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23 septembre 2017 6 23 /09 /septembre /2017 05:36
Philippe Rey, 2017 / Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

Philippe Rey, 2017 / Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

Je veux rester à la maison car la prison me manque. Oui, c'est la vérité, la taule me manque. Titta, Stefano, la puanteur des chiottes, le matelas pourri, le trou devant lequel je fumais...je comprends à présent à quel point cela me protégeait. Certes, je m'y sentais une nullité, mais j'étais en bonne compagnie.

Ces baraques n'existent plus. Il n'en est pas resté la moindre trace, car les efforts des pauvres gens ne laissent jamais de traces. Les manuels scolaires n'en ont pas conservé non plus le témoignage...

 

Ninetto, 57 ans, est incarcéré à Milan depuis 10 longues années.

Là, dans la cellule dont il va bientôt sortir, il repense à son enfance passée en Sicile, au temps où il était surnommé "sac d'os" par ses camarades de classe, tant il était maigre. 

Heureux à l'école malgré les moqueries de ses camarades, féru de poésie, le jeune Ninetto, âgé de 9 ans est pourtant obligé d'aller travailler aux champs avec son père lorsque sa mère tombe subitement malade. Ils sont pauvres, les médicaments coûtent chers et ne servent à rien, et même l'instituteur, leur voisin, ne peut rien faire pour lui. Il a faim, il est maltraité et tout le monde autour de lui trouve ça normal. 

 

C'est alors qu'il fait la connaissance d'un ami de son père,  Giuvà qui économise pour partir à Milan et propose de l'emmener avec lui. Poussé par son père à quitter la Sicile, il va très vite, alors qu'il n'a que 10 ans, trouver un boulot de coursier pour une blanchisseuse. Mais la vie à Milan est misérable. Rien n'est simple et tout se gâte quand Ninetto découvre que Giuvà s'est approprié l'argent que le père lui avait remis pour prendre soin de lui et qu'il ne manque de rien...

Il décide alors de se débrouiller seul...jusqu'à l'âge requis pour entrer à l'usine, où il trouvera un emploi chez Alfa Romeo et où il travaillera à la chaîne plus de 30 ans. 

 

En parallèle de son récit de vie, Ninetto nous parle de sa vie en cellule où ils vivent entassés à sept personnes dans un manque absolu d'intimité.

 

Mais quand l'heure de la sortie tant attendue a sonné, malgré son désir de retrouver rapidement du travail, et la tendresse dont l'entoure Magdalena, sa femme, Ninetto voit bien que  tout a terriblement changé... et qu'il lui faut réapprendre à vivre dans ce monde qu'il ne reconnaît plus.

 

Je ne suis pas poète, je le sais. Et je ne le deviendrai pas, maintenant que j'ai cinquante-sept ans et que je me sens vieux. Autrefois, pendant que je trimais ou marchais dans la rue, il m'arrivait de me dire de beaux mots et j'avais l'impression qu'ils formaient un poème.

Le train qui descend n'est pas le même que le train qui monte. C'est une autre histoire. Ses voitures vides sont éloquentes, elles disent le vide de la région vers laquelle on se dirige. Vide de travail, vide d'occupations, vide des gens qu'on pense revoir et qui ne sont plus là.

 

C'est petit à petit que le lecteur comprend pourquoi Ninetto est en prison, ce qu'il a fait est impardonnable, bien sûr, mais se comprend au regard de ce qu'il a vécu dans le passé. Tout le drame de sa vie nous apparaît. Son grand besoin d'amour et son désir de protéger les siens à tout prix expliquent son geste.

Les pages où il parle de son enfance, de la misère de sa famille puis des années de lutte en ville pour subvenir à ses moyens sont bouleversantes de réalisme. Je reconnais que je ne savais pas, ce qui est rappelé en fin d'ouvrage, qu'à la fin des années 50 et au début des années 60, l'émigration enfantine en Italie était aussi importante, tandis qu'en France, à cette époque-là, les conditions de vie étaient différentes. 

 

Malgré le contexte difficile, ce livre n'est pas pour autant triste du début à la fin. S'il est teinté de nostalgie et parle beaucoup de pauvreté, de solitude, d'exil, et d'immigration et nous ramène aux problèmes d'aujourd'hui, il est aussi empli d'humour et de malice. 

 

Au delà de l'histoire développée dans le roman et des explications sur la vie quotidienne de cette famille exilée, ce livre est un témoignage émouvant et réaliste des difficultés vécues par ces enfants pauvres, obligés de quitter leur famille et leur région natale pour tenter de survivre en ville. Il est normal que de nombreuses blessures et traumatismes aient perturbé leur vie durant, ces garçons calabrais ou siciliens qui ont connu la solitude, la faim et, la plupart du temps, l'exploitation par des adultes sans scrupule, voire la maltraitance.

 

Il faut souligner que peu de livres retracent le parcours de ces êtres meurtries, de ces milliers d'ouvriers venus grossir les effectifs des usines du pays à bas coûts et dans des conditions dignes de l'époque de Zola.

 

Ce roman est remarquablement construit et ne peut nous laisser indifférent. C'est à la fois une chronique sociale de l'Italie d'après-guerre mais aussi un roman sur l'exil, sur la réadaptation après une incarcération dans un monde devenu méconnaissable, et sur le besoin vital de se retrouver auprès des siens et de transmettre quelque chose à sa descendance, pour laisser une trace de son passage sur terre et se dire qu'on n'a pas vécu tout ça pour rien...

 

 

Moi je serais bien allé chercher un pauvre petit diable quelque part sur la planète. peu m'importait qu'il vienne d'un autre ventre et d'une autre semence que la mienne. L'affection et la protection que je lui aurais offertes auraient suffi pour qu'il devienne mon fils. Sans la terre chaude, sans les mains du paysan, sans le soleil, une graine ne signifie rien, les gens devraient le savoir.

 

Marco Balzano est né à Milan en 1978, où il vit et travaille comme professeur de lycée. Ses deux premiers romans, couronnés par plusieurs prix, ont reçu un très bel accueil. Avec "Le dernier arrivé", succès critique et de librairie, Marco Balzano a remporté le prix Campiello 2015, l'un des plus prestigieux prix littéraire italien.

Un auteur à découvrir absolument ! 

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commentaires

Quichottine 25/09/2017 18:37

Merci pour la découverte Manou.
Je note dans ma longue liste de livres à lire...
Bisous et douce fin de journée.

manou 26/09/2017 07:32

La mienne aussi est très longue et je sais d'avance que je ne pourrai pas tout lire mais ce n'est pas grave, je crois que c'est moi qui les choisis mais en fait je pense que depuis le temps c'est eux qui viennent à moi, même depuis que je ne lis plus les quatrième de couverture :) Bisous et une douce journée à toi aussu

chemindetables 25/09/2017 16:19

je suis impressionnée de tous les livres que tu lis, bravo et tu nous les présente formidablement
j'imagine que même s'il y a un peu d'humour et de malice ce livre doit être dur mais très prenant
bonne fin de journée
bisous
patricia

manou 26/09/2017 07:31

Je lis un peu tous les jours c'est vrai et je ne peux pas m'en passer...c'est ainsi pourtant je ne lis jamais dans la journée, uniquement le soir mais ça finit par faire deux à trois livres par semaine :) Bisous

CathyRose 24/09/2017 06:52

Tu le vends bien ce livre Manou, et on sent bien qu'il t'a beaucoup plu ! Il évoque plein de sujets importants à cette époque-là dans ce pays si proche de nous, et malgré l'humour dont tu parles je pense qu'il doit être assez dur malgré tout.
Bon dimanche, bisous !
Cathy

manou 24/09/2017 08:15

Euh j'ai rien à vendre heureusement :) Il y a des passages drôles au milieu de passages plus durs c'est vrai. Mais toi qui aime bien les histoires de famille, il pourrait te plaire. Bisous et bon dimanche

Dalva 23/09/2017 23:17

Cela me rappelle une discussion que j'ai eue avec un éducateur qui s'occupe de délinquants. Il m'expliquait la difficulté à retourner à la vie "normale" en sortant de prison. En prison, on est totalement déresponsabilisé, on n'a pas à faire de choix. Et c'est pour cela que la vie à l'extérieur est difficile.

manou 24/09/2017 08:14

C'est tout à fait, il se sentait protégé en prison et même à l'abri de ses propres sentiments...

zazy 23/09/2017 22:59

Un nouvel auteur à découvrir, chic ! tu donnes vraiment envie de découvrir ce livre

manou 24/09/2017 08:13

Merci Zazy ! Contente de te faire découvrir un auteur :) Je lirai ton avis avec grand plaisir

lemenuisiart 23/09/2017 20:45

Je suis impressionné par le nombre de livres mais tu sais très bien les présenter

manou 24/09/2017 08:13

Je lis beaucoup parce que je ne regarde pas la télé ou très peu ! Bon dimanche

Nell 23/09/2017 20:38

Encore une chronique où tu parles de l'importance de l'émigration des enfants obligés de fuir la misère ou la maltraitance dans leur pays. Ce livre doit être bouleversant à lire. Je suis venue bien tard aujourd'hui et je te souhaite un très agréable dimanche. Gros bisous, ma chère Manou. ♥

manou 24/09/2017 08:12

Tu viens quand tu peux et ce n'est pas obligatoire ma chère Nell. Ce livre m'a touché c'est bien vrai. Bisous et un doux dimanche

Gomez Victoria - Lynn 23/09/2017 18:28

tu en parles très bien ; bisous

manou 24/09/2017 08:11

Merci Vic. Bises et bon dimanche

Renée 23/09/2017 15:06

Tu l'as aimé nul doute tu en parle super bien. Bisoussssss

manou 24/09/2017 08:11

Il m'a surtout touché car cet homme qui fait le bilan de sa vie est toujours meurtri par son exil loin de sa famille. Bisous

lavandine 23/09/2017 14:56

L'histoire me plait mais jai l'impression que le langage est un peu crû.
Gros bisous et belle journée

manou 24/09/2017 08:10

Euh je ne sais pas ce qui te fait penser ça, non je n'ai pas trouvé. Bises

danièle 23/09/2017 14:20

Ton article donne très envie d'ouvrir ce livre!
très belle journée, bises

manou 24/09/2017 08:09

Merci Danièle ! Il m'a appris des choses que je ne savais pas comme cette immigration interne au pays d'enfants très jeunes. Bises et un doux dimanche

danielle 23/09/2017 13:36

je ne sais pas pourquoi, les romans italiens ne m'attirent pas; mais ton article n'en montre pas moins leur intérêt. un pays d'émigration, peut-être la raison de leur souci des immigrés d'aujourd'hui?

manou 24/09/2017 08:08

Et bien ce n'est pas grave...il y a tant à découvrir en littérature que ce soit classique ou contemporaine. Moi sans doute parce que j'habite la Provence, je suis touchée par leurs écrits...

Maryline 23/09/2017 12:48

C'est noté, la façon dont tu parles de ce livre m'a convaincue... Le thème m'intéresse... et ça ma semble bien écrit.
J'ai un petit faible pour les auteurs italiens, j'adore Italo Calvino, et j'aime aussi Cesare Pavese, Dino Buzzati Carlo Levi, Giovanni Verga et un certain Carlo Collodi bien sûr et j'en oublie... Tous ces auteurs que j'ai découvert dans ma jeunesse et lu dans leur langue... Alors quand un auteur italien contemporain écrit un beau livre, je ne le laisse pas passer ;-)
Bacci! ;-)

manou 24/09/2017 08:06

J'adore aussi les auteurs italiens. Il y a toujours quelques choses qui me plaît dans leur façon d'aborder les thèmes, de la poésie, de la pudeur, de l'émotion...C'est super que tu aies lu tous ces auteurs en LO. J'en ai lu quelques-uns en italien quand j'étais au lycée et je me dis toujours que je devrai retenter l'aventure car j'oublie tout...Bises et un doux dimanche

Mousse 23/09/2017 12:24

Bonjour chère Manou,
Comme toujours ta chronique est parfaite, tu donnes envie de lire ce livre.
C'est triste, sa vie ne fut pas rose, pourquoi est-il allé en prison ? Il faut lire le livre pour le savoir !
Je prends note, pour en savoir plus !
Bon week-end je t'envoie de doux bisous.

manou 24/09/2017 08:04

Je ne veux pas trop en dire :) mais si tu le lis tu verras qu'on comprend son acte et on a même envie qu'il soit pardonné. Bisous ma douce Mousse. Passe un bon dimanche

cathycat 23/09/2017 12:06

L'histoire est belle et si l'écriture est au rendez-vous ce doit être un très bon livre. Ce parcours en chemin de croix ne me tente pas en ce moment mais je pense que c'est un témoignage très riche et touchant qui fait partie des belles lectures. Merci de ton partage. Bisous et beau week-end à toi.

manou 24/09/2017 08:03

Je comprends...parfois moi-aussi je préfère lire des romans plus légers. Bisous et un bon dimanche

écureuil bleu 23/09/2017 10:09

Bonjour Manou. Ce que tu dis de ce livre me donne envie de le lire. Je le chercherai à la médiathèque. Bonne journée et bisous

manou 24/09/2017 08:02

Je lirai ton avis avec grand plaisir...Bisous

Doc Bird 23/09/2017 09:58

Un roman qui parle d'un sujet que je ne connaissais pas sur l'émigration des enfants en Italie à cette époque. Entre dure réalité et des moments plus doux. Je le note, si j'ai le temps de le lire et que je le trouve. Merci de la découverte. Bon week-end !

manou 24/09/2017 08:02

Je serai heureuse de connaître ton avis sur ce roman. Le sujet m'a interpellé car justement je ne savais pas tout ça. Bon dimanche

lyly 23/09/2017 08:51

de belles lectures en vu
bises amicales
lyly

manou 24/09/2017 08:01

Merci Lyly ! Je reconnais que je ne lis pas toujours des livres faciles à lire par rapport au sujet, mais je suis attirée par ces sujets-là, que veux-tu ! Bises et bon dimanche

Kri 23/09/2017 08:31

Tu présentes bien tes lectures ... cela donne envie
J'ai découvert hier Aurélie Valognes ... j'ai dévoré "Mémé dans les orties"
J'ai hâte de commencer "En voiture Simone"

manou 24/09/2017 08:00

J'ai lu aussi "Mémé dans les orties" il est amusant et touchant. Ce sont des romans feel-good et donc il faut en lire de temps en temps, tu as raison. Bises

Azalaïs 23/09/2017 08:30

Je ne connaissais pas cet auteur mais si je le trouve à la médiathèque, je l'emprunterai certainement
Bises et bonne journée, je pars quelques jours en Normandie

manou 24/09/2017 07:59

Pour moi aussi c'est une découverte et je n'ai pas regretté mon emprunt. Bises et un dimanche tout doux

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