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22 mars 2016 2 22 /03 /mars /2016 08:14
Photo (http://www.poetesses.fr/greki-anna-1931-1966)

Photo (http://www.poetesses.fr/greki-anna-1931-1966)

Les morts sont des héros qui servent de noms de rues, de clairons, d'alibi, d'oubli...

Espace Pédagogique Contributif

Avec la rage au cœur

 

Je ne sais plus aimer qu'avec la rage au cœur

C'est ma manière d'avoir du cœur à revendre

C'est ma manière d'avoir raison des douleurs

C'est ma manière de faire flamber des cendres

A force de coups de cœur à force de rage

La seule façon loyale qui me ménage

Une route réfléchie au bord du naufrage

Avec son pesant d'or de joie et de détresse

Ces lèvres de ta bouche ma double richesse

 

A fond de cale à fleur de peau à l'abordage

Ma science se déroule comme des cordages

Judicieux où l'acier brûle ces méduses

Secrètes que j'ai draguées au fin fond du large

Là où le ciel aigu coupe au rasoir la terre

 

Là où les hommes nus n'ont plus besoin d'excuses

Pour rire déployés sous un ciel tortionnaire

Ils m'ont dit des paroles à rentrer sous terre

Mais je n'en tairai rien car il y a mieux à faire

Que de fermer les yeux quand on ouvre son ventre

 

Je ne sais plus aimer qu'avec la rage au cœur

Avec la rage au cœur aimer comme on se bat

Je suis impitoyable comme un cerveau neuf

Qui sait se satisfaire de ses certitudes

Dans la main que je prends je ne vois que la main

Dont la poignée ne vaut pas plus cher que la mienne

C'est bien suffisant pour que j'en aie gratitude

De quel droit exiger par exemple du jasmin

Qu'il soit plus que parfum étoile plus que fleur

De quel droit exiger que le corps qui m'étreint

Plante en moi sa douceur à jamais à jamais

Et que je te sois chère parce que je t'aimais

Plus souvent qu'a mon tour parce que je suis jeune

Je jette l'ancre dans ma mémoire et j'ai peur

Quand de mes amis l'ombre me descend au cœur

Quand de mes amis absents je vois le visage

Qui s'ouvre à la place de mes yeux - je suis jeune

Ce qui n'est pas une excuse mais un devoir

Exigeant un devoir poignant à ne pas croire

Qu'il fasse si doux ce soir au bord de la plage

Prise au défaut de ton épaule - à ne pas croire...

 

Dressée comme un roseau dans ma langue les cris

De mes amis coupent la quiétude meurtrie

Pour toujours - dans ma langue et dans tous les replis

De la nuit luisante - je ne sais plus aimer

Qu'avec cette plaie au cœur qu'avec cette plaie

Dans ma mémoire rassemblée comme un filet

 

Grenade désamorcée la nuit lourde roule

Sous ses lauriers-roses là où la mer fermente

Avec des odeurs de goudron chaud dans la houle

Je pense aux amis morts sans qu'on les ait aimés

Eux que l'on a jugés avant de les entendre

Je pense aux amis qui furent assassinés

A cause de l'amour qu'ils savaient prodiguer

 

Je ne sais plus aimer qu'avec la rage au cœur

 

A la saignée des bras les oiseaux viennent boire

 

 

************

 

Colette Anna Grégoire (Anna Gréki) est née à Menaa en Algérie en mars 1931.

Sa famille est d'origine française et son père est instituteur. Il l'initie très vite à la culture de ce pays et à sa beauté.

Elle est élevée au milieu d'une communauté berbère chaoui et se trouve très tôt confrontée à la misère des algériens.  

Elle portera un regard très lucide sur leurs conditions de vie et les dérives de la colonisation ce qui expliquera son engagement ultérieur. 

Elle passe une enfance heureuse et fréquente l'école primaire du village de Collo, puis poursuit des études secondaires à Skikda (Philippeville).

 

Alors qu'elle est à l'université à Paris, elle interromp ses études pour retourner en Algérie et participer activement au combat et à la lutte pour l'indépendance.

Devenue à son tour, par conviction, institutrice à Annaba (Bône) puis à Alger, elle milite au Parti Communiste algérien. 

Membre actif des "Combattants de la Libération", elle sera arrêtée par les parachutistes de Massu en 1957, torturée puis emprisonnée à la prison civile d'Alger, tranférée au camp de transit de Beni Messous en 1958, et ensuite expulsée d'Algérie (sans doute parce qu'elle était française).

 

Elle rejoint alors Jean Melki, son mari, à Tunis.

C'est là-bas qu'elle publiera son premier recueil de poèmes "Algérie, capitale Alger" qui sera préfacé par Mostefa Lacheraf avec traduction arabe de l'ensemble des poèmes par Tahar Cheriaa.

Son recueil sera publié par la Société nationale d'éditions et de diffusion tunisienne et Pierre Jean Oswald à Paris.

 

 

Anna Gréki, la poétesse emprisonnée

 

Elle rentre enfin en Algérie lors de la proclamation de l'indépendance, reprendra ses études et deviendra professeur de français au lycée Abdelkader d'Alger. 

 

Mais le destin l'attend ce jour de janvier 1966 où elle meurt tragiquement à 35 ans, laissant son oeuvre inachevée...

 

Son second recueil a été publié à titre posthume. Il s'agit de "Temps forts" (Présense africaine, 1966).

D'autres poèmes sont connus car ils ont été publiés en particulier, dans une revue "Révolution africaine", un hebdomadaire créé par le FLN. en 1963.

 

 

Anna Greki a été une des premières femmes poètesses algériennes a avoir pris la parole. 

Elle est devenue le chef de file des poètes et écrivains qui se sont engagés et ont milité pour que l'Algérie soit libre et indépendante. 

Elle était très attachée à sa terre natale, une région à la fois sauvage, aride et montagneuse mais très belle. Elle a écrit de très nombreux poèmes sur sa terre.

 

Même en hiver le jour n’était qu’un verger doux
Quand le col du Guerza s’engorgeait sous la neige
Les grenades n’étaient alors que des fruits - seule
Leur peau de cuir saignait sous les gourmandises
On se cachait dans le maquis crépu pour rire
Seulement. Les fusils ne fouillaient que gibier.
Et si la montagne granitique sautait
A la dynamite, c’était l’instituteur
Mon père creusant la route à sa Citroën.
Aucune des maisons n’avait besoin de portes
Puisque les visages s’ouvraient dans les visages.
Et les voisins épars, simplement voisinaient.
La nuit n’existait pas puisque l’on y dormait.

C’était dans les Aurès...

Extrait de "Même en hiver"...

 

C'est la raison de son engagement politique : le vécu quotidien, les liens qu'elle a tissées avec ses camarades, lui permettent de tenir à distance le futur, la guerre et la haine.

Ce sera un jour pareil aux autres jours
Un matin familier avec des joies connues
Éprouvées parce qu'elles sont quotidiennes.

 

Elle rêve de rétablir une société plus humaine avec ses poèmes et fera connaître les revendications des Algériens...

Je cognerai encore trois fois
A votre porte
La première fois pour dire que j'existe
Depuis que le pain existe
La deuxième fois pour dire que j'existe
Puisque par moi vous existez
La troisième fois ce sera pour vous dire :
Il n'est pas de granit
Que n'use le vent et la pluie
Et mon vent à moi c'est ma faim
Ma pluie à moi c'est ma soif
Prenez garde
Je ne veux plus être orphelin.

 

Elle rend hommage aux femmes, aux mères et aux compagnes, qui luttent avec courage aux côtés de leurs maris, de leurs pères ou leurs frères et qui le font en silence car la société ne permet pas de les mettre en avant... et dénoncera aussi le calvaire des Algériennes emprisonnées à Barberousse, la prison d'Alger où elle a elle-même séjournée.

 

Et ces femmes fières d'avoir le ventre rouge
A force de remettre au monde leurs enfants
A chaque aube, ces femmes bleuies de patience
Qui ont trop de leur voix pour apprendre à se taire.

 

 Ce sera un jour...

 

Ce sera un jour pareil aux autres jours
Un matin familier avec des joies connues
Eprouvées parce qu'elles sont quotidiennes.

Avec des mots brûleurs du ciel
Avec des mots traceurs de route
Qui font du bonheur une question de patience
Qui font du bonheur une question de confiance.

Et ces femmes fières d'avoir le ventre rouge
A force de remettre au monde leurs enfants
A chaque aube, ces femmes bleuies de patience
Qui ont trop de leur voix pour apprendre à se taire.

Forte comme une femme aux mains roussies d'acier
Tu caresses tes enfants avec précaution
Et quand leur fatigue se blesse à ta patience
Tu marches dans leurs yeux afin qu'ils se reposent...

 

************

 

 

Dans ses poèmes, elle parle aussi des enfants qui souffrent et dénonce leurs conditions de vie pendant la guerre.

 

Colère devant l'enfant courant devant la guerre
Jusqu'aux frontières
Depuis sept ans sans s' arrêter
S' il ne se couche dans la terre

Sa poésie et toute son oeuvre forment un chant à l'amour

et à la vie, rempli d'espoir...

On n’invente jamais seul

La patience, la confiance

Nous tenons leurs fruits en main

Grâce à des millions d’amis

Qui furent patients, confiants

Longtemps avant nous pour nous.

http://146075-abderahmane-djelfaoui-ressuscite-anna-greki.html

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commentaires

Mimi 30/03/2016 21:56

Un beau portrait de femme. Merci pour cette découverte.

manou 31/03/2016 08:11

Merci Mimi de ta visite. J'ai été très touchée par cette poétesse.

écureuil bleu 24/03/2016 20:32

Je ne connaissais pas cet auteur, femme engagée. Dans le 1er poème on lit sa souffrance entre les lignes.

manou 25/03/2016 07:45

Les poètes du XXe siècle ne sont pas toujours très gais...Et ceux qui se sont engagés encore moins.

Nell 22/03/2016 16:06

Quelle beauté et quelle douleur dans ces mots!!! J'ai adoré tes passages bien choisis. Encore une fois merci pour tous ce que tu nous donnes, Manou. Belle fin d'après-midi.

manou 22/03/2016 16:43

Merci Nell...ces auteurs peu connus me touchent beaucoup aussi. Comment peut-on les oublier ?

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