sur une même ligne, une même page, qui l'embrouillent. Il regarde ces caractères noirs imprimés sur le papier blanc, et pensent aux acariens...

 

L'histoire de Ryad alterne avec la voix du narrateur, le récit des habitants du quartier, les souvenirs d'Abdallah et des extraits du journal d'Edmond Charlot dans lesquels il décrit ses débuts d'éditeur, ses rencontres, les auteurs qui l'entourent, les soucis quotidiens, les trahisons, les plasticages, et les exceptionnels moments de succès, mais aussi le douloureux moment où il lui a fallu abandonner sa librairie pour retourner à Paris.

27 février 1938
Chaque semaine, j'hésite à changer les livres ou les oeuvres d'art de place, mais la librairie est si petite que l'espace ne le permet pas.

28 janvier 1948
Nous ne pouvons plus imprimer de livres, nous n'avons plus un sou. Je ne trouve pas de capitaux et aucune banque ne veut m'octroyer de prêts.

16 septembre 1961
Ma librairie a été entièrement saccagée. J'ai tout perdu : les notes de lecture de Camus, ma correspondance avec Gide, Amrouche et des autres. Des milliers de livres, de documents, de photos et de manuscrits soufflés. Mes précieuses archives ont été réduites à néant !
...
Quel est le message ? Qu'ont-ils voulu détruire ? Qui ont-ils voulu atteindre ?

 

Le lecteur est happé dès les premiers instants de lecture par cette histoire insolite et richement documentée, par ce désir intense d'Edmond Charlot de construire un pont entre ces deux peuples et ces deux cultures qu'il aime pareillement. Il voudrait tant que, grâce à la littérature, sa librairie devienne ce lieu d'échange et de rencontres...comme la librairie parisienne d'Adrienne Monnier. 

Pour nous tous, Edmond Charlot est un illustre inconnu. J'avais entendu son nom lors de mes études de bibliothécaire car nous avions toute une partie du programme qui portait sur l'histoire de l'édition mais je n'en gardais pas un souvenir précis. 

Or j'ai découvert que la littérature française d'aujourd'hui lui devait beaucoup.

Il a inventé certains des concepts de l'édition d'aujourd'hui, comme par exemple les rabats à l'intérieur de la seconde et troisième de couverture sur lesquels nous lisons souvent une biographie de l'auteur ou d'autres renseignements parfois même le résumé lorsque celui-ci n'est pas sur la quatrième de couverture.

De plus, Edmond Charlot a permis de relier édition, librairie et bibliothèque de prêt.

 

L'auteur en profite aussi au passage, pour nous conter l'histoire de l'édition et de ce patrimoine culturel incommensurable que représentent les livres. Un patrimoine qui peut être un véritable trait d'union entre les différentes générations et les peuples. 

Elle nous montre aussi à travers le personnage de Ryad, une jeunesse désabusée qui a perdu le contact avec ses racines, qui préfère consommer sans réfléchir aux conséquences, ni chercher à savoir ce qu'a été la vie de leurs ancêtres, quels ont été leurs projets ou le pourquoi des valeurs qu'ils ont voulu leur transmettre...

Un beau roman qui mérite son prix Renaudot des Lycéens et qui montre bien que la littérature peut nous sauver.  

 

Nous sommes surtout des tirailleurs, de la chair à canon. On nous impose de combattre pour une nation dont nous ne faisons pas partie.
...
Nous sommes arrêtés, emprisonnés, torturés ou exécutés. Ceux d'entre nous qui survivent à la faim, aux bombes, aux camps, tout en ayant laissé femmes et enfants dans la misère en Algérie répètent, la nuit, avec ferveur : "La Mère Patrie n'oubliera pas au Jour de la victoire tout ce qu'elle doit à ses enfants de l'Afrique du Nord".

Nous nous rendons compte de nos richesses qu'une fois que nous les perdons.

 

Vous pouvez lire l'avis de Sandra, ci-dessous...

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15 décembre 2017 5 15 /12 /décembre /2017 06:36
Pocket 2009

Pocket 2009

L'avenir appartient à ceux qui croient à la beauté de leurs rêves.

La vie est un train qui ne s'arrête à aucune gare. Ou on le prend en marche, ou on le regarde passer sur le quai, et il n'est pire tragédie qu'une gare fantôme.

Quand on ne trouve pas de solution à son malheur, on lui cherche un coupable...

 

Voilà un roman magnifique que je voulais relire depuis longtemps et, je dois reconnaître, que si le sujet de l'Algérie n'avait pas été à l'ordre du jour lors d'une de mes dernières réunions lecture, j'aurais oublié de le faire et cela aurait été vraiment dommage ! 

Ce livre raconte l'histoire de Younes et de sa vie quotidienne de petit garçon, puis de jeune homme et enfin d'homme mûr...dans une Algérie déchirée par les passions et la guerre. 

 

Au début du roman nous sommes en 1930. Le petit Younes n'a que 9 ans lorsqu'il voit les champs de son père partir en fumée quelques jours à peine avant les moissons. Et il voit pleurer son père pour la première fois... 

La famille, ruinée, n'a plus qu'à signer et partir. La propre terre de leurs ancêtres ne leur appartiendra plus jamais.

 

Ils vont s'installer à Oran dans le quartier misérable de Jenate Jato,  et le père, empli de courage, ne tarde pas à trouver du travail et à se tuer à la tâche pour nourrir sa famille. Là, le jeune Younes découvre l'entraide, la misère qu'il croit inéluctable, mais aussi l'espoir qui anime tous les habitants du patio.

Mais rien ne se passe comme prévu, et le mauvais sort semble s'acharner sur la famille, d'autant plus que le père très orgueilleux refuse toute aide extérieure...

 

Le père accepte finalement que le jeune Younes soit pris en charge par son frère qui a réussi et est devenu pharmacien. Il a même épousé une française, Germaine. Tous deux n'ont pas d'enfants et vont désormais considérer Younes comme leur propre fils, et assurer son éducation tout en le choyant. Pour tous, il devient alors Jonas. Il ne reverra plus jamais les siens...

Le jeune garçon va être pour toujours divisé entre ses origines et son éducation à la française. 

Parce qu'il est intellectuellement solidaire de la cause nationale en train de se propager dans les milieux lettrés de la ville, l'oncle est arrêté. Lorsqu'il sera relâché, il ne sera plus jamais le même et la famille partira s'installer en dehors de la ville, à Rio Salado (aujourd'hui El Malah).

 

Jonas va peu à peu s'y faire des amis et s'intégrer à la communauté roumis de la ville. 

Il vit des jours heureux avec ceux qui lui deviendront indispensables. Ils s'appellent Simon, Jean- Christophe, ou bien Fabrice. Ils partagent leurs rêves d'adolescents privilégiés et regardent de loin l'arrivée de la seconde guerre mondiale et la montée du nationalisme algérien...et les filles commencent à les intéresser de près.

 

Mais Jonas va découvrir  aussi la morsure du racisme, les colons français qui traitent mal leurs employés et les laissent vivre dans des conditions inhumaines.

C'est Emilie, une beauté exceptionnelle qu'il a connu alors qu'il était plus jeune, qui va  diviser les amis devenus grands. Elle est revenue s'installer au village. Elle s'éprend de Fabrice, puis le quitte pour Jean-Christophe mais c'est Jonas qu'elle aime. 

 

Mais à cause d'une promesse qu'il a faite à la mère d'Emilie, avec qui il a eu une très très brève aventure, il ne peut s'abandonner à aimer Emilie...qui épousera finalement Simon.

Jonas ne veut pas non plus trahir ses amis, ce qui le fera souffrir toute sa vie durant et lui donnera le sentiment d'être seul et incompris. 

 

La lutte de son pays pour l'indépendance le cueillera alors qu'il n'arrive pas à s'engager et à prendre parti. Il lui faudra aider son peuple, parce qu'il n'a pas d'autre choix, mais il ne s'engagera pas pour autant. 

Dans la violence et la haine, l'Algérie coloniale vit ses derniers instants et tandis que les trois amis se déchirent pour l'amour d'une femme, les deux peuples se déchirent autour d'un pays que tous aiment à la folie... 


 

Je n'ai jamais revu ma mère ni ma sœur. J'ignore ce qu'elles sont devenues, si elles sont encore de ce monde ou si elles ne sont plus que poussière parmi la poussière. Mais j'ai revu plusieurs fois mon père. A peu près tous les dix ans. Tantôt au milieu d'un souk ou bien sur un chantier ; tantôt seul, au coin d'une ruelle ou sur le pas d'un hangar désaffecté...Jamais je n'ai réussi à l'approcher.
(...)
J''avais fini par comprendre qu'il n'était pas de chair et de sang...

 

Ce roman a été élu Meilleur livre de l'année par le magazine Lire, en 2008 et, il a obtenu le Prix France Télévisions, la même année. Il a obtenu le Prix des Lecteurs corses en 2009 ; le Prix "les Dérochères" au Canada en 2010 et la même année, le Prix de la Littérature internationale à Berlin.

 

C'est un roman magnifique et empli de poésie et d'humanité. Le point de vue de ce jeune garçon, partagé entre la communauté qui l'a vu naître et celle où il a été élevé, est une voix inoubliable. Le lecteur ne peut que s'attacher aux personnages, à leurs passions, à leurs pays.

 

Avec en toile de fond l'histoire de l'Algérie coloniale de 1930 à 1962, ce roman nous parle d'un pays "disparu", de ses paysages, de ses souks animés, de ses couleurs, de ses odeurs et de sa chaleur humaine...

C'est un roman vivant et très imagé et l'ambiance est difficile à décrire tant il contient de vie, de passions et d'émotions. 

C'est aussi une histoire d'amour impossible et une histoire d'amitié où les valeurs de loyauté, de franchise, de parole donnée, ont toute leur place, un roman qui montre la complexité humaine, ses rancunes et ses rancœurs, et le poids du passé qu'on ne peut renier. 

 

Le personnage de Jonas peut paraître énigmatique car il semble vivre sa vie en spectateur, suit son destin comme s'il était tout tracé et le lecteur a parfois envie de le secouer pour le voir réagir. Il refuse par exemple de s'engager mais, en même temps, refuse de voir les raisons, enfouies en lui-même, qui l'empêchent de le faire. 

Il nous reste une sensation de gâchis lorsqu'on tourne la dernière page, et l'impression qu'il a vraiment raté sa vie...

Mais c'est aussi un livre empli de sagesse où beaucoup de choses sont dites entre les lignes.

Car finalement la passivité de Jonas est le reflet exact de la passivité du peuple colonisé, et c'est peut-être ce qui doit ressortir avant tout de cette lecture. Younes a vu sa vie bouleversée. Certes son oncle pensait faire une bonne action en l'adoptant pour l'envoyer à l'école et lui donner une autre éducation, mais il l'a arraché à sa culture, à sa famille, à l'amour de sa mère...il a détruit leur famille, a fait plonger le père dans le désespoir puisqu'il s'est senti à jamais inutile et sa mère dans le chagrin en lui enlevant sa raison de vivre.

Voilà une des raisons pour lesquelles Younes n'a jamais pu être heureux et a été hanté par l’absence des siens au point de ne jamais vouloir trahir les valeurs qui lui avait été données.

La fin nous laisse un espoir de réconciliation et d'oubli...

 

Ce roman a été porté à l'écran par Alexandre Arcady en 2012. Je n'ai pas eu l'occasion de le voir mais si je peux, je le ferai un jour prochain.

 

Ce pays nous doit tout...Nous avons tracé des routes, posé des rails de chemin de fer jusqu'aux portes du Sahara, jeté des ponts par-dessus les cours d'eau, construit des villes plus belles les unes que les autres, et des villages de rêve au détour des maquis...Nous avons fait d'une désolation millénaire un pays magnifique, prospère et ambitieux, et d'un misérable caillou un fabuleux jardin d'Eden...
Et vous voulez nous faire croire que nous nous sommes tués à la tâche pour des prunes ?
(...)

Il y a très longtemps, monsieur Sosa, bien avant vous et votre arrière-arrière grand-père, un homme se tenait à l'endroit où vous êtes. Lorsqu'il levait les yeux sur cette plaine, il ne pouvait s'empêcher de s'identifier à elle. Il n'y avait pas de route ni de rails, et les lentisques et les ronces ne le dérangeaient pas...
Cet homme était confiant. Parce qu'il était libre. Il n'avait, sur lui, qu'une flûte pour rassurer ses chèvres et un gourdin pour dissuader les chacals
(...)

On lui confisqua sa flûte et son gourdin, ses terres et ses troupeaux et tout ce qui lui mettait du baume à l'âme. Et aujourd'hui, on veut lui faire croire qu'il était dans les parages par hasard, et l'on s'étonne et s'insurge lorsqu'il réclame un soupçon d'égards...

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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 07:22
Un faux pas dans la vie d'Emma Picard / Mathieu Belezi

Nous sommes à la fin des années 1860. Emma Picard est veuve et doit nourrir ses quatre enfants. Elle accepte de quitter son Alsace natale pour partir en Algérie où le gouvernement français, désireux de peupler ses terres coloniales, offre des terres agricoles. 

 

On attribue à Emma 20 hectares de terres cultivables entre Sidi Bel Abbes et Mascara. 

Le voyage est long et fatiguant et après un long périple, la famille s'installe dans la ferme désertée par les anciens propriétaires retournés en France suite à la mort de leur petite fille.

 

Emma va être aidée dans son installation et ses travaux des champs par Mékika, l'employé arabe des anciens colons, qui se met à son service dès leur arrivée.

Il travaillera jour et nuit à ses côtés sans jamais recevoir de salaire, simplement parce qu'elle accepte de le nourrir.

Emma le considèrera toujours comme un membre de la famille et il mangera avec eux, à leur table et dormira en hiver dans la cuisine, n'écoutant que son coeur et son humanité, alors que tout le monde croit nécessaire de la mettre en garde...

 

Est-ce votre première expérience en Algérie? Oui ça l'est, leur ai-je répondu, alors ils ont voulu me mettre en garde contre l'Arabe avec qui j'allais devoir vivre au quotidien, Comment hélas faire autrement ? se sont-ils lamentés, et puisque nous tous Français de France, Espagnols, Italiens avons la lourde tâche de mener à bien l'entreprise d'aménagement agricole et industriel de ce malheureux pays, il ne faut jamais oublier de garder un œil, et le bon! sur l'Arabe qui travaille à nos côtés, car l'Arabe, voyez- vous madame, est un être imprévisible sur lequel nous ne pouvons absolument pas compter, menteur tout autant que voleur, paresseux, sournois, il est capable des pires violences, et ce au moment où l'on s'y attend le moins alors prenez garde!

Mais malgré son courage et sa volonté, Emma ne pourra pas résister aux intempéries qui provoquent sécheresse en été, assèchement des puits, déluges ou orages de grêles, siroccos, ou froid glacial et neige en hiver... 

 

Malgré le travail éreintant de toute la famille, le manque d'argent se fait cruellement sentir... 

Sans compter qu'il y a aussi les coups de chaleur, les fièvres, la dysenterie qui peut tuer un homme en une nuit et emportera un de ses fils, et les catastrophes naturelles en tous genres comme par exemple, les invasions de sauterelles qui dévastent tout sur leur passage en un clin d'oeil et pénètrent par le moindre interstice dans les maisons. 

 

Mais le destin n'est pas le même pour tous les colons...

Les colons à qui on a attribué les meilleures terres deviennent riches et s'en sortent. Ceux qui exploitent sans scrupules les plus pauvres ou les autochtones, aussi...

Pour les colons pauvres, au contraire, malgré leur courage, ils ne leur restent le plus souvent que leurs yeux pour pleurer...

 

L'auteur nous offre dans ce roman, le portrait d'une femme exceptionnelle, à la fois forte et vulnérable qui malgré les coups durs tente de rester debout coûte que coûte pour maintenir les siens dans un bonheur relatif, en attendant des jours meilleurs qui ne viennent pas.

 

Jamais indulgente avec elle-même, elle ne s'offre que bien peu de joies dans cette vie de labeur, juste un peu d'amour de temps en temps avec Jules, un parisien révolutionnaire qui lui offre ses bras, lui prête de l'argent, lui apporte un peu d'aide et de soutien et l'incite à quitter cette ferme qui ne lui apporte que des malheurs.

Elle ne voudra jamais suivre ses conseils, et s'entêtera, persuadée que les jours meilleurs sont à venir.

Mais parfois, seulement lorsqu'elle est seule, elle perd espoir en l'avenir...

 

L'auteur nous présente cette histoire, d'une manière très originale qui donne encore plus de force au récit : il nous fait entendre une seule voix, celle d'Emma. 

Car c'est elle qui parle sans discontinuer...dans un long monologue entrecoupé seulement par les bruits de la nuit, un animal qui passe et le sirocco qui souffle et assèche le corps et les pensées. 

 

 

Mais avant de me taire, il faut que je dise dans quel enfer on nous a jetés, nous autres colons, abandonnés à notre sort de crève-la-faim sur des terres qui ne veulent et ne voudront jamais de nous...

 

A qui s'adresse-t-elle ? 

 

Au début le lecteur croit qu'elle parle à son jeune fils, Léon, étendu auprès d'elle.

Mais peu à peu le lecteur s'aperçoit que Léon, jamais  ne lui répond...

j’espère que tu as fini par t’endormir, et que tu ne m’entends pas te raconter tout ça, mon pauvre fils, j’espère même que tu dors sur tes deux oreilles et que tu ne m’entends pas te déballer dans le détail l’histoire de notre aventure coloniale, comme si c’était vital pour moi de forcer ma nature et d’accepter le grand déballage de mes fautes, car fautes il y a

les grillons ont beau chercher à m’entortiller la mémoire en répétant la note têtue de leur rengaine nocturne au seuil de la porte qui marque la frontière entre eux et moi, ils ne sauraient me convaincre du contraire

oui fautes il y a, dans la mesure où je n’ai pas su comprendre que je n’avais rien à faire sur ces terres africaines, rien à conquérir, rien à construire, rien à espérer, surtout pas une vie meilleure, car l’Algérie était bien incapable de m’offrir quoi que ce soit

Léon, si je ne m’étais pas laissée berner par la France, vous seriez tous encore en vie et tous autour de moi, alors ne m’en veux pas de te raconter ce qui se raconte et ce qui ne se raconte pas dans la vie d’une femme, c’est l’heure de mon grand déballage

l’heure de forcer ma nature, de ravaler mes pudeurs, et de ne pas avoir peur d’être grossière si c’est nécessaire

mais j’espère quand même que tu ne m’entends pas te raconter tout ça, mon pauvre fils

 

Alors Emma continue son récit sans s'arrêter prenant à témoin tour à tour, les proches qui ont partagé sa vie, les hommes, et même Dieu lui-même pour pouvoir mettre des mots sur ses souffrances et ce que la terre d'Algérie lui a fait subir, elle qui était veuve et ne demandait rien à personne, juste de quoi nourrir ses enfants et un peu de bonheur. 

 

Mais ce qui est douloureux, c'est qu'elle s'en prend surtout à elle-même. Tout ça est arrivé, pense-t-elle, parce qu'un jour, elle a eu le malheur d'écouter après la mort de son mari...

ce qu'un homme à cravate assis derrière un bureau de fonctionnaire me conseillait de faire pour sortir du trou dans lequel je me débattais depuis la mort de Gustave...

 

La voix d'Emma devient alors de plus en plus bouleversante au fur et à mesure que le lecteur comprend d'où elle parle et pourquoi elle le fait...

 

Après avoir tourné la dernière page, vous l'entendrez encore longtemps soliloquer et conter les catastrophes qui se sont enchaînées, anéantissant à jamais ses rêves de faire sienne cette terre, elle qui n'avait jamais rien possédé à elle. 

Sur ses 20 hectares où tous ses proches se sont tués au travail, elle n'a connu qu'une vie de misère, proche de celle que vivaient les autochtones, les meilleures terres ayant été attribuées à des grands et riches propriétaires qui eux ont exploité le pays et ses habitants et se sont enrichis. 

 

J'avoue que je ne m'étais jamais penchée sur le début de la colonisation des terres algériennes. Ce roman permet d'appréhender différemment l'histoire de la colonisation. 

 

L'auteur nous livre ici une tragédie, un récit oppressant, sans chapitre, sans paragraphe, sans majuscule (sauf la première du récit) et sans point à la fin des phrases...

Il clôt avec ce roman une trilogie algérienne commencée avec "C'était notre terre" (2008) et "Les vieux fous" (2011). Et je n'ai plus qu'une envie après avoir terminé ce roman, celle de trouver ces deux titres précédents...

 

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