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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 05:21
Editions la Baconnière, 2017

Editions la Baconnière, 2017

"Didi..." commença-t-il enfin, utilisant son surnom de petite fille. Mais la douceur de sa voix ne la rassura pas. Cette douceur était une entourloupe, un serpent qui s'enroulait lentement autour de son cou. D'un coup, elle eut très peur, comme si elle savait déjà que ce qu'il allait lui demander serait impossible...
Elle se mit à pleurer...
Vous allez fuir, toi et Alina. C'est une chance inespérée...
- Si tu reviens, je te tue de mes propres mains, dit-il dans un souffle...

"Vous êtes un modèle d'intégration parfaitement réussie" lui avait- on dit. En ressentait-elle de la fierté ? Certainement. Mais elle n'était pas stupide, elle savait reconnaître une admiration feinte, une autre façon de lui dire "tu n'es pas d'ici".

 

Le roman débute en 1979 dans la  Roumanie communiste de Ceaucescu. Ion ouvre sa fenêtre et se fait piquer par une guêpe (ou une abeille, il ne sait pas)...juste une semaine avant l'arrivée, pour les vacances, de ses deux petites fille Dina et Alina, habitant la ville proche. 

C'est le début d'une série noire pour la famille. Suite à la fièvre occasionnée par la piqûre, Ion, malgré les injonctions au calme d'Ibolya, sa femme, se met à délirer et à dire n'importe quoi à voix haute : il critique ouvertement les communistes et use de mots interdits, semant le trouble dans sa famille, puis la peur dans tout le village.

Au départ, tout le monde tente de couvrir les mots injurieux en criant plus fort encore que lui, mais vient un jour où plus personne ne peut le protéger : il est tabassé par des inconnus, puis peu de temps après... on vient l'arrêter. 

Par qui a-t-il été dénoncé pour avoir proféré des injures à l'encontre du gouvernement ? Personne ne le saura jamais...

 

C'est alors que Viorel Cioban, son gendre, qui jusqu'à présent ne se posait aucune question sur sa vie quotidienne, se met à observer autour de lui. Il voit les arbres dans les vergers entourés de barbelés, non pas pour les protéger des oiseaux comme il le pensait jusqu'à présent, mais pour que les fruits ne soient pas volés par des gens affamés. La misère s'accentue autour de lui, le silence et le manque de liberté deviennent de plus en plus une souffrance pour le peuple obligé de se taire et d'obéir...

Alors que Viorel et sa famille bénéficient d'un régime alimentaire de faveur, grâce à Alina, qui a intégré l'équipe roumaine junior de tir, ils sont dénoncés aux autorités parce qu'une bonne odeur de cake traverse la porte de leur appartement. En Roumanie, du temps de Ceaucescu, tout plaisir est interdit... Chacun doit se priver pour son pays et tout contrevenant est sévèrement puni. Pour Viorel, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.

 

Alina s'est mise à faire du tir avec son grand-père et c'est pour elle une véritable passion. Elle vient d'être sélectionnée pour un championnat international et doit partir bientôt en Suisse. Dès cette annonce, Viorel n'a plus qu'une seule idée en tête. Dina doit impérativement accompagner sa soeur. Il impose cette idée à l'entraîneur  : c'est avec Dina, ou pas, qu'Alina ira disputer le championnat international. Ses conditions sont miraculeusement acceptées.

 

Alors Viorel peaufine son plan : il veut obliger ses filles à ne plus jamais revenir en Roumanie, en espérant qu'elles puissent avoir une vie meilleure. La Suisse leur ouvrira les bras, il en est sûr, car elles ne sont encore que des enfants.

Elles partent en mai 1980...sachant qu'elles ne reviendront pas et ne reverrons sans doute jamais plus, ni leur pays, ni leurs parents...

 

Le lecteur les retrouve des années après, en 2016.

Dina, restée célibataire et sans enfants, s'occupe de son neveu, Johan, un jeune adulte en difficulté psychologique depuis 2002, date à laquelle il a perdu ses parents ( Alina sa mère et Grégoire, son père) ainsi que Paul, son jeune frère, dans un terrible accident de la circulation. Dans la voiture se trouvait aussi une mystérieuse jeune fille que personne ne connaissait...Jadrija. 

 

Peu à peu, le lecteur va au fil des pages, revivre les années manquantes et suivre les deux soeurs dans leur vie quotidienne, leur arrivée, leur intégration, leur réussite et leurs échecs...

Johan va mal. Il vit de l'argent de ses parents, dont il a hérité après l'accident et ne cherche même pas de travail. Sa tante s'occupe toujours de lui mais ils ne font que se disputer, elle voulant sans cesse lui parler de sa mère et de sa famille, lui refusant absolument de parler du passé.

Pourtant un  jour, malgré tout, il décide de retourner sur les lieux de l'accident...

 

Il enlève son casque et ses gants. Et maintenant quoi ?
Bien sûr qu'il ne peut pas se souvenir de l'endroit. Il n'y a rien qui ressemble plus à un bout d'autoroute qu'un autre bout d'autoroute. Il s'attendait à quoi ? A des marques dans le bitume ? Des traces de pneus...
Quinze ans qu'ils sont morts et voilà ce qu'il reste : rien. Et il s'en fout. Les morts sont morts. Fin de l'histoire.

 

J'ai aimé la construction du roman en cinq chapitres qui nous parlent tous de la terre natale (donc du sol) :  argile, sable, calcaire, humus...et terre sont les titres des chapitres. 

J'ai aimé que le roman soit davantage centré sur Johan et ses difficultés à vivre que sur l'arrivée des soeurs en Suisse. Ce qu'elles ont vécu au quotidien est raconté ici ou là par petites touches au cours du roman. 

J'ai aimé l'analyse psychologique des personnages et la rudesse des caractères qui cachent d'infinies souffrances.

 

J'ai également aimé, sans aimer les faits en tant que tels, vous vous en doutez, la façon dont l'auteur dévoile au fil des pages, ce qui se passait en Roumanie : la misère, les conséquences de la dictature dans la vie quotidienne des gens, l'absence totale de liberté, puis la découverte des horreurs après la chute de Ceauscescu, les terribles conditions de vie des enfants dans les orphelinats, les réseaux qui ont permis l'adoption de milliers d'orphelins, devenus au fil du temps, pour certains, trafics d'enfants... 

 

Je n'ai pas aimé que les soeurs ne s'entendent pas mieux à l'âge adulte que lorsqu'elles étaient jeunes adolescentes en Roumanie. Certes, leur personnalité a toujours été opposée, et leur mode vie est maintenant très différent : l'une a réussi dans la vie, alors que l'autre ne roule pas sur l'or, l'une a des enfants, alors que l'autre n'a jamais pu en avoir. C'est triste de constater que la distance entre elles deux n'a fait que s'accentuer, alors que l'exil aurait pu les rapprocher...

 

J'ai pris en peine le jeune Johan qui s'est tant blindé pour oublier l'accident dont il est l'unique rescapé, que plus rien ne l'atteint, ce qui l'empêche d'être heureux. Il ne veut rien savoir de ses origines, ni de ses parents, ni entendre les souvenirs de Dina sur leur famille, ou sur la Roumanie. D'ailleurs Alina, sa mère qui voulait s'intégrer à tel point qu'elle a modifié la dernière lettre de son nom, devenant Aline, ne lui en parlait jamais...Le sujet était tabou !

 

J'ai été surprise par la dernière partie du roman durant laquelle Johan recherche au fin fond de sa mémoire des traces de ce jour fatidique où il a perdu son enfance et son insouciance à jamais...

 

L'auteur revient dans ce roman, sur sa propre histoire familiale, ce qui explique qu'il ressemble davantage par moment à un témoignage. En effet, d'origine roumaine, c'est elle qui a vu ses parents fuir à l'étranger avant de pouvoir les rejoindre. Elle vit aujourd'hui à Genève et enseigne les Arts visuels. C'est son second roman. 

Merci à Babelio et à l'éditeur, de m'avoir fait permis de découvrir ce roman grâce à l'opération Masse Critique de septembre.

 

Le mot "juste" est un mot qu'elle emploie copieusement, il tourne sur sa langue avec délice...Jamais elle ne le dit à la légère, elle respecte ce mot plus que nul autre et elle ne l'étalerait pas sans qu'il soit parfaitement approprié. Ses nombreuses années de militantisme l'ont confrontée à des désillusions, des erreurs, des aveuglements et tant de luttes de pouvoir. Mais toutes ces années lui ont aussi appris qu'il était nécessaire, encore et toujours, de se révolter. Et la conscience de cette nécessité était nichée profondément dans son histoire.

tous les livres sur Babelio.com

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commentaires

FéeLaure♥ 05/10/2017 12:15

Merci pour ce partage
Douce journée
Bises

yannn 05/10/2017 11:44

Tu sais que je ne lis pas de livre, je me perd entre le lignes, à trop réfléchir à mon prochain article :-))
Par contre, tes commentaires de texte me sont indispensables, ils sont un lien avec le monde de la culture.
Et là, n peut dire, mais quelle moche l'a piqué, pas une mouche tsé-tsé, juste le contraire.
Et avec toi de penser à la petite gymnaste hors normes qui a obtenu le 10/10 en barre fixe, je crois. Nadia C. Elle enchanté le monde entier, les JO, quelle vitrine.D'ailleurs elle a peut être aussi rencontré des problèmes avec son hiérarchie sportive et politique.
Encore une fois je te dis, que ton art du résumé, je l'admire. Yann

Maryline 05/10/2017 11:42

Une appréciation détaillée de ce livre avec ses pour et contre... J'ai bien envie de le découvrir, car je me souviens de l’actualité de l'époque Ceauscescu mais je pense que ce livre peut m'apprendre des choses...
Merci Manou!
Bisous

manou 07/10/2017 08:21

C'est le cas et la façon dont les faits sont amenés est intéressante...Bisous

yannn 05/10/2017 11:40

Tu sais que je ne lis pas de livre, je me perd entre le lignes, à trop réfléchir à mon prochain article :-))
Par contre, tes commentaires de texte me sont indispensables, ils sont un lien avec le monde de la culture.
Et là, n peut dire, mais quelle moche l'a piqué, pa

yannn 05/10/2017 11:31

Merci à toi aussi pour ta généreuse participation aux mots du mercredi, et cet horrible nom de village, à écrire, mortelle randonnée ... !!!
Et pour chaque pomme un commentaire perso, que j'aime à lire, ça me fait voyager.
Je reviens sur " FROESCHWILLER", un nom que Pivot Bernard que si il l'avait connu, il l'aurait placé dans une de ses dictées. Et chaque fois que je l'écris, c'est ailleurs que je fais une fôte!
Bise de bon aprem. Yann

chemindetables 05/10/2017 11:27

surement très intéressant ce livre et une fois encore je me rabâche mais j'adore ta façon de nous le présenter, tes chroniques sont formidables
bisous
patricia

manou 07/10/2017 08:21

Merci c'est gentil...bisous

manou 05/10/2017 06:48

Un grand merci à tous pour vos commentaires et votre visite ! Bonne journée...

missfujii. 05/10/2017 06:13

Actuellement, au travail nous avons mis en place la semaine du handicap, c'est beaucoup de travail avant et pendant;et malheureusement je n'ai pas de temps pour lire en ce moment

Philippe D 04/10/2017 21:54

Il me semble un peu spécial, ce livre...Je ne sais pas si j'aimerais...

CathyRose 04/10/2017 19:20

Il est vrai, à moins que je me trompe, que ça n'est pas une période de l'histoire du 20 ème siècle beaucoup abordée dans les romans ! Je comprends que ce livre soit intéressant, car malgré tout ce qu'on a entendu à cette époque, je crois qu'on ne peut pas imaginer la vie des roumains sous la dictature ce Ceauscescu ... Un livre sûrement assez dur, mais je le note sur ma liste !
Belle soirée Manou, bisous !
Cathy

Gomez Victoria - Lynn 04/10/2017 18:34

coucou manou ce livre me plairait beaucoup je crois ; bisous

écureuil bleu 04/10/2017 14:25

Bonjour Manou. Ce livre me plairait beaucoup, car je n'ai pas lu grand chose sur ce sujet et cette période. Bisous

René 04/10/2017 14:17

Waoouuuh ! tous ces livres à lire, je n'arrive pas à lire ce que j'ai déjà. Merci Manou pour tes belles lectures.

Mimi 04/10/2017 13:29

J’ai lu très peu ou pas du tout d’ailleurs de livres sur l’époque de Ceaucescu. Bien sûr je garde en mémoire les exactions commises par ce tyran et ses sbires. Alors ce témoignage est l’occasion d’aborder cette période avec les ressentis des personnes qui ont vécu les événements. Merci Manou pour cette découverte. Gros bisous.

Azalaïs 04/10/2017 13:19

Très envie de lire ce livre si je le trouve à la médiathèque même s'il n'a pas l'air très rose
bises et merci de nos éclairer avec tant de savoir faire

Nell 04/10/2017 13:15

Encore une chronique réussie haut la main, ou les mains. Tu donnes vraiment le goût de puiser chaque page et je pense que tout exilé va se retrouver en quelque sorte dans certaines pages... Je t'embrasse et te souhaite une belle journée♥

Maria-Lina 04/10/2017 13:08

Merci douce Manou! Bise, bonne journée toute douce!

FéeLaure♥ 04/10/2017 12:30

Une belle page pour faire découvrir un livre
Douce journée
Bises

Rose63 04/10/2017 11:50

Merci à toi pour cette narration , ça aide pour faciliter un choix
Et oui la vie n'est pas toujours facile
Bonne journée
@ demain :)

domi 04/10/2017 10:36

Voilà encore une fois, de ta plume, un bel article éclairant un livre digne d'intérêt et plein d'originalité, même dans sa composition

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