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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 07:48
2084 La fin du monde / Boualem Sansal

Ce titre a fait partie de toutes les sélections des grands prix littéraires d'automne : Goncourt, Renaudot, Interallié, Femina, Médicis...

Il a finalement obtenu le Grand Prix du Roman de l'Académie française ex aequo avec Hédi Kaddour (pour "Les prépondérants").

Il figure toujours en tête des listes des meilleures ventes et il a été classé "meilleur livre de l'année" par le magazine LIRE.

 

Le lieu imaginaire...L'Abistan !

 

L’Abistan est un immense empire aux 60 provinces, né vers l’an 2084, date probable de sa fondation. Peu importe ce qui a pu se passer avant : l'Histoire a été réécrite depuis cette date. Seule la Grande Guerre Sainte compte, celle qui a permis aux soldats d'Abi de conquérir le pays dans la violence, ainsi que l'exigeait Yölah...

 

Depuis Abi dirige le pays. C'est lui le prophète (surnommé « le Bigaye »). Il est le fidèle délégué sur terre de Yölah, le dieu unique. Il  a été élu pour l'assister dans sa tâche et Yölah en a fait un immortel.  Son portrait géant est placardé dans tout le pays. Enfin ce qui ressemble à un portrait car, par un effet de jeu d'ombres et de lumière, son visage apparaît en négatif, de profil, avec un un seul "oeil magique pointu comme un diamant, doté d'une conscience capable de perforer tous les blindages." (p. 30)

 

Abi est lui-même soutenu par la "Juste Fraternité", une sorte de congrégation composée d'une quarantaine de personnes rigoureusement sélectionnées parmi les croyants les plus sûrs.

Aucun des habitants ne sait rien de "l'Appareil" (le gouvernement), seulement qu'il a pouvoir sur tout, au nom d'Abi et de la "Juste Fraternité".

Les habitants n'ont le droit de parler que l'unique langue autorisée "l'abilang" et de lire pour les connaître par coeur les différents versets du "Gkabul", le livre sacré.

 

Toute pensée personnelle est bannie et un système de surveillance est omniprésent et permet de connaître les idées et les actes déviants de chacun. De nombreux espions sillonnent les villes et s’infiltrent même dans les caravanes qui parcourent le pays. Les habitants eux-mêmes se surveillent mutuellement. Une brigade particulière, surnommée V., a même la faculté de lire dans les pensées...

"On ne sait pas l'origine de ces restrictions. Elles sont anciennes. La vérité est que la question n'avait jamais effleuré un quelconque esprit, l'harmonie régnait depuis si longtemps qu'on ne connaissait aucun motif d'inquiétude...Yölah est grand et Abi est son fidèle Délégué." (p 17)

 

Les habitants vivent dans l'ignorance et la soumission mais pas dans la peur. Officiellement tout du moins le peuple est heureux et vit dans le bonheur de la foi, sans se poser aucune question. Tous sont entièrement soumis à leur dieu depuis la naissance. Ils lui doivent obéissance et en acceptent les rites, les nombreux interdits, les surveillances quotidiennes, et les actes extrêmes de justice.

 

Le suprême honneur est d’être accepté pour l’un des pèlerinages. Les habitants en rêvent toute leur vie et se pressent pour s’inscrire sur les longues listes d’attente.

Si leur nom est tiré au sort, ils auront alors la possibilité de sortir de chez eux et de suivre un des chemins imposés au coeur du pays si vaste qu'ils pourraient s'y perdre s'ils s'y aventuraient seuls...

Leur rêve est de mourir en chemin : ils deviendraient des saints !

 

Le lieu le plus sacré est le village où se trouve la demeure qui a vu naître Abi. Personne ne se rend compte que ce lieu sacré change d'emplacement tous les onze ans, obligeant l'Appareil à former les villageois des alentours pour qu'ils deviennent les parfaits "témoins" de l'Histoire.

"Sans témoins pour la raconter, l'Histoire n'existe pas, quelqu'un doit amorcer le récit pour que d'autres le terminent." (p .16)

 

 

L'histoire

 

Ati, un simple employé de mairie, revient chez lui après deux années d’absence.

Son retour à la capitale Qodsabad est plutôt agréable. Tout le monde le considère comme un héros. Il a vaincu la maladie et "Balis le Renégat". Ses voisins et connaissances pensent que c'est Yölah qui l'a choisi.

Du coup tout le monde veut l'aider pour s'attirer les bonnes grâces du prophète. Ati trouve donc un meilleur logement, un emploi qui lui plaît (il distribue les patentes aux commerçants) et reprend peu à peu goût à la vie.

Il a passé une longue année au fin fond du pays dans une montagne perdue, enfermé dans un sanatorium situé dans les montagnes de l'Ouâ, pour soigner sa tuberculose. Son voyage de retour pour rentrer chez lui, a duré une année entière durant laquelle il a navigué de caravanes en caravanes à travers le pays.

 

Pendant son séjour en sanatorium, de nombreuses pensées interdites l’ont perturbé. Elles ont mis en doute ses certitudes.

C'est aussi durant son séjour au sanatorium qu'il a entendu parler pour la première fois de la Frontière, celle dont on dit qu’elle n’existe pas...

"L'existence d'une frontière était bouleversante. Le monde serait donc divisé, divisible, l'humanité multiple ? Depuis quand ? Depuis toujours, forcément, si une chose existe elle existe de toute éternité, il n'y a pas de génération spontanée. Sauf si Dieu le veut...Qu'est-ce que la frontière, qu'y a-t-il de l'autre côté ?" (p. 39)

Il a aussi été souvent troublé par le récit des pèlerins qui trouvaient refuge près du sanatorium, par la disparition de caravanes entières dont personne ne sait ce qu'elles sont devenues...puis par la traversée des territoires pauvres et désolés dont il ignorait l’existence.

Il n'en a pas fallu davantage pour qu'Ati se mette à rêver de liberté, à sa grande frayeur... 

 

Durant son voyage de retour, il a fait la connaissance de Nas, un archéologue revenant d'un nouveau site, un village perdu dans le désert récemment découvert et parfaitement conservé.

Un soir, Nas lui a avoué avoir trouvé dans ce village, beaucoup d’éléments contredisant les fondements même de l’empire…

Nas n'a pu lui en dire plus car il appartient à la puissante administration des "Archives, des Livres Sacrés et des Mémoires Saintes", mais Ati a compris que tout cela était troublant et dérangeant.

Cette découverte sera d'ailleurs "récupérée" par les puissants...mais je ne peux en dire plus sans dévoiler une grande partie de l'histoire.

 

Depuis son retour, Abi est donc en proie au doute. Il craint par-dessus tout que quelqu’un s’en aperçoive. Il voit bien que la réalité ne colle pas avec les discours officiels. Il cache bien sûr ses sentiments et ses nombreuses interrogations...

Mais peut-on aller contre son destin ?

 

Ati va devenir ami avec Koa qui lui a servi de guide lors de ses débuts à la mairie. Koa est le petit-fils de Kho, un célèbre mockbi qui a prêché dans la Grande Mockba de la capitale... Etouffé par la figure oppressante de son aïeul, Koa se révolte et commence par enseigner avant de se retrouver à la mairie.

Un dialogue s'installe entre eux : Koa représente le savoir et l'érudition et Ati, à l'opposé est ignorant : il ressent les choses mais n'a pas la possibilité de les comprendre.

 

Tous deux se découvrent une passion commune : le mystère de l'Abilang, la langue de leur pays, devenue langue nationale exclusive. Ils s'interrogent : Comment cette langue en transmettant la religion à l'homme peut-elle à se point le changer ?

D'autres questions les animent : "s'il existait d'autres identités, qu'étaient-elles ? C'est quoi un homme sans identité qui ne sait pas encore qu'il doit croire en Yölah pour exister et Qu'est-ce que l'humain ?" (p. 95)

 

Les deux amis vont aussi se lancer dans une enquête sur l’existence d’un peuple de renégats, cachés dans des ghettos par lesquels on accède grâce à des passages secrets bien gardés. Les habitants y vivent sans le recours de la religion et les femmes y circulent librement.

Certains pensent que derrière les ghettos se cache même un des clans de la Juste Fraternité et que les ghettos seraient donc une invention de l'Appareil pour mieux contrôler l'opposition...

"Le ghetto de Qodsabad avait un charme certain (...). Il y avait de l'entrain, il y avait une culture de la résistance, une économie de la débrouille, un petit monde qui s'agitait sans répit et trouvait le moyen de survivre et d'espérer (...) la chose la plus extraordinaire, jamais vu à Qodsabad, était la présence de femmes dans les rues, reconnaissables comme femmes humaines et non comme ombres filantes" (p. 109-110)

 

Mais tous deux vont renoncer à y retourner une nouvelle fois, car la presse annonce la découverte d'un nouveau lieu saint d'une importance capitale qui sera prochainement ouvert au pèlerinage. Or il se trouve qu'Abi s'y serait caché pendant quelques temps  et que c'est dans ce village que Yölah lui aurait enseigné la langue sacrée.

C'est donc de la plus grande importance pour l'empire et Rob, le porte-parole auprès de la presse en rajoute, attise les foules, explique ect...

 

Ati comprend qu'il s'agit du village récemment découvert par Nas.

Au départ il s'étonne simplement du peu de similitude entre les faits énoncés par la presse et la version servie par l'archéologue durant son voyage. Puis lorsqu'il en discute avec Koa, il forme le projet de tenter de contacter Nas, pour en savoir plus sur ce mystérieux village...Koa décide de l'accompagner.

Lorsqu'après de nombreux imprévus, les deux amis arrivent enfin à traverser la ville et à atteindre "l'Abigouv",  le site des ministères, Nas a disparu et pour sauver leur peau, ils sont obligés de se cacher avec l'aide du mystérieux Toz.

Qui les a trahis ? Sont-ils suivis depuis leur départ ? Nas est-il mort ? Qui est réellement Toz ?

 

Ati n’est pas au bout de ses surprises, surtout lorsqu'une voiture de rêve le récupère pour l'emmener en bord de mer dans ce qui semble être un petit paradis bien gardé et qu'il apprend la mort de Nas et celle plus qu'improbable de Koa...

 

2084 La fin du monde / Boualem Sansal

Ce que j’en pense


Boualem Sansal dénonce dans ce roman, l’omniprésence religieuse qui "insidieusement imprègne les esprits d’une intolérance que l’on croyait d’un autre âge". L’auteur ne se permet pourtant aucun blasphème.

 

Ce roman est une dystopie pour adultes (donc le contraire d'une utopie). Boualem Sansal y décrit une société imaginaire angoissante où le bonheur est un rêve inaccessible.

C'est aussi une fable, un pamphlet et un roman empreint de philosophie. Le lecteur y trouvera forcément des ressemblances avec le monde d’aujourd’hui en ce qui concerne la religion et les dérives du radicalisme mais aussi une bonne dose d’humour, la description d'inventions cocasses, et de nombreux clins d'oeil à notre monde moderne…

L'auteur a beaucoup d’imagination pour nous décrire cette société dans laquelle personne ne peut être heureux et vous pourrez à l'occasion vous perdre un peu dans les détails et les descriptions !

 

Ce roman reste en effet difficile d'accès. Si l'histoire d'Ati  et de ses amis est pourtant simple à comprendre,  les rouages de la société dans laquelle il vit, apparaissent assez complexes ce qui oblige le lecteur à relire une phrase par-ci, à reprendre un paragraphe par-là.

C'est en cela que ce livre n'est pas destiné à tous et que certains journalistes ont pu dire "qu'il se méritait." Il demande une certaine concentration pour en découvrir et en comprendre toutes les facettes...

C’est donc un roman qu'il faut prendre le temps de lire dans le calme pour mieux comprendre cette société dangereuse, mais imaginaire, qui se réclame d’un seul dieu et de son prophète.

Ce qui aide à la lecture c'est sa structure même : Quatre parties distinctes (quatre "Livres") et un épilogue, démarrant chacun par un petit résumé de ce qui va advenir...

Moi cela m'a beaucoup aidé !

 

Le seul reproche que je puisse faire à l'histoire c'est que le héros se place en observateur extérieur tant on lui a enlevé son libre arbitre et tant il n’ose se permettre de penser. Le lecteur a donc un peu de mal à se sentir proche de lui. C'est à la fois la force et la faiblesse de ce roman. Les personnages passent, nous livrent leurs pensées sans que le lecteur ne les connaisse pour autant.

Mais ce qui est tout à fait intéressant c'est de voir comment Ati passera de la soumission à la révolte au fur et à mesure qu'il se délivre de l'ignorance pour aller vers  la connaissance...

 

L’écriture est superbe. C’est un roman passionnant et le fait qu'il demande au lecteur un certain effort, ne le rend pas moins intéressant. Il fera réfléchir le lecteur sur les dérives possibles de nos sociétés modernes, le conditionnement des masses, et bien sûr le terrorisme et l’islamisme radical que l’auteur rattache au totalitarisme, d’où sa référence à Orwell dans son roman « 1984 ». Car c'est, dit-il, en lisant et relisant ce dernier roman qu'il a imaginé cette dictature qui s’appuie sur une véritable infrastructure, pensée et organisée, sans failles (ou presque).

 

A l'heure où la France est secouée par le drame des attentats terroristes, il est urgent de le lire...et de se faire sa propre opinion.

 

A découvrir absolument mais en choisissant son moment de lecture.

D'autres avis sur le net comme par exemple celui de Mimi.

 

Ne manquez pas non plus la découverte des différents interviews de l'auteur sur youtube ou dans les médias.

 

Ci-dessous, la présentation de son roman dans l'émission "La Grande Librairie".

 

Boualem Sansal lors de l'émission "La Grande Librairie"

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commentaires

CARDAMOME 13/01/2016 23:42

voilà un livre bien tentant; j'avoue que je passe tout mon temps de libre en cuisine ou sur le blog...et j'ai pas mal de livre commencés, avant mon opération; maintenant que j'y vois sans lunettes...faut que je me remette à lire! bonne fin de semaine!

manou 14/01/2016 09:44

C'est sûr c'est pas un livre que tu peux lire tout en faisant des lasagnes fraiches :)

Velidhu - Que Lire ? 13/01/2016 19:09

Très envie de le lire ce roman. J'en ai beaucoup entendu parler et les avis divergent. (Souvent des oui mais...). Il va falloir que je teste par moi même !

manou 14/01/2016 09:43

Oui c'est le mieux et je languis de lire ton avis...

Bernieshoot 13/01/2016 16:20

je viens de le terminer, j'ai trouvé qu'il était très bien écrit

manou 13/01/2016 17:59

Je languis de voir ta chronique. Tu es tellement plus concis que moi !

Mimi 13/01/2016 09:10

Jolie traduction de ce roman. Je vois que toi aussi, tu as été sensible à l'écriture de Boualem Sansal. Et comment ne pas l'être ? Merci Manou pour le clin d'œil et au plaisir de te lire.

manou 13/01/2016 09:17

Merci Mimi. J'espère que mes visiteurs seront nombreux à venir te lire. J'aime beaucoup ton blog !

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