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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 18:34
Bain de lune / Yanick Lahens

Prix FEMINA 2014

 

Voici l'histoire...

 

Un terrible ouragan vient de ravager Haïti. Un pêcheur découvre sur la plage de Pointe Sable, une jeune fille grièvement blessée : elle vient d'être rejetée par la mer "après une folle équipée de trois jours".

Qui est-elle ?

D'où proviennent ses terribles blessures ? 

La jeune fille qui était amoureuse de son île sauvage et inhospitalière et rêvait d'amour et de liberté est maintenant réduite à un corps échoué sur une plage.

 

Sa voix off s'élève (en italique) pour tenter de comprendre pourquoi elle en est arrivée là.

"Est-elle morte ou vivante ?"  se demande le lecteur.

"Aura-t-elle le temps d'appeler ses ancêtres et de vénérer les divinités vaudous ?" se demande-t-elle.

 

 

Le lecteur se retrouve à Anse bleue...un village imaginaire d'Haïti où la terre et la mer se confondent, où les habitants voient le monde à travers leurs croyances religieuses vaudous et font tout pour maintenir leurs traditions.

Pour mieux comprendre, l'auteure va nous faire remonter le temps et nous plonger dans le quotidien de deux familles, l'une riche, l'autre pas, ce qui nous fera traverser un demi-siècle d'histoire en même temps que la vie quotidienne des trois générations précédant la jeune fille.

 

Sur cette terre déshéritée et oubliée, quatre générations de paysans et de pêcheurs pauvres et démunis se succèdent : ce sont les Lafleur. Le dur labeur est leur quotidien. Ils savent invoquer les dieux pour les appeler à plus de clémence et luttent pour leur survie depuis que les Mesidor ont fait main basse sur toutes les bonnes terres de la commune, réduisant à quelques terres arides et incultes celles des Lafleur.

A côté d'eux vivent donc les Mesidor, une puissante et riche famille de propriétaires terriens, qui rackettent les communes environnantes.

Les deux clans se détestent depuis des années, exactement depuis que Anastase Mesidor (père de Tertulien) qui s'était déjà approprié toutes les terres du plateau a dépouillé Bonal Lafleur (aïeul d'Olmène) en lui prenant une propriété qu'il tenait de sa mère, où poussait le café des maquis. 

Le destin va toutefois réunir les deux familles, sans pour autant gommer les ressentiments.

 

Un jour de marché en effet, Tertulien (Mesidor) tombe foudroyé sous le charme d'Olmène (Dorival dont le grand-père était un Lafleur) à peine âgée de 16 ans.

Il la demande à son père, lui construit une maison pour qu'elle y élève son fils, Dieudonné.

 

Comme pour tous les habitants de l'île, ni le climat, ni les catastrophes naturelles, ni la politique, ni l'amour, ni la haine, ni les rivalités, ni la violence ne les épargnera...

 

Car en ce début des années 60, des camions passent dans les villages pour récupérer des hommes pour le grand rassemblement en l'honneur de "l'homme au chapeau noir et aux lunettes épaisses" (le dictateur Duvalier qui a tenu le pays de 1957 à 1986), rassemblement qui doit avoir lieu à Port-au-Prince. Léosthène, un des frères d'Olmène part aussitôt : il reviendra 15 ans après. L'autre, Fénelon, s'engage du côté du pouvoir et choisit de semer la terreur dans les campagnes. Tertulien, lui, perd son pouvoir : il se mord les doigts de n'avoir pas voté comme il faut !

 

La famille d'Olmène se retrouve dispersée, d'autant plus qu'elle même va fuir vers la ville, laissant Dieudonné aux bons soins de sa mère.

 

Mais la vie continue malgré les absents et, les habitants doivent encore une fois faire avec.

 

Des années après, alors que Dieudonné est déjà adulte, marié et père de plusieurs enfants, arrive au village dans son 4x4 flambant neuf un descendant de la famille Mesidor qui compte bien récupérer le pouvoir et les terres : c'est Jimmy.

Son nom apparaît de plus en plus souvent dans les propos de la naufragée.

Le lecteur comprend alors que le conflit entre les deux familles est loin d'être éteint...

Mais chut je n'en dirai pas plus, de peur de vous dévoiler la fin !

 

Mon avis

 

- C'est un roman bien rythmé, construit de façon originale. Au début du roman, tous les quatre chapitres environ, l'auteure nous fait entendre la voix de la naufragée et sème de nombreux indices pour nous amener peu à peu vers la vérité. Vers la fin du roman, ses paroles apparaissent plus fréquemment...

- L'écriture est très poétique et imagée : la description détaillée des paysages donnent une ambiance particulière et le lecteur n'a aucun mal à imaginer la beauté de l'île et la couleur de l'eau, l'aridité des terres...

- Les situations sont décrites avec beaucoup de réalisme ce qui donne aux scènes de violence toute leur force...

- C'est un roman qui parle des filles, petites ou adolescentes, et des femmes et de leur difficulté de vivre libres tant il paraît normal qu'elles servent les hommes à qui elles appartiennent...

Les personnages féminins sont merveilleux. Le lecteur admire leur courage face à leur manque de liberté. Elles sont au service des hommes. Leur seul moyen de résister est de s'enfuir loin de leur "bourreau", reprenant de force mais en cachette leur liberté qui devient effective puisqu'elles vont changer de nom et disparaître même aux yeux de leur famille proche comme le fera Olmène. Cette technique n'est pas sans rappeler le marronnage (c'est-à-dire la reprise de liberté des esclaves qui quittaient leur maître). C'est une forme d'exil loin des siens mais quelquefois à l'intérieur même de l'île ou parfois plus loin jusqu'en Amérique.

- Le réalisme des personnages rend ce village et ses habitants très proches de nous malgré les différences.

 

En effet, à Haïti où "vivre et souffrir sont une même chose" (p.61), les hommes sont encore imprégnés de leurs croyances ancestrales ce qui les aident à vivre au quotidien. L'auteure décrit les croyances vaudous mais ne s’en sert jamais comme d’un folklore...c'est à travers ces croyances que les habitants voient le monde. Les paysans et les pêcheurs d'Anse bleue ne croient ni aux promesses des puissants ni à celles du Dieu chrétien.

 

Au moment où le dictateur Jean-Claude Duvalier surnommé "baby doc" ou "bébé doc" meurt en octobre 2014 d'une crise cardiaque, le roman évoque cette douloureuse période de l'histoire. Il avait été président d'Haïti de 1971 à 1986 succédant à l'âge de seulement 19 ans, à son père, François Duvalier dit "Papa doc" titulaire "à vie" du poste. Chassé du pouvoir par une révolte du peuple, accusé de "crimes contre l'humanité", Jean-Claude Duvalier n'a pas eu le temps d'être condamné pour ses crimes, s'étant exilé pendant plusieurs années en France, puis ayant refusé de comparaître pour son procès lors de son retour en Haïti. C'est son père qui avait créé une milice, les "tontons macoutes" qui faisait régner la terreur.

Rappelons que plusieurs milliers d'opposants avaient été assassinés, torturés ou contraints à l'exil durant la dictature des Duvalier père et fils.

 "L'homme au chapeau noir et aux lunettes épaisses" représente l'un ou l'autre des Duvalier confondu en une seule et même image.

 Les "tontons macoutes" sont dans le roman représentés par le frère d'Olmène, Fénelon et ses collègues miliciens.

 

J'ai été happée par l'histoire dès les premières pages...Le lecteur reste suspendu et veut connaître la suite. L'auteure distille les indices peu à peu. Le lecteur, entre temps,  est immergé dans ce pays mystérieux et magique et veut connaître son histoire.

Le don de conteuse de l'auteure, la poésie et la magie du texte, font de ce roman une petite merveille de beauté qui mérite amplement son prix !

 

A noter : L'arbre généalogique placé en fin d'ouvrage permet de mieux comprendre les liens qui unissent les personnages. Sans lui on se perdrait !

Le glossaire explique les mots créoles. Le seul problème à la lecture c'est que j'aurai préféré des notes de bas de page car au début du roman, le lecteur doit aller sans cesse à la fin du livre pour consulter le glossaire. Ensuite, par un miracle que je ne m'explique pas, certains mots n'ont pas eu besoin d'explications...

 

 

Quelques extraits parmi tant d'autres possibles...

 

"Après une folle équipée de trois jours, me voilà étendue là, aux pieds d’un homme que je ne connais pas. Le visage à deux doigts de ses chaussures boueuses et usées. Le nez pris dans une puanteur qui me révulse presque. Au point de me faire oublier cet étau de douleur autour du cou, et la meurtrissure entre les cuisses. Difficile de me retourner. De remonter les jambes. De poser un pied par terre avant que l’autre suive. Pour franchir la distance qui me sépare d’Anse Bleue ". ( p.9)

 

"Dans toute cette histoire, il faudra tenir compte du vent, du sel, de l'eau, et pas seulement des hommes et des femmes." nous dit la naufragée... (p. 11)

 

"Ne fais pas ce que tu pourrais regretter, martèle ma mère. Ne le fais pas".(p. 11 et plusieurs fois dans le roman).

 

 

"De toute façon dans cette histoire, il faudra tenir compte du vent, de son souffle salin sur nos lèvres, de la lune, de la mer, d'Olmène absente...De la terre qui ne donne plus. De la mer avare. Et des étrangers venus d'ailleurs avec leurs coutumes pas d'ici. Leurs habits, leurs cigarettes américaines, leurs corps, leurs odeurs et leurs chaussures qui nous font de l'oeil"...dit-elle plus loin. (p. 42)

 

 

"La route jusqu'à Anse Bleue avait été longue. Très longue. Elle menait à notre monde. Un monde sans école, sans juge, sans prêtre et sans médecin. Sans ces hommes que l'on dit de l'ordre, de la science, de la justice et de la foi.
Un monde livré à nous-mêmes, des hommes et des femmes qui en savent assez sur l'humaine condition pour parler seuls aux Esprits, aux Mystères et aux Invisibles". p. 60

 

"C'est certainement ce soir-là qu'Orvil sentit que, même si vivre et mourir était une même chose, il y avait dans la main rugueuse du vent, dans la morsure du soleil, dans le ventre des eaux, comme un orage qui s'annonçait. Cela faisait trop longtemps qu'il n'avait pas appelé les divinités de la famille et il en éprouva profondément le besoin. Il implorerait leur pardon pour les avoir négligées durant de longs mois. Même si les temps étaient difficiles. Parce que les lwas ont faim et soif, et même davantage que nous. Et qu'il faut pour cela les nourrir. Pour qu'ils nous protègent. Pour qu'ils veillent sur nous et ferment la porte au malheur." p. 66)

 

"La première fois, je ne voulais pas que ce soit avec oncle Yvnel, mais avec un homme qui arriverait en voiture pour m'enlever de ce village de paysans et m'emmener loin. Très loin. Un homme comme Jimmy...Avec son corps entier, beau comme une contrée lointaine, étiré comme une flamme haute !" (p. 79)

 

Le malheur allait pourtant bientôt fissurer nos vies mais nous ne le savions pas encore. Nous ne savions pas encore que c'était la dernière fois que les descendants des Lafleur se retrouvaient au grand complet. Tous. Nous ne nous doutions pas que les événements, dans une course de plus en plus folle, allaient sceller et consacrer des séparations, des départs et des morts dont nous n'allions jamais nous remettre. Jamais. ( p.109-110)

 

 

"En septembre 1963, "l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses" recouvrit la ville d’un grand voile noir. Port-au-Prince aveugle, affaissée, à genoux, ne vit même pas son malheur et baissa la nuque au milieu des hurlements de chiens fous. La mort saigna aux portes et le crépitement de la mitraille fit de grands yeux dans les murs. Jamais ces événements ne firent la une des journaux." (p. 112)

 

"Dehors, le crissement des insectes se déchaînait. J’ai aimé voir les coucouyes [lucioles] voleter comme de petites étoiles. J’ai aimé la voluptueuse couverture de la nuit. Je suis dans la nuit comme dans la chair de Philomène. Et puis un jour, j’ai senti le froid de la lune sur mon ventre de fille comme un bain. Je ne l’ai jamais oublié.

Abner est bien plus grand que nous tous. Il est le seul à m’accompagner dans la nuit. A prendre avec moi ces bains de lune. A goûter la sauvage beauté, le violent mystère de la nuit ».(p. 209)

 

"Les mots puissants, magiques, firent fondre notre épaisse carapace de doutes. Quand ils nous annoncèrent que des événements étaient en marche et que bientôt la douleur ne disparaîtrait pas seulement, mais ferait place au levain de l'espoir, nous y avons cru. Quelques secondes. Des semaines, voire des mois. Nous y avons cru. Allez savoir pourquoi, mais nous y avons cru. Surtout que, pendant des jours, des semaines et des mois, Fanol et Ezéchiel nous avaient répété, répété, qu'avec le parti des Démunis nous pouvions enfin choisir notre destin. Emportés comme eux sur une route dont nous croyions prévoir les virages et les détours, nous n'avons pourtant avancé qu'à reculons. Le tracé ne nous apparaîtrait qu'après. Une fois les dés jetés. Bien après". (p.214)

 

"Pourquoi, à un moment de notre vie, éprouvons-nous ce besoin de jouer avec le feu ? De frotter notre raison à la folie ? Pourquoi donc ? J'ai joué avec le feu. J'ai frotté ma raison à la folie moi aussi. A ma façon."(p.236)

"Pourquoi, à un moment de notre vie, éprouvons nous ce besoin de jouer avec le feu ? De frotter notre raison à la folie ? Pourquoi donc ? J'ai joué avec le feu. J'ai frotté ma raison à la folie moi aussi. A ma façon." - See more at: http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=12524#sthash.1edX48q1.dpuf
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