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29 novembre 2015 7 29 /11 /novembre /2015 08:41
La dernière nuit du Raïs / Yasmina Khadra

Yasmina Khadra nous livre ici un roman surprenant et comme à son habitude, dérangeant...

 

Ce roman est surprenant... car l'auteur se met dans la peau de Mouammar Khadafi, le dictateur lybien bien connu, lynché par les rebelles le matin du 20 octobre 2011 (nous avons tous vu la scène dans les médias).

Khadafi avait pris le pouvoir par la force et avait été d'abord longtemps adulé par son peuple.

 

L'auteur lui fait revivre sa dernière nuit, alors qu'il est caché dans une école désertée depuis longtemps par ses occupants, dans un des quartiers de la ville de Syrte, sa ville natale.

Traqué et encerclé par les rebelles, il vit, sans le savoir, ses dernières heures auprès de ses derniers fidèles.

Il croit encore à un revirement possible... mais réfléchit aux événements passés et cherche à comprendre pourquoi son peuple et même ses hommes le lâchent.

 

On découvre un dictateur totalement imbu de sa personne, narcissique et égocentrique, qui recherche dans le succès à n’importe quel prix, à se venger de son destin. Né de père inconnu, il a, enfant, beaucoup souffert des moqueries incessantes de ses camarades de classe.

Les multiples versions que ses proches lui ont servi, toujours contredites par les versions suivantes, ne lui ont jamais permis de savoir qui il était vraiment. Son désir de puissance en a été exacerbé.

Tout au long de sa vie il a voulu, à n'importe quel prix, faire ses preuves pour être reconnu comme le sauveur de son peuple. 

Élevé par sa mère, il a été guidé par son oncle, un berger nomade du désert, philosophe à sa façon...

"Quand j'étais enfant, il arrivait à mon oncle maternel de m'emmener dans le désert. Pour lui, plus qu'un retour aux sources, cette excursion était une ablution de l'esprit.
J'étais trop jeune pour comprendre ce qu'il cherchait à m'inculquer, mais j'adorais l'écouter.
Mon oncle était un poète sans gloire et sans prétention, un Bédouin pathétique d’humilité qui ne demandait qu'à dresser sa tente à l'ombre d'un rocher et tendre l'oreille au vent surfant sur le sable, aussi furtif qu'une ombre.
Il possédait un magnifique cheval bai brun, deux sloughis alertes, un vieux fusil avec lequel il chassait le mouflon , et savait mieux que personne piéger la gerboise, prisée pour ses vertus médicinales, ainsi que le fouette-queue, qu'il revendait au souk, empaillé et verni.
Lorsque tombait le nuit, il allumait un feu de camp et, après un repas sommaire et un verre de thé trop sucré, il se laissait absorber par ses rêveries. Le regarder communier avec le silence et la nudité des regs était pour moi un instant de grâce." (p.9-10)

 

Mais cet amour familial n'a pas suffit à son équilibre : il n'a jamais accepté de vivre dans la pauvreté, ni de subir une quelconque autorité, tant à l'école où pourtant sa famille a tout fait pour l'envoyer, que dans l'armée où il a toujours fait preuve d'insubordination. 

 

Très croyant, Khadafi est très vite persuadé d'être l'élu de Dieu...

" Je suis Mouammar Khadafi. Cela devrait suffire à garder la foi.

Je suis celui par qui le salut arrive.

Je ne crains ni les ouragans ni les mutineries. Touchez-donc mon coeur ; il cadence déjà la débandade programmée des félons...

Dieu ext avec moi !

Ne m'a-t-IL pas élu parmi les hommes pour tenir la dragée haute aux plus grandes puissances et à leur voracité hégémonique ?" (p. 12)

 

A travers le récit de ses dialogues avec ses hommes, on découvre un homme sans scrupules qui pousse les autres à lui dire la vérité pour mieux les mépriser par la suite.

Tous ont peur de lui, mais lui vouent pourtant un culte indéfectible. A moins qu'ils ne cachent leurs intérêts et leur vrai visage...

 

Au fur et à mesure que les heures s’égrennent et que Khadafi comprend que sa dernière heure est arrivée, ses souvenirs remontent à la surface et le lecteur comprend mieux les rouages de sa personnalité.

"Ce fut devant une glace, dans les toilettes scolaires, que la Voix se déclara en moi. Elle m’assurait que je n’avais pas à rougir de mon statut d’orphelin, que le prophète Mohammed n’avait pas connu son père, et Issa le Christ non plus. C’était une voix magnifique ; elle absorbait ma peine comme un buvard. Je passais le plus clair de mon temps à l’écouter. Parfois, je m’isolais dans le désert pour n’entendre qu’elle. Je pouvais même lui parler sans craindre d’être moqué par des indiscrets. Je compris alors que j’étais prédestiné à la légende." (p.92)

 

L'auteur nous montre un être pervers qui a su profiter de ses charmes et avoir toutes les femmes qu'il désirait de gré ou de force, plus souvent de force il est vrai, tant il faisait peur à son peuple et à ses sbires.

" Le code était simple : je posais la main sur l'épaule de ma proie, mes agents me la ramenaient le soir sur un plateau enrubanné(...)

Il y en avait qui résistaient ; j'adorais les conquérir comme des contrées rebelles(...)

Je pouvais disposer de tous les trésors de la terre, il suffisait qu'une femme me refuse pour que je redevienne le plus pauvre des hommes." (p.57-58)

 

 

Son autre défaut, à part d'être mégalomane, c'est de ne pas supporter qu'on le contredise ou qu'on lui mette le doigt sur un de ses défauts.

Sa vengeance alors est de taille. Après la colère aveugle vient aussitôt l'emprisonnement ou l'exécution du malheureux. Plusieurs exemples de sa cruauté sont donnés dans le roman.

Khadafi a toujours été un révolté... Souvent blessé au plus profond de lui-même, il a subi de nombreuses déceptions et n'a pas hésité à se venger par la suite sans aucune compassion pour autrui, ne considérant ses semblables que s'ils servaient ses intérêts.

Ainsi se vengera-t-il de la famille de l'instituteur qui a osé lui refusé la main de sa fille ...et de bien d'autres personnes.

" Je n'ai pas pardonné l'affront.

En 1972, trois ans après mon intronisation à la tête du pays, j'ai cherché Faten. Elle était mariée à un homme d'affaires et mère de deux enfants. Mes gardes me l'ont ramenée un matin. En larmes. Je l'ai séquestrée durant trois semaines, abusant d'elle à ma convenance. Son mari fut arrêté pour une "prétendue" histoire de transfert illicite de capitaux. Quant à son père, il sortit un soir se promener et ne rentra jamais chez lui.

Depuis, toutes les femmes sont à moi". (p.64)

 

Le "Frère Guide" comme aime à l'appeller son entourage, avait su acquérir un certain pouvoir, être populaire auprès des chefs d'état des pays d'Europe qui ont vu en lui un allié offrant une certaine stabilité  dans ce coin du globe. Il ne comprendra pas leur revirement...

"On m’a autorisé à dresser ma tente sur la pelouse de Paris en pardonnant ma muflerie et en fermant les yeux sur mes "monstruosités". Et aujourd’hui on me traite comme un vulgaire gibier de potence évadé du pénitencier." (Page 155)

 

Ce roman est dérangeant parce que l'image qu'il nous donne du dictateur n'est pas du tout celle à laquelle on s'attendait...au cours de la lecture, le lecteur ressent un certain malaise car Khadafi nous apparaît presque sincère.

Il passe sa dernière nuit convaincu qu’il a été le bienfaiteur de son peuple. D'ailleurs son peuple le vénère, pense qu'il est l'égal de Dieu. Alors pourquoi se rebelle-t-il ?

"Je n'ai ménagé aucun effort pour qu'en Lybie les joies, les fêtes et les espérances cadencent le pouls de mon peuple, pour que l'ange et le soleil soient indissociables du rire d'un marmot" (p. 40)

 

Au fur et à mesure de la lecture du roman, le lecteur découvre un autre homme que celui que nous avons connu par l'intermédiaire des médias, un homme qui aimait son peuple, certes à sa façon, mais qui voulait en tous cas que son peuple soit heureux et qui avait réussi au moins une chose, à unir les différentes tribus qui se faisaient face...

 

Il savait aussi s'adresser à ses hommes avec une certaine humanité...pour retrouver l'instant suivant toute sa cruauté.

Bien sûr, lui qui ne voulait que le bien pour son peuple ne comprend pas pourquoi il se soulève, il va donc tenter dans un premier temps de questionner ses sbires mais aucun ne veut lui dire la vérité.

Car tous ont peur de lui...

Ils s'évertuent à lui donner la seule version de la réalité qu’il est en mesure d’accepter, celle où il conserve le beau rôle, celle où il est aimé de son peuple.

On retrouve enfermé dans l'école avec lui, Mansour Dhao, le chef de la Garde qui sera le seul à lui dire la vérité, Amira son infirmière privée, Abou Bakr, le ministre de la Défense, général des armées, Mostefa, l'ordonnance et le colonel Trid qui va organiser sa fuite.

Chacun leur tour, ils rencontrent Kahdafi, discutent avec lui, tentent de donner leur avis...

 

Kadhafi n’a pas peur de la mort mais il s'impatiente et se soucie de son fils qui se bat pour lui.

" Chaque minute qui passe nous dépossède d'une partie de nous-mêmes.

J'ai les nerfs à fleur de peau. Etre coupé du monde, rester tel un légume à attendre un signe de mon fils qui tarde cruellement à se manifester est insoutenable. Mon destin se joue à pile ou face, et la pièce de monnaie demeure suspendue en l'air, aussi tranchante qu'un couperet."(p.49)

 

Jusqu'au bout, il ne lâchera rien de son personnage, et se montrera fier et rempli d'orgueuil, même lorsqu'il comprendra que c'est fini pour lui.

 

A-t-il été réellement aimé ? Ses "amis" qui le soutenaient ne l'ont-ils fait que par pur intérêt ?

 

"Il fut un temps où les places publiques et les stades grouillaient de monde venu m'acclamer. Les trottoirs et les tribunes débordaient de ferveur et de fanions. On brandissait mes portraits et on chantait mes louanges jusqu'à l'extinction des voix..." (p .171)

 

"Le peuple est un cheptel...

Si c'était à refaire j'exterminerais la moitié de la nation. J'en enfermerais une partie dans des camps pour l'initier au travail jusqu'à ce qu'elle meure à la tâche et je pendrais le reste sur la voie publique pour l'exemple." (p .175)

 

"Je ne suis plus un Raïs je suis un prophète ; ma déchance est mon engrais, je pousserai dans les temps futurs plus haut que les montagnes". (p 204)

 

Pourtant son oncle avait tenté sans succès de calmer sa soif de vengeance... et sa mère de le prévenir qu'il n'écoutait que d'une oreille.

 

 

Yasmina khadra nous offre dans ce roman, tout son talent d'écrivain.

C'est un roman court et facile à lire mais qui nous fait beaucoup réfléchir.

Jamais l'auteur ne prend partie pour qui que ce soit.

Il nous expose des faits et des pensées et l'emploi du "je" plonge immédiatement le lecteur dans l'action. 

L'auteur fait parler Khadafi jusque dans ses rêves où par exemple, Saddam Hussein va lui apparaître pour lui expliquer ses erreurs, et Van Gogh, le hanter avec son oreille bandée...

 

 "Longtemps j'ai cru incarner une nation et mettre les puissants de ce monde à genoux. J'étais la légende faite homme. Les idoles et les poètes me mangeaient dans la main. Aujourd'hui, je n'ai à léguer à mes héritiers que ce livre qui relate les dernières heures de ma fabuleuse existence."

 

Il nous décrit un personnage fascinant tant par sa cruauté (qu'on ne peut oublier à aucun moment) qu'en nous faisant entrer dans son délire et dans ses pensées les plus intimes.


"Lequel, du visionnaire tyrannique ou du Bédouin indomptable, l'Histoire retiendra-t-elle ? Pour moi, la question ne se pose même pas puisque l'on n'est que ce que les autres voudraient que l'on soit."

 

A lire absolument !

 

 

 

 

 

 

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