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29 septembre 2016 4 29 /09 /septembre /2016 06:15

Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j'ai compris que je l'étais de mon enfance. Ce qui me paraît bien plus cruel encore.

Grasset, 2016 Prix du Roman FNAC 2016  ET Prix Littéraires Les Lauriers Verts- Révélation

Grasset, 2016 Prix du Roman FNAC 2016 ET Prix Littéraires Les Lauriers Verts- Révélation

L'enfance m'a laissé des marques dont je ne sais que faire. Dans les bons jours, je me dis que c'est là que je puise ma force et ma sensibilité. Quand je suis au fond de ma bouteille vide, j'y vois la cause de mon inadaptation au monde.

L'histoire se passe dans un quartier de Bujumbura, la capitale du Burundi. 

Dans les années 90, Gabriel dit Gaby, a dix ans et vit là dans une jolie maison auprès de son père, un entrepreneur d'origine française, de sa mère, une réfugiée rwandaise qui s'occupe de sa famille et de sa petite soeur Ana. 

Dans ce quartier de privilégiés vivent de nombreuses familles de réfugiés, venant du Rwanda ou du Zaïre ainsi que des familles d'expatriés européens. 

 

Gaby et ses copains de toujours forment une bande joyeuse, se baignent dans la rivière ou se cachent dans leur planque pour bavarder ou fumer quelques cigarettes. Ce sont de gentils gamins, même si de temps en temps, ils vont chaparder quelques mangues chez les voisins et n'hésitent pas à aller les leur revendre pour s'acheter quelques gâteries avec l'argent récolté ! 

Il n'est pas nécessaire de décrire les paysages somptueux qui forment leur magnifique cadre de vie, ni les plantes tropicales et abondamment fleuries, ni les odeurs et les saveurs épicés, ni le lac Tanganyika et ses reflets, ni les fêtes colorées et animées qui se poursuivent tout au long de la nuit...pour imaginer son pays. 

Mais ce quotidien à la fois festif et empli de douceur va céder peu à peu la place à la violence.

 

Tout d'abord, les parents de Gaby se séparent. 

Oui, ce fut notre dernier dimanche tous les quatre. Cette nuit-là, Maman a quitté la maison, Papa a étouffé ses sanglots, et pendant qu'Ana dormait à poings fermés, mon petit doigt déchirait le voile qui me protégeait depuis toujours des piqûres de moustique.

 

Il y a ensuite l'euphorie d'un peuple libre qui va voter pour la première fois et le parti militaire au pouvoir qui perd les élections. Ensuite le premier président Hutu est assassiné en 1993 en même temps que son homologue rwandais, laissant le peuple au désespoir. 

La guerre civile démarre alors brutalement au Rwanda où les conflits ethniques font rage depuis longtemps, se transformant rapidement en génocide (en quelques semaines 800 000 Tutsies seront massacrés par les Hutus). 

Peu à peu elle gagne le Burundi, la ville et le quatier et s'immisce dans la vie quotidienne, amenant avec elle la peur, l'intolérance, la haine et surtout la cruauté et la violence.

 

Les haies de bougainvillées sont remplacées par des murs et des barbelés, l'humour et les espiègleries de l'enfance par la peur et le doute, la musique et la gaieté des fêtes populaires ou familiales par la solitude et l'enfermement, l'amitié fait place à la méfiance et même les domestiques familiers disparaissent sans donner d'explication.

 

Quant à l'odeur de citronnelle qui embaumait les rues... c'est maintenant celle des cadavres qui jonchent le chemin de l'école qui la remplace. 

 

J'ai beau chercher...
J'ai beau retourner mes souvenirs dans tous les sens, je ne parviens pas à me rappeler clairement l'instant où nous avons décidé de ne plus nous contenter de partager le peu que nous avions et de cesser d'avoir confiance, de voir l'autre comme un danger, de créer cette frontière invisible avec le monde extérieur en faisant de notre quartier une forteresse et de notre impasse un enclos.

 

Gaby qui faisait tout pour n'être qu'un enfant comme les autres, découvre qu'il est métis, français et surtout Tutsi puisque sa mère l'est.  Il se réfugie alors dans les livres qu'une de leur voisine lui prête, s'enfonçant dans son imaginaire pour ne pas avoir à prendre partie...

 

Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J'ai découvert l'antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d'un camp ou d'un autre. Ce camp, tel un prénom qu'on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais, Hutu ou tutsi.
...La guerre, sans qu'on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n'ai pas pu. J'étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais.

 

C'est un livre magnifique dont on n'a pas fini d'entendre parler.

Ce n'est que mon avis car je ne suis pas objective du tout, puisque j'ai aimé chaque mot et chaque page de ce roman.

C'est un roman bouleversant proche du témoignage, mais malgré l'emploi du"je", ce n'est pas un roman autobiographique, même si l'auteur lui-même est rescapé du génocide Tutsi au Burundi et s'est installé en France en 1994.

C'est Gaby qui prend la parole pour nous conter son enfance durant les années qui ont précédé le génocide, et avant que son père soit obligé de les envoyer en France pour les mettre en sécurité certes, et les sauver... mais en faire pour toujours des exilés.

 

L'auteur avoue qu'il s'inspire largement des souvenirs de son enfance pour décrire celle de Gaby, une enfance insouciante comme devrait toujours l'être l'enfance, mais une enfance qui s'arrête brutalement lorsque le drame survient, le faisant grandir trop vite au fur et à mesure que l'horreur touche sa famille, ses proches et son quartier. 

A travers la voix de Gaby,  le lecteur perçoit l'inquiétude, l'étonnement même, devant des événements que l'enfant ne comprend pas, et que son père ne veut surtout pas lui expliquer, trouvant important de tenir les enfants le plus possible à l'écart de toute cette tragédie. 

Et c'est cette incompréhension face aux événements qui nous bouleverse. 

 

Lorsque l'auteur nous décrit l'enfance de Gaby, l'écriture est simple et emplie de poésie et de malice. Il nous parle avec beaucoup de douceur de ce pays qu'il a tant aimé. Puis son écriture devient plus réaliste et tourmentée pour nous décrire les doutes et les angoisses du jeune garçon.

L'auteur a un talent fou pour nous rendre le passage du bonheur à l'horreur supportable et ce qui est remarquable, c'est que pas un seul instant, il ne porte un jugement sur les événements vécus. 

 

Mais malgré tout, malgré les derniers chapitres qui nous prennent aux tripes et remplissent nos yeux de larmes, malgré les passages criants de vérité, malgré la violence et la cruauté des témoignages, en particulier le récit de ce que la mère a vécu au Rwanda, ce n'est pas pour autant un énième livre sur la guerre et sur le génocide.

C'est un livre très doux sur l'enfance, un livre plein de vie et d'espoir...

 

Que faisons-nous pour empêcher que pareilles horreurs se reproduisent encore et encore ? 

Comment peut-on survivre à pareille tragédie ? 

Ce sont les questions qui nous hantent quand on referme le livre, après avoir lu les derniers chapitres, et nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que la communauté internationale n'a pas vu, ou pas voulu voir, ce qui se déroulait sous ses yeux, et de faire un parallèle avec ce qui se passe encore aujourd'hui dans certains pays...

 

Je vous livre ci-dessous l'avis d'Audrey du blog "QueLire ?"que je vous invite à aller visiter.   

Vous allez voir que nous sommes bien d'accord, même si nous l'exprimons différemment.

 

On vivait sur l'axe du grand rift, à l'endroit même où l'Afrique se fracture.
Les hommes de cette région étaient pareils à cette terre. Sous le calme apparent, derrière la façade des sourires et des grands discours d'optimisme, des forces souterraines obscures, travaillaient en continu, fomentaient des projets de violence et de destruction qui revenaient par périodes successives comme des vents mauvais : 1965, 1972, 1988.
Un spectre lugubre s'invitait à intervalle régulier pour rappeler aux hommes que la paix n'est qu'un court intervalle entre deux guerres. Cette lave venimeuse, ce flot épais de sang était de nouveau prêt à remonter à la surface. Nous ne le savions pas encore, mais l'heure du brasier venait de sonner, la nuit allait lâcher sa horde de hyènes et de lycaons.

 

L'auteur Gaël Faye est un des auteurs-compositeurs-interprètes de rap parmi les plus brillants de sa génération.

Il nous livre ici son premier roman, un témoignage qui vient d'être récompensé par deux prix. Il est également en lice pour le Prix Goncourt mais cela ne m'impressionne pas, car je pense qu'honnêtement, son livre mérite mieux !

L'auteur a donné ce titre au roman, car ce titre est aussi celui d'une de ses chansons de l'album "Pili-Pili sur un Croissant au beurre" sorti en 2013, dont vous trouverez l'interprétaion ci-dessous. 

Bientôt ce serait la fin de mon anniversaire, je profitais de cette minute avant la pluie, de ce moment de bonheur suspendu où la musique accouplait nos cœurs, comblait le vide entre nous, célébrait l'existence, l'instant, l'éternité de mes onze ans, ici, sous le ficus cathédrale de mon enfance, et je savais alors au plus profond de moi que la vie finirait par s'arranger.

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commentaires

bibliblogueuse 10/10/2016 13:13

Je suis absolument d'accord avec cette critique ! J'ai beaucoup aimé moi aussi ce petit bijou. Pour un premier roman, je trouve qu'il promet et l'auteur est à suivre, à n'en pas douter !

manou 10/10/2016 13:54

Oui pour moi aussi, c'est pour l'instant le meilleur roman de la rentrée. Bon c'est vrai je n'en ai pas encore lu beaucoup mais quand même. C'est une vrai merveille...Un bon après-midi et merci pour cette visite sympathique

yannn 06/10/2016 11:10

Bonjour;
je viens de croiser ton nom, ton pseudo chez mImi.
Et ce pseudo me disait quelques chose. Je suis allé ivoire et c'est ton commentaire sur le petit téléphone qui explose. Merci pour ta visite.

Et là, avec ton article, c'est toi qui va faire exploser mon intétrêt pour ton article.
Moi même, je ne lis pas, mais des articles qui parlent de lectures, ça m'intéresse.
D'autant plus que ma voisine de palier, je pourrai le lui proposer.

Là, avec le clip, tu fais fort. J'ai vu une fois cet artiste dans une émission télé.
J'avai cru à ce chanteur belge, Maestro, Stromae. Et non, c'est l'auteur du livre!
Ça me réjouit de l'avoir trouvé grâce à toi.

Amicalement. Yann

manou 06/10/2016 18:35

Merci beaucoup Yannn ! Oui c'est vrai je suis venue quelquefois sur ton blog et tu m'avais vraiment interpellé avec ton article sur le téléphone portable ! Et bien je suis très heureuse si tu conseilles ce livre à quelqu'un que tu connais car tu vois Mimi l'a aussi beaucoup aimé et pour moi, c'est de loin, le meilleur livre de la rentrée littéraire que j'ai lu...Le clip est magnifique et il n'y a pas que toi qui a cru que c'était Stromae...
Au plaisir de te retrouver chez toi ou ici. Passe une très belle soirée Yannn

Velidhu - Que Lire ? 05/10/2016 21:55

Je suis tombée amoureuse de ce roman...

Je suis contente que toi aussi tu aies aimé. Merci pour le lien Manou.

manou 06/10/2016 06:36

Oui pour l'instant c'est mon préféré de la rentrée littéraire...il mérite tous les prix ! Quant au lien ce n'est que justice...j'aime beaucoup tes chroniques et c'est bien normal que je mette un lien vers la tienne puisque c'est toi qui m'a donné envie de le lire en premier :)

Mon arbre aux violettes 03/10/2016 21:27

Voila un livre de plus à mettre sur ma liste d'achats à faire !!! ...dès que j'en aurai fini avec ces quelques lectures pour le boulot : une lecture boulot, une lecture plaisir !!!!
Merci Manou !

manou 04/10/2016 07:34

Merci à toi ! Lorsqu'on travaille il y a souvent plus de lectures "obligatoires" que de lectures plaisir...Tu as bien raison d'alterner les deux :) Bises et une excellente journée

Mimi 03/10/2016 13:28

Voilà ma petite critique est prête, je peux enfin prendre connaissance de la tienne. Mon ressenti est identique. On est partagé entre comédie et tragédie, violence et tendresse car le récit est celui d'un jeune garçon et la vision qu'il a des événements quand il a dix ou onze ans. C'est magnifiquement écrit et c'est un très beau plaidoyer sur l'enfance. Un très bon livre à partager avec tous. À bientôt Manou...

manou 03/10/2016 17:05

Je viens lire ta chronique dès que tu la publies :) Ce roman fait l'unanimité. Et je l'ai moi aussi trouvé magnifique...Bises

champagne 01/10/2016 16:55

Merci beaucoup, j'avais hésité pour l'acheter..
Grâce à vous , c'est fait , il est dans ma PAL

manou 01/10/2016 17:06

Merci ! Je pense que vous ne le regretterez pas...Vous avez un blog peut-être ? Je serai ravie d'aller y lire votre chronique :) Bon week-end

Valérie 30/09/2016 19:00

Je ne suis pas sûre de le lire tout de suite mais je suis sûre de lu lire. La médiathèque nous en a lu des extraits et j'ai adoré.

manou 30/09/2016 19:51

Si tu as aimé les extraits tu aimeras le roman...il m'a beaucoup touché et je viendrai lire avec plaisir ta chronique. Bonne soirée

Violette 29/09/2016 20:09

tout le monde aime ce roman, il ne me reste plus qu'à le lire! :)

manou 29/09/2016 20:55

C'est vrai que je n'ai lu aucune critique négative...c'est si rare ! Bonne soirée

lemenuisiart 29/09/2016 20:01

Un livre j'ai l'impression que tu les dévores vite et que tu te régales

manou 29/09/2016 20:57

Oui je lis beaucoup et comme je ne suis pas trop télé...la lecture occupe une partie de mes soirées !

Mimi 29/09/2016 20:00

Je suis en pleine lecture de ce livre, c'est pourquoi chère Manou, je prendrai connaissance de ton ressenti dans quelques jours. Je ne veux rien savoir pour l'instant. Ne m'en veux pas. Mais je sais que tu comprendras. Bisous et à bientot.

manou 29/09/2016 20:59

Rien de plus normal Mimi...je languis d'avoir ton avis et de lire ta chronique ! J'avais oublié que tu l'avais gagné :) belle soirée

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