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11 juin 2019 2 11 /06 /juin /2019 05:17
La couverture du Petit Journal

La couverture du Petit Journal

J'ai couru au premier étage, j'ai arraché les enfants en pleurs de leurs lits, j'ai dégringolé les marches, ouvert une lourde porte et je me suis trouvé dehors sur un sol mouvant. Cela n'avait duré que vingt secondes : il y a des instants où les forces se centuplent.

Je vous propose aujourd’hui de remonter le temps jusqu'à ce mois de juin 1909, il y a 110 ans... le 11 juin exactement.

Nous allons revivre un instant la vie telle qu'elle était dans un des petits villages provençal du nord du département des Bouches-du Rhône...

Il est presque 21 h 19. La journée a été plutôt chaude et les provençaux profitent de la fraîcheur du soir pour sortir leurs chaises sur le pas de la porte, ou s'installer sur le banc réservé à cet usage. Les places des villages font le plein et on se transmet les dernières nouvelles. L'affaire Dreyfus divise le pays depuis plusieurs semaines. Partout les ouvriers se mettent en grève demandant de meilleures conditions de travail, d'autant plus que le pays est en plein essor économique et industriel. Seuls les aïeuls, quelques rares adultes et les bébés sont déjà couchés.

Tous les habitants sont dehors en ce début de soirée : c'est ce qui va les sauver ! 

 

Soudain, un bruit terrible suivi d'une violente secousse, surprend les habitants : le craquement est terrifiant, la vaisselle se brise, les maisons tremblent puis s'écroulent, le sol se dérobe, la poussière et la nuit  empêchent de comprendre, puis de voir ce qui vient de se passer. Des gémissements retentissent ici ou là, sous les décombres, alors qu'une seconde secousse survient déjà 25 minutes plus tard...faisant écrouler ce qui tenait encore. 

La terre vient subitement de se réveiller et d'anéantir la région située entre l'étang de Berre, Aix-en Provence et la Durance au nord, Salon-de-Provence à l'ouest...

En un instant, tout est détruit, des centaines de familles n'ont plus de maison, et les habitants resteront marqués à jamais, pour plusieurs générations, par ce séisme de force 6.2 sur l'échelle de Richter, qui reste encore aujourd’hui le séisme le plus meurtrier connu en France métropolitaine depuis plusieurs siècles. 

 

Incroyablement violent, le choc a été ressenti jusqu'à Marseille, où des habitants affolés, vont se regrouper sur le Vieux Port, à Valence au nord et, de la frontière espagnole jusqu'à Gênes en Italie, d'Ouest en Est. 

 

Carte du séisme du 11 juin 1909

 

A Rognes, les habitants se regroupent dans la plaine, à Lambesc à l'inverse, ils montent sur le plateau de Bertoire. Puis, une fois leurs proches en sécurité, les hommes s'organisent pour commencer à tenter de sauver des vies, parmi les décombres.

Il y a de nombreux blessés et tout au long de cette longue nuit, les populations isolées car les communications ont toutes été coupées, ne pourront compter que sur elles-mêmes. Les habitants ne comprendront que le lendemain que toute la région a été dévastée...

Rognes après le séisme

Rognes après le séisme


Quand nous eûmes compris que notre maison ne s'écroulerait pas sur nous, nous sortîmes en toute hâte, poursuivis par le bruit sinistre des derniers murs qui s'effondraient. Nous courions vers la campagne, loin du village qui, comme un immense château de cartes, s'affaissait graduellement. Nous allions au devant de nous, épouvantés, craignant à tout instant de voir s'ouvrir la terre et d'être engloutis...
Témoignage de Marie Tay (Rognes)

 

Comment vivaient-on en Provence en ce temps-là ? 

Dans les villes proches du lieu du séisme...

Aix-en-Provence, était déjà une ville riche, bourgeoise et prospère où la vie culturelle était en plein développement. En Arles, quelques jours avant le séisme, on inaugurait fin mai 1909, le musée Arlaten, aménagé grâce au prix Nobel de Littérature, obtenu en 1904 par Frédéric Mistral.

 

Photo wikipedia

 

Dans la région de Salon-de-Provence, l'économie tournait autour de l'huile d'olive et du savon et l'on recensait pas moins de 5 savonneries, mais aussi des entreprises de taille de pierre, de ferblanterie et du tonnelage. Les champs d'oliviers étaient irrigués grâce à la présence du canal de Craponne. Les usines employaient de nombreuses personnes en particulier des femmes. La ville venait d'obtenir une médaille d'or à l'exposition universelle de Paris en 1900, pour "la qualité de ses exportations et le dynamisme de son commerce". 

 

Mais malgré la vie culturelle et l'essor économique, cette partie de la Provence était encore une région sauvage, peu connue des touristes. Seuls les peintres avaient su particulièrement mettre à l'honneur cette campagne éloignée des grands axes : Van Gogh, Cézanne, Braque, Matisse, et bien d 'autres...

 

"La Moisson ", juin 1888. Huile sur toile, 73 x 92 cm.

Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation)

 

Dans les campagnes, la vie au début du XXe siècle, commençait juste à être moins rude. Le chemin de fer avait fait son apparition mais les bus entre deux villages y étaient encore tirés par des chevaux. Ceux qui possédaient une automobile étaient rares, et voir passer un avion n'était tout simplement pas envisageable...

Le télégraphe avait fait son apparition ainsi que le téléphone. Les gens étaient moins isolés et les journaux locaux connaissaient un franc succès...

Pourtant, les hommes s'acharnaient toujours à cultiver la terre avec des outils rudimentaires. La vie était encore essentiellement tournée vers les tâches saisonnières, les récoltes et les fêtes...

Les paysans vivaient en particulier de la culture des amandes, du blé (dont l'épeautre), des légumineuses comme le pois chiche, de l'olivier et surtout de la vigne. Ces cultures nécessitaient peu d'eau et cela tombait bien, parce que de l'eau on en manquait dans cette région. Les sources ne coulaient pas toute l'année et les cultures maraîchères étaient très peu développées.

 

Cueillettes des olives près de Salon-de-Provence

( http://www.passionprovence.org )

 

A part les figuiers qui prolifèraient dans la région, il n'y avait pas de fruitiers comme c'était le cas dans le Vaucluse car ils nécessitaient de l'eau eux-aussi...

Que dire de plus... Les enfants allaient maintenant à l'école, devenue obligatoire, et parlaient deux langues : le provençal à la maison et le français à l'école. 

 

Dans les maisons, il n'y avait pas encore d'électricité, ni de salle de bain. Les denrées étaient conservées naturellement à la cave, au frais, le grenier servant à entreposer les récoltes. Dans les chambres on dormait à plusieurs. Les femmes allaient au lavoir et s'approvisionnaient en eau à la fontaine pour les besoins de la maison et des animaux. 

Quand à l'ambiance et à l'accent, je vous renvoie vers les écrits de Marcel Pagnol ou les films adaptés de ses romans...Grâce à ces romans, vous savez tous que les provençaux aimaient se retrouver au café du coin, ou pour une partie de boules, et qu'ils aimaient aussi se regrouper pour discuter de l'actualité, se raconter des histoires...car il n'y avait pas de télévision ! 

 

Voici telle qu'elle était, la situation des habitants de la région au soir du 11 juin 1909... 

Prochainement, nous ferons le tour de quelques villages détruits enfin, comme d'habitude... si vous le voulez bien ! 


Dans le quartier du Castellas, aucune maison n'avait échappé à la terrible catastrophe ; c'était navrant et je renonce à décrire la douleur que provoqua en moi ce terrible spectacle.
A 6 heures du matin, je me trouvais sur la place Lazare-Carnot, un camion descendait au pas la Grand Rue, un linceul blanc recouvrait les corps des quatre enfants Philip que les décombres avaient engloutis à la ferme de Croignes....
Telles sont mes impressions sur la terrible catastrophe du 11 juin 1909. Elles ne donneront aux lecteurs qu'une vague idée du désastre, car il n'est pas possible de décrire exactement les heures d'angoisse et les tristes conséquences que provoqua ce tremblement de terre.
Extrait du témoignage de Raymond Dauphin (Lambesc)

La ferme de Croignes après le séisme (Lambesc). Aucun des enfants n'a survécu au séisme.

La ferme de Croignes après le séisme (Lambesc). Aucun des enfants n'a survécu au séisme.

 

Les témoignages mis en citation, sont extraits du recueil "Album souvenir du Tremblement de Terre en Provence", Edité par Les amis du Vieux Lambesc en 1986. A l'intérieur de cet album, on trouve bien entendu beaucoup d'autres témoignages complets de cette nuit du 11 juin 1909. 

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commentaires

kimcat 24/06/2019 17:07

Terrifiant et destructeur...

Francis 13/06/2019 07:42

La Provence a perdu en grande partie les amandes, les pois chiches et sans doute bien d'autres productions regrettées ; elle a gagné les touristes, le festival, un circuit automobile, les yachts...
Merci pour cette visite guidée dans la vie d'autrefois de ta région éprouvée par le séisme.
1909 est une date qui résonne chez moi, c'est celle d'une loi qui instaurait l'éducation à l'école des enfants qu'on dit aujourd'hui "en situation de handicap". Elle créait des classes dans lesquelles j'ai enseigné 70 ans plus tard et durant plus de 20 ans avant qu'elles ne soient réorganisées.
Bonne journée Manou

missfujii. 13/06/2019 07:41

Je connaissais le tremblement de terre de Vernegues le Vieux, mais je ne savais pas pour le reste. Ton article est passionnant et très bien construit. J'attends la suite avec impatience.

manou 13/06/2019 09:21

C'est le même mais Vernègues n'était pas l'épicentre, celui-ci se situait entre Rognes et Lambesc...d'où les destructions dans toute la région...

Toupinette 12/06/2019 20:57

Bonsoir, oui malheureusement, nous sommes situés sur une zone sensible, et on en aura encore ...
Tu parles du manque d'eau dans ce coin de la région, et c'est monsieur Craponne qui y a laissé sa fortune pour qu'il y en ait un peu plus. Les deux côtés de la Durance sont très différents. Article très émouvant.
Bises

Nell 12/06/2019 09:44

Un retour en arrière qui a coûté pour de nombreuses familles et heureusement que les familles se trouvaient dehors. Le sol tremble et tremblera encore, fait et fera encore des victimes. Un article très intéressant, ma chère Manou. Pour moi une grosse flemme s'est installée depuis quelques jours... Je t'embrasse et te souhaite une belle journée

Véronique 11/06/2019 21:54

Merci Manou pour cette très belle page qui nous replonge 110 ans en arrière . C'était une autre époque , tu nous dis que cette partie de la Provence était encore sauvage . Les temps ont bien changé mais les dégâts causés par un tremblement de terre sont immuables . Face aux éléments , nous sommes bien petits et lorsque le malheur frappe , il est aveugle , il frappe selon des lois naturelles .
Il reste toujours des cicatrices de ces catastrophes .
Des amis italiens ont subi un tremblement de terre en 2012. Leur maison a été, par miracle, épargnée . Leur fille , alors âgée de 6 ans à l'époque , a longtemps fait des cauchemars . Le bruit de la terre qui tremble est parait-il terrible .
Douce soirée .
Je t'embrasse

Valencroix 11/06/2019 21:27

Merci beaucoup ! article super intéressant
Bisous

lemenuisiart 11/06/2019 19:34

Que cela fait peur les tremblements de terre qui nous rappelle que nous ne sommes pas grand chose sur la terre. Bonne idée de suite.

Petits Bonheurs 11/06/2019 16:59

Bonjour Manou,
J'ignorais complètement ce fait et donc ton article m'intéresse beaucoup.
J'imagine toutes ces familles, il faisait beau et la majorité était dehors afin de prendre le frais.
Ce n'était pas comme ce 11 Juin 2019 il fait gris et frisquet. (orage de grêle hier soir)
Je sais que les Alpes de Haute Provence sont sismiques. Beaucoup de parcelles ne peuvent être construites.
Bonne fin de journée. Bises

mouneluna77 11/06/2019 15:56

pour avoir habité la roques d'anthéron, j'ai entendu parlé de ce tremblement de terre.
cela fait bien peur, j'ai des cousins qui ont eu a patir du tremblement de terre dans le frioul a la fin des années 70 je me souviens des villages rayé de la carte

Steph43Photography 11/06/2019 15:04

Coucou Manou j'ignorer totalement ce séisme :( merci à toi pour ce partage d'histoire même si c'est pas joyeux :( , hey oui la terre reste toujours la plus forte , ne l'oublions pas !!! , bonne journée à toi

Cindy43 11/06/2019 13:57

C'est sûr que cela doit marquer sur plusieurs générations :(
Bon après-midi

marine D 11/06/2019 13:08

J'aime beaucoup le tableau "la moisson" !

marine D 11/06/2019 13:07

Dans les années 60 nous avons connu cela dans les Pyrénées atlantiques, je vivais à Pau et nous sommes tous descendus dans la rue, on ne sait jamais quand ces tremblements de terre peuvent se produire, et c'est traumatisant !
Bisous Manou

emma 11/06/2019 11:58

il n'y a pas que la fureur des guerres pour détruire des villes et villages, ton article est passionnant, merci

écureuil bleu 11/06/2019 11:49

Bonjour Manou. Ton article sur ce séisme de 1909 est très intéressant. Les habitants ont dû se voir mourir. Bonne journée et bisous

fanfan 11/06/2019 11:32

Je ne savais pas du tout . Il faut espérer que cela ne se reproduira plus . Beaucoup de dégâts en effet ! J'imagine la terreur des habitants !
J'attends la suite. Bonne journée

virjaja 11/06/2019 10:42

merci pour cet article passionnant!!! on pense peu aux tremblements de terre, tu nous rappelle qu'on y est exposés.... gros bisous Manou. cathy

paparazza 11/06/2019 10:41

J'en ai justement entendu parler à la radio ce matin.
Il y a beaucoup moins de réunions, il me semble dans les café. Remplacés par les rassemblements de gilets jaunes sur les rond points ....

Mimi 11/06/2019 10:36

Un très bel article Manou ! Il nous replonge dans cette catastrophe à l’instant T et nous ressentons bien le désarroi des habitants. J’attends la suite avec beaucoup d’intérêt.

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