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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 07:25
Le fils de Philippe Meyer

J'ai longtemps hésité à me lancer dans ce gros volume de 670 pages. J'ai toujours peur quand je n'ai pas le temps de lire tous les jours d'oublier ce que j'ai lu précédemment, de mélanger les différents personnages ou de perdre le fil de l'histoire.

Avec Philippe Meyer, il n'en est rien.

D'abord, le roman commence par un arbre généalogique qui sera très utile pour se repérer surtout avec les personnages dont on parle peu.

Ensuite, chaque chapitre donne la parole à un des trois personnages principaux  appartenant à trois générations différentes, qui deviennent les porte-paroles de l'histoire familiale.

Le lecteur passe d'une génération à l'autre, d'une époque à une autre et d'un lieu à l'autre même si tout se passe au Texas.

 

 

De quoi ça parle ?

 

Le roman raconte le tragique destin d'une grande famille texane, les MC Cullough, de de 1830 à nos jours.

 

Né en 1936, le jour où le Texas devient une République indépendante, Eli McCullough est enlevé par les Comanches alors qu'il a tout juste 12 ans et que son père est parti à la poursuite de voleurs de chevaux. Il voit sa mère et sa sœur, être violées et tuées, son frère massacré et sa maison brûlée...

Adopté par le grand chef Toshaway, il est rebaptisé Tiehteti. Après plusieurs tentatives de fuite, il décide de vivre au jour le jour, chassant avec les autres jeunes à cheval, avec pour toute arme, un arc et des flèches et s'intègre peu à peu à la tribu.

Il va vivre avec eux trois années avant de les quitter pour retrouver les Blancs et la "civilisation". Après quelques années d'aventures, où il prend part, par obligation, à la conquête de l'Ouest puis s'engage dans la guerre de Sécession, il va fonder une famille et un empire.

Il deviendra pour toutes les générations futures, le "Colonel".

Pour Eli, la vie est un combat qui ne peut se gagner que dans le sang. Formaté par les Comanches, il  comprend très jeune que ce qui compte c'est de se retrouver du bon côté et de détruire ses ennemis (à défaut de les scalper). Il a construit la fortune familiale dans le sang.

 

 

Puis c'est Peter, le fils d'Eli qui prend la parole.  C’est son journal intime qui compose les chapitres qui lui sont dédiés.

Il a du mal à adhérer aux idées de son père qu'il trouve tyrannique et trop cynique. Non violent, en conflit avec son père, lui seul s'est toujours opposé à la loi du Texas qui refoule les Mexicains pour prendre leur place. Il se révolte donc... et s'oppose au dépouillement des Mexicains, mais ne pourra pas empêcher la tuerie de leurs voisins, les Garcia, accusés à tort d'avoir volé leur bétail. Peter ne s'en remettra jamais.

Sa sensibilité, son caractère doux et pacifique l'obligent à souffrir tant il est différent, plaçant le sens moral et la justice au dessus de la quête du pouvoir.

Cela ne l'aide pas à vivre au quotidien, car il n'a aucune reconnaissance, ni de sa famille qui ne le comprend pas, ni de ses employés qui vénèrent le Colonel mais pas Peter, confondant sa douceur avec de la faiblesse.

En attendant d'être un jour compris par les siens, Peter gère le ranch familial et son volumineux bétail, comme avant, alors que le Texas bascule dans la modernité et que tout le monde abandonne peu à peu ces anciennes pratiques pour forer des puits de pétrole...

C'est l'amour pour Maria Garcia, seule rescapée du massacre perpétré par Eli et les siens sur les terres voisines, qui le poussera à fuir sa famille et son pays pour ne jamais y revenir. Son acte scellera le destin des siens.

Peter symbolise la prise de conscience par les Blancs de leur violence et de leur excessif besoin de posséder encore plus, besoin qui les a poussé à exterminer les Indiens et à chasser les Mexicains qui étaient déjà installés au Texas.

 

 

Née dans les années 1920, Jeanne-Anne (Jeannie) a connu Eli, son arrière grand-père, mais n'a jamais croisé Peter, son grand-père, déjà parti au Mexique avant sa naissance.

Elle a grandi dans le ranch, au milieu des chevaux et de ses frères.  Mais élevée, comme une fille, elle a du se battre pour apprendre toute seule à monter à cheval, réunir le bétail et marquer les bêtes comme n’importe quel homme de sa famille.

Devenue adulte, c'est grâce à elle et Hank, son mari, que le ranch a pu continuer à vivre et à assurer la transition avec la modernité et l'exploitation des puits de pétrole.

Depuis qu'elle est veuve, elle est devenue une redoutable femme d’affaires. Ambitieuse et féministe avant l'heure, elle a tout sacrifié pour continuer à faire prospérer les terres de son arrière grand-père. En véritable héroïne moderne, elle a sauvé la fortune familiale en tout misant sur l'or noir....

Elle qui adhère complètement aux idées de son arrière grand-père et qui est devenue une des plus grosses fortunes du pays, se retrouve pourtant seule, alors qu'elle est maintenant devenue une vieille femme. Alors qu'elle va bientôt mourir (le lecteur comprendra pourquoi à la fin du roman),  Jeannie regrette que ses enfants aient tous quitté le ranch, que ses petits-enfants soient plus intéressés par la télévision que par la Terre. Elle sait qu'après elle, il n'y aura plus rien et que le lien profond qui unissaient les hommes et leur terre s'éteindra.

 

 

Mon avis

 

Ces trois récits s'imbriquent et forment les éléments d'un puzzle qui se met en place au cours de la lecture...

On assiste à la construction d'un pays (le Texas) en contre-partie de la destruction d'un monde (celui des Indiens), construction qui s'est faite dans le sang et qui nous montre la face cachée de l'Histoire du Texas.

Car la saga familiale des MC CULLOUGH n'est qu'un prétexte pour nous raconter l'Histoire du Texas.

 

Les personnages principaux occupent toute la place. Ils nous tiennent en haleine tout au long du roman. Seul le personnage de Peter a été pour moi difficile à cerner au début du roman puis lorsqu'il rencontre Maria, le lecteur comprend mieux le rôle qu'il va jouer dans cette histoire familiale et la fin confirme son intuition.

Car le fils (qui a donné le titre du roman), c'est sans nul doute Peter, le fils rebelle, celui qui scelle le destin familial par sa différence, sa révolte et son amour "impossible" pour Maria...mais le fils, c'est sans aucun doute aussi, le dernier fils de la famille, Ulises...mais chut à vous de le découvrir.

 

Il ne s'agit donc pas d'oublier pour autant les personnages secondaires, toute une galerie de personnages, tous indispensables au déroulement du roman, à l'ambiance...

 

Cette saga est un moment agréable de lecture. Il y a de l'émotion, de la révolte, des scènes familiales pétries d'humanité, de la violence (entre autre l'enlèvement quasi cinématographiques d'Eli par les Comanches), des descriptions historiques...

Certains passages ne manqueront pas de vous rappeler quelques westerns bien connus ou autres films de la Conquête de l'Ouest qui vous ont marqués.

 

Le style d'écriture donne beaucoup de rythme au récit.

Eli s'adresse directement au lecteur à la première personne du singulier, comme s'il était le porte-parole de l'histoire familiale...

Peter raconte son histoire au travers de son journal intime.

Quant à Jeannie, un narrateur extérieur emploie la troisième personne du singulier pour nous raconter la sienne....

 

L'auteur ne porte aucun jugement mais nous montre bien que les hommes sont tous à leur niveau des "sauvages", violents prêts à voler, tuer, violer les autres.

En effet, si Eli, qui a été adopté par les Comanches, est souvent décrit comme un "sauvage" au cours de sa vie, les Blancs ne sont pas en reste : il abattent les Indiens sans arrière-pensée et quand ce n'est pas avec leurs balles, c'est avec les maladies qu'ils apportent, certes sans le savoir, mais qui exterminent à coup sûr toute la tribu. Les Indiens de leur côté pillent les maisons des pionniers qui se sont installés sur leur territoire de chasse et n'hésitent pas à tuer les hommes, violer et enlever les femmes, tuer ou enlever les enfants. Et la même violence se retrouve quant il s'agit des Mexicains qui pourtant occupaient le pays bien avant l'arrivée des premiers américains.


A lire absolument !

 

 

Extraits :

 

"On a prophétisé que je vivrais jusqu'à cent ans et maintenant que je suis parvenu à cet âge je ne vois pas de raisons d'en douter. Je ne meurs pas en chrétien bien que mon scalp soit intact et si les prairies des chasses éternelles existent, alors c'est là que je vais." (p.13)

 

" Après la raclée infligée par les autochtones, le gouvernement mexicain recourut à une mesure désespérée pour coloniser le Texas : tout homme, d’où qu’il fût, prêt à s’établir à l’ouest de la Sabine River recevrait deux mille hectares de terre. Les petits caractères au bas du contrat étaient écrits en lettres de sang. La philosophie comanche à l’égard des étrangers était d’une exhaustivité quasi papale : torturer et tuer les hommes, violer et tuer les femmes, emporter les enfants et en faire des esclaves ou les adopter. Il y eut peu de gens du Vieux Monde pour accepter la proposition des Mexicains. En fait, personne ne vint. Sauf les Américains." (p.15)

 

"J’aimerais décrire le lien de fraternité que je me suis découvert avec les Africains noirs maintenus en esclavage par mes compatriotes mais, malheureusement, je n’ai rien découvert du tout. Je ne pensais qu’à mes propres maux. J’étais un récipient vide attendant d’être rempli par la nourriture et les gratifications que les Indiens voudraient bien m’accorder, me tuant à la tâche du matin au soir dans l’espoir d’une portion supplémentaire, d’une marque de reconnaissance, de quelques minutes de paix.
Pour ce qui était de fuir, il y avait mille trois cents kilomètres de terres sauvages et désertiques entre le village et la civilisation. La première fois, ce furent les autres enfants qui m’attrapèrent. La seconde, ce fut Toshaway, qui me remit à ses femmes. Leurs mères et elles me battirent comme on rabat les coutures ; elles me lacérèrent la plante des pieds et débattirent longuement de savoir s’il fallait ou non me crever un œil. Je savais que la prochaine fois que je ruerais dans les brancards, je n’en réchapperais pas."(p.128)

 

" Quand il ne faisait pas trop chaud, ils partaient [Jeannie et Eli] se promener tous les deux., se frayant un chemin dans les hautes herbes sous le ciel dégagé, s'asseyant pour se reposer près d'un bosquet de chênes ou d'ormes à larges feuilles, ou le long d'un ruisseau quand il y avait de l'eau. Elle ratait toujours quelque chose : un cerf à queue blanche, un renard, le mouvement d'un oiseau ou d'une souris, une fleur hors saison ou un nid de serpent. Elle voyait deux fois plus loin que lui, mais se sentait aveugle en comparaison..."(p.186)

 

" Je ne peux pas m'empêcher d'avoir de l'empathie pour les Mexicains. Leurs voisins blancs les considèrent à peu près comme des coyotes qui seraient nés sous forme humaine, et c'est en coyotes qu'on les traite encore quand ils meurent. Mon réflexe est de les soutenir, et pour ça, ils me méprisent. Je me reconnais en eux ; ils se sentent insultés. Peut-être qu'on ne peut pas respecter un homme qui possède ce qu'on a pas. Sauf si on l'estime capable de nous tuer...N'être qu'un animal, comme mon père, libre de toute mauvaise conscience-de toute conscience en fait. Dormir profondément, rempli de certitudes tranquilles, toute vie humaine ne pesant que son poids de viande." (p 202)

 

"Jadis, le Texas fourmillait de chevaux sauvages, cinq millions, dix millions, personne ne savait. Mais la pluaprt avait été capturés et envoyés aux Anglais, pendant la Grande Guerre. Entre le conflit et le recyclage des déchets de l'abattoir, il n'y avait quasiment plus de mustangs dans tout l'Etat. Quand elle était petite, presque tous les vieux chevaux du ranch finissaient bêtes de labour dans l'Est, mais l'arrivée du tracteur avait changé ça. Les vieux canassons servaient maintenant à nourrir les autres animaux.

Le pétrole, voilà ce qui comptait." (p.342)

 

"...Un être humain, une vie - ça méritait à peine qu'on s'y arrête. Les Wisigoths avaient détruits les Romains avant d'être détruits par les musulmans, eux-mêmes détruits par les Espagnols et les Portugais...Le sang qui coulait à travers les siècles pouvait bien remplir toutes les rivières et tous les océans, en dépit de l'immense boucherie, la vie demeurait."(p.502)

 

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