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23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 05:19
Grasset, 2018

Grasset, 2018

Si tant est que ça l'ait été un jour, il n'est désormais plus possible de raconter l'histoire d'une personne de manière linéaire, ou comme on dit, du berceau à la tombe. Dès que notre premier souvenir s'ancre dans notre conscience, nous cessons de percevoir le monde et de penser linéairement, nous vivons tout autant dans les événements passés que dans le présent...

Ma nourrice avait raison, elle n'avait pas eu besoin de faire de longues études pour arriver à cette conclusion qui relève du bon sens le plus élémentaire : le diable sait exactement par quelle porte entrer dans chaque être humain. S'il n'arrive pas à le posséder en jouant sur sa cupidité ou son ambition, il s'adresse à sa vanité.

Nous sommes à Reykjavik dans les années 50. Sigvaldi et Helga s'aiment passionnément. Ils décident de nommer leur deuxième fille "Ásta" qui signifie "amour" si on enlève la dernière lettre. Cela lui portera chance, pensent-ils...Mais rien ne se passera comme prévu pour le jeune couple : la vie est cruelle et l'Islande un pays rude, où le bonheur n'a pas de place.

 

Le roman se déroule de la conception de la petite fille à la mort de son père,  pêcheur mais peintre en bâtiment saisonnier, tombé d'une échelle.

Le lecteur sait tout de suite qu'il va mourir et tandis que celui-ci raconte sa vie à une vielle dame qui l'a vu tomber et s'est penchée sur lui pour le rassurer, ses souvenirs affluent dans le désordre, et il revoit sa vie défiler devant ses yeux, son enfance et l'amour qu'il porte à son petit frère, devenu poète, les moments forts où il a été heureux, ceux où le destin s'est acharné contre lui et en particulier les erreurs qu'il a commises avec sa plus jeune fille, Ásta.

 

Il n'a pas été un père exemplaire, et avant ça un mari assez compréhensif. Il n'a pas senti que la vie qu'il proposait à Helga était trop étriquée pour elle, ou tout du moins, quand il l'a compris, c'était bien trop tard. Aussi lorsque, rentré de plusieurs jours en mer, il a retrouvé la maison, vide, Helga étant partie en abandonnant ses deux filles, il n'a pas réussi à s'en remettre et il a laissé à la vieille nourrice, la charge d'Ásta et à un autre couple celle de sa fille aînée. A partir de ce moment-là rien n'a plus été comme avant, même lorsqu'il a refait sa vie avec Sigrid...

 

Ásta vivra une adolescente difficile. Elle partira tout un été dans l'Ouest de l'Islande, dans une ferme située au bord des fjords, où  Árni, le rustre fermier, accueille des adolescents en difficulté pour l'aider aux travaux d'été et aussi, garder Kristin, sa mère, qui perd la tête et se sauve parfois dans la lande et à qui il voue une tendresse sans borne.  C'est là-bas, que la jeune fille rencontrera Josef et connaîtra enfin l'amour...mais comme la vie n'est pas simple c'est des années après, une fois la maturité arrivée, qu'elle le comprendra...bien trop tard elle-aussi.

 

Certains se rappellent avec précision le jour, l'heure, la minute voire l'instant où leur enfance a pris fin, et c'est rarement de bonne augure. Ceux pour qui l'enfance s'éloigne si lentement qu'elle ne disparaît jamais tout à fait sont nettement plus chanceux, ils continuent d'abriter au fond d'eux l'enfant qu'ils ont été.

Autrefois, Sigvaldi avait serré ce petit frère dans ses bras. La nuit où personne n'avait trouvé le sommeil parce que leur père hurlait de douleur...
Sigvaldi avait serré son petit frère contre lui, il avait embrassé ses cheveux, lui avait caressé les joues, lui avait murmuré des paroles dont il ignorait qu'il les abritait en lui...
"je veillerai sur toi, Mon petit chéri, mon petit trésor. Jamais je ne cesserai de veiller. Je viendrai chaque fois, chaque fois en courant, dès que tu m'appelleras et je te donnerai ma vie, je serai ton bouclier, mon cœur, je te protégerai de la nuit du monde. Ne crains rien..."
Je ne savais pas, dit Sigvaldi que j'aimais autant ce petit crétin !

Voilà un roman terriblement poignant, encore une fois. Mon année de lecture commence décidément très fort ! 

Il nous parle d'amour avec un grand A, de quête d'amour je devrai dire, aussi bien d'amour fraternel (entre Sigvaldi et son jeune frère poète), que d'amour filial, et de passion amoureuse...et de quête du bonheur. Il nous parle aussi de poésie, de théâtre et de musique. 

 

Les paysages sont sublimes et décrits avec beaucoup de poésie...Le lecteur ressent le froid, la solitude, la profondeur de la nuit islandaise et l'urgence de vivre. Comment être heureux au milieu de ces champs de lave, même si les aurores boréales éclairent le chemin, le froid et l'obscurité sont ressentis à chaque page...

Le lecteur pénètre dans un pays encore archaïque où le contraste entre la ville et les campagnes est immense.

 

Les personnages sont tous différents ce qui permet au lecteur de comprendre de qui parle le narrateur. Le roman est entrecoupé de lettres d'Ásta, écrites à un personnage dont on ne comprendra l'identité qu'à la toute fin...donnant envie de les reprendre depuis le début. 

D'ailleurs Ásta est un personnage particulièrement attachant. Le lecteur sait dés le début qu'elle est fragile et perturbée par son enfance. Pourtant elle a une personnalité intéressante, sensible, déterminée, et curieuse de tout mais tellement en manque d'amour et de reconnaissance qu'elle se met dans des situations difficiles, doute d'elle-même, elle qui n'a pas connue une vie de famille sereine, et met en doute les autres et leurs sentiments. Elle sera obligée d'ailleurs de délaisser elle-aussi sa petite-fille Sesselja pour poursuivre ses études et la laissera aux bons soins de Sigrid et de Sigvaldi...déchirée entre le besoin de liberté et l'amour qu'elle porte à ce petit être...

 

La seule chose qui peut dérouter le lecteur et explique que l'on aime ou pas cet auteur et cette lecture, est la construction vraiment compliquée...malgré les cinq parties distinctes. D'ailleurs l'auteur nous prévient dès le début qu'il ne racontera pas cette chronique familiale de façon chronologique, et évidemment nous le savons bien que ce sera parfois difficile à suivre...mais n'en est-il pas de même de nos propres pensées et de nos propres souvenirs ? 

Au milieu des souvenirs de Sigvaldi, des lettres d'Ásta et  de la prise de parole des personnages importants, le narrateur  (l'auteur ?) intervient dans l'histoire. Il se demande s'il la raconte bien, si elle est compréhensible. Il s'est lui-même réfugié dans les fjords de l'Ouest pour l'écrire, et son voisin qui loue des maisons, le dérange souvent.

Il nous livre ses réflexions sur le monde moderne et ses dérives, la société de consommation, les méfaits du tourisme, le manque d'humanité...et son propre besoin de solitude...

 

Le roman est donc bâti comme un immense puzzle, dont les différents éléments vont prendre du temps pour se mettre en place...et prendre du sens...car ce n'est qu'à la toute fin du roman que le lecteur comprendra le déroulé chronologique des événements !

 

A noter, encore une fois l'auteur nous ravit par ses titres de chapitres à la fois philosophiques et poétiques comme par exemple...

"Il est impossible de vivre sans faire de bêtises"...

"Cette planète serait-elle habitable si les pantalons n'avaient pas de poches"...

"Nous ne tarderons plus à changer de ciel"...

"Où est mon bonheur, l'auriez-vous vu dans les parages ? Est-il caché sous le lit? "

Il faut donc choisir son moment pour le lire et savoir qu'on ne sera pas dérangé et qu'on pourra faire des pauses, au moment voulu par nous seuls. 

J'ai retrouvé avec grand plaisir la plume poétique de l'auteur que j'avais découvert avec "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds", paru en 2015 et présenté ICI sur le blog.

Il est impossible de vivre sans faire de bêtises, nous en faisons tous à un moment ou à un autre, parfois, nous faisons souffrir ceux qui nous sont chers. Ce n'est pas à cela qu'il faut nous juger, mais à la manière dont nous réparons le mal que nous avons commis.

Celui qui est en vie n'est pas responsable uniquement de lui-même. C'est peut-être là le plus lourd fardeau.

Fallait-il que je meure pour te prouver que tu ne saurais vivre sans moi ?
Oui, pense Ásta, et elle pleure.

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commentaires

Tlivres 01/09/2020 20:35

Quel billet ! Nous sommes d’accord sur la force du propos, une folie... qui n’est pas douce !

manou 02/09/2020 16:44

Merci pour ton passage tu n'étais en rien obligé j'ai aimé ta présentation pour ce livre !

Johanna 01/06/2019 04:56

PS En me relisant je vois que j'ai des problèmes avec le pluriel...désolée !

Johanna 01/06/2019 04:54

Bonjour Manou,
Voilà quelques mois que je viens de temps en temps me promener sur ton blog que j’apprécie. J'aime beaucoup tes promenades, tes commentaires toujours recherchés et intéressant, tes photos.
Je vie en Polynésie depuis 2 ans. Avant j'adorais flâner dans les librairie pour trouver mes prochaines lectures. Maintenant c'est plus compliqué et souvent je fais des commandes de livres. Alors maintenant je flâne à travers des blogs, et je m'inspire parfois de tes lectures. Asta fera donc parti de ma prochaine commande.
Merci Manou pour ce joli blog et bonne continuation.

Johanna 06/06/2019 07:22

Non je ne parle de mes lectures. Sur mon blog, je ne cherche pas particulièrement à avoir beaucoup de lecteur sauf mes proches.(D'ailleurs j'ai déréférencé mon blog). Non je t'ai mis le lien (c'est la première fois) sur un ancien message parce que j'aime bien ce que tu fais. Bonne continuation à toi. Et puis j'ai habité pendant mon enfance quelques années dans un petit village Eguilles non loin de Lambesc. Alors j'aime bien tes reportages.

manou 01/06/2019 07:54

Merci Johanna...Tu vis dans un bel endroit que je ne connais pas du tout et je viendrai très volontiers visiter ton blog moi-aussi...Est-ce que tu parles de tes lectures sur ton blog ? J'avais démarré le mien qu'autour des lectures puis j'ai commencé à parler des plantes, des balades et d'y mettre des recettes par contre je reste toujours la plus discrète possible sur ma vie personnelle et je n'hésite pas à supprimer tous les messages, même de personnes que je connais depuis longtemps qui viennent y raconter leur vie privée. C'est ma façon de faire :) :) au plaisir de se croiser alors ici ou chez toi

bibliblog 04/05/2019 14:27

Les romans compliqués me font toujours un peu peur, mais ce que tu en dis donne tout de même envie de le lire peut-être un jour. Merci pour ta chronique !

manou 04/05/2019 15:12

Quand on connait l'auteur et que l'on sait comment il aime bâtir ses histoires, on ne se perd pas...

écureuil bleu 30/04/2019 11:45

Bonjour Manou. Ce roman semble passionnant et compliqué. Je note le titre pour plus tard. Bonne journée et bisous

manou 30/04/2019 14:02

C'est vrai que la construction n'est pas facile mais comme je m'y attendais cela ne m'a pas surprise finalement. bisous

Sigrid 28/04/2019 19:33

Merci Manou, cet article me donne envie de lire ce livre !

manou 29/04/2019 17:58

Merci ! J'espère surtout qu'il te plaira :)

Valencroix 24/04/2019 19:32

Merci pour cet article.

manou 29/04/2019 17:58

Merci pour tes visites...j'étais en pause mais me voilà rentrée

zazy 24/04/2019 11:52

Je viens de le retenir à la bib après lecture de ton avis

manou 29/04/2019 17:58

J'espère qu'il te plaira...

Azalaïs 24/04/2019 09:37

Merci pour cette découverte, peut-être le trouverai-je à la médiathèque mais il me faudra me faire un petit mémo si je veux me souvenir de tous ces noms. Je n'ai pas pu réemprunter le vent dans les saules, il a disparu de la médiathèque, je n'y crois pas!!! Bises et bonne journée

manou 29/04/2019 17:57

Incroyable que le vent dans les saules ait disparu !! Un rêveur est passé par là ! Bises et désolée de te répondre aussi tardivement je gardais mes petits-enfants la semaine dernière...

Elena800 24/04/2019 05:32

Il a l'air passionnant ton livre, je vais voir si je eux le charger sur ma liseuse. L'Islande fait partie des 5 pays où il fait bon vivre, les autres sont la Suède, Danemark, Norvège et Finlande; tous des pays froids. Bisous

Philippe D 23/04/2019 21:25

Je ne lis pas la littérature nordique pour le moment. Rien que les noms sont trop difficiles à prononcer !

manou 29/04/2019 17:56

Comme je te l'avais déjà dit car tu m'avais déjà fait cette remarque je ne lis pas les noms (d'ailleurs en espagnol non plus !!) je les identifie en les photographiant comme avec la méthode globale finalement...aucun problème pour les différencier !

Mimi 23/04/2019 17:01

La lecture ne semble pas mettre en valeur ce pays du grand Nord, il semble y faire aussi froid dehors que dans les coeurs des gens. Les sentiments semblent glacés et longs à dégeler... Et puis les interventions de l’aiteur au cours du récit, c’est plutôt atypique. Bizarre, étrange et cependant l’envie de découvrir est bien présente.

manou 29/04/2019 17:55

J'ai trouvé plutôt sympas les interventions de l'auteur qui nous parle en même temps qu'il raconte comme s'il était devant nous. Mais il fait lire cet auteur quand on n'est pas fatigué...bisous

Eve-Yeshé 23/04/2019 14:28

j'ai été déçue : l’histoire est intéressante mais la manière dont il a structuré le récit m'a déroutée
je vais tenter "entre ciel et terre" pour mieux cerner l'auteur

manou 29/04/2019 17:53

Je te comprends. Il faut le lire en étant disponible finalement ce qui a été mon cas. C'est vrai que sa lecture n'est pas facile...mais comme j'avais déjà lu cet auteur, je m'y attendais

domi 23/04/2019 13:52

un roman tentant mais à te lire je craindrais de m'y perdre un peu non ?

manou 29/04/2019 17:53

Je ne m'y suis pas perdue mais c'est vrai qu'il y a beaucoup de retours en arrière...

FéeLaure♥ 23/04/2019 12:37

Un peu trop casse tête pour moi j'avoue mais les paysages que tu décris me font rêver, merci pour ce partage Manou
Douce journée
Bisous

manou 29/04/2019 17:52

Je comprends bien que ce livre ne pourra plaire à tout le monde :) bisous

dasola 23/04/2019 12:36

Bonjour Manou, j'ai noté ce roman mais pas tout de suite. Les écrivains ont le vent en poupe en ce moment. Bonne journée.

virjaja 23/04/2019 11:50

ça à l'air bien triste quand même... gros bisous Manou. cathy

Maryline 23/04/2019 11:42

Encore un livre du grand nord qui m'a l'air bien intéressant... à découvrir donc! Merci Manou!
Je rentre de quelques jours avec mon petit-fils et sa maman... mon gendre est reparti au boulot! ;-)
Quelques jours de bonheur! ;-)
bisous et bonnes vacances avec les petits..

manou 29/04/2019 17:52

Comme je te comprends...un petit être qui s'éveille et découvre le monde, rien de plus beau ! bisous

Pascale MD 23/04/2019 09:44

Merci pour ce partage, là aussi, je note sur mes tablettes ;-)
Bises et bonne journée Manou

danièle 23/04/2019 09:23

Le livre doit être passionnant, il se passe en plus en Islande , un pays que je rêve de visiter.
j'espère que tu vas bien et que tu as passé de très belles fêtes de Pâques.
Très belle journée, bises

manou 29/04/2019 17:51

Tu ne savais pas que j'étais juste en pause, à ton retour, ce sera comme ça à présent nous serons souvent décalées pour les petites vacances, mes petits sont dans la Loire à présent donc dans la zone de vacances de l'Auvergne. bises

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