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30 décembre 2014 2 30 /12 /décembre /2014 12:49
N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures / Paola Pigani

Prix Lettres Frontière 2014...

Retrouvez la sélection 2014 de ce prix ICI. et les lauréates du PRIX 2014 ICI.

 

Voici l'histoire

 

Un décret vient d'interdire la circulation des nomades sur tout le territoire français. On est en 1940 : c'est la guerre...

Le rapport relatif à ce décret précise:
"En période de guerre, la circulation des nomades, individus errant généralement sans domicile, ni patrie, ni profession effective, constitue, pour la défense nationale et la sauvegarde du secret, un danger qui doit être écarté".

 

Les hommes du clan n'y croient pas : ils ont leur carnet de circulation en règle ! Comment vivre quand toutes les roulottes sont à l'arrêt ?  Pourquoi n'ont-ils plus le droit de donner des spectacles en plein air ou de participer aux travaux saisonniers comme les vendanges ? Comment vont-ils faire pour nourrir leur famille ?

 

La Kommandantur d’Angoulême va même exiger très rapidement que tous les nomades soient rassemblés dans le camp des Alliers, situé sur la commune de Sillac.

 

Alba y arrive avec sa famille, après de longues journées de marche dans le froid et la pluie, encadrés comme des criminels par des gendarmes. On les installe dans un baraquement où ils s'entassent tous ensemble et trouveront encore de la place pour d'autres qui arriveront plus tard et seront encore plus démunis qu'eux.

Eux qui ne connaissaient que le ciel, la liberté,  les feux de camps à la belle étoile, la nourriture fraîchement cueillie, pêchée ou chassée et l'intimité de leurs roulottes, vont être obligés de partager avec des inconnus.

 

Alba a 14 ans : elle ne sait pas qu'elle va vivre là pendant 6 ans (ils seront libérés seulement deux ans après la fin de la guerre sans leur roulotte ni leurs chevaux ou autres animaux...).

Sa mère, Maria, est aveugle et doit peu à peu trouver de nouveaux repères dans ce lieu nettement moins familier que la roulotte familiale. Louis, son père arrive à garder son cheval, son seul repère. Ce qui lui permet de garder l'espoir de pouvoir repartir un jour. Les petits frères et soeurs, s'ils sont encore trop petits pour comprendre, ne connaîtront que les détritus et la boue comme terrain de jeux. Ils n'iront pas à l'école non plus...

 

Alba et sa famille vivent là de longues journées marquées, par l'appel du matin, la faim "animale", la saleté, les hivers rudes, les maladies, le retour des pères après leur journée harassante de travail obligatoire, l'attente interminable d'un lendemain meilleur, le désespoir parfois, seule réponse à la privation de liberté.

"La faim et le froid attisent des haines surgies de choses minuscules."

Dans des conditions indignes, ces manouches, tous français, devront survivre...Ils y perdront certaines de leurs valeurs. Pourtant ils sauront continuer à pratiquer certains rites propres à leur peuple lors d'une naissance, de fiançailles, d'un mariage ou d'un décès. Ils sauront garder intact, le contact avec la nature, la force des liens familiaux, leur amour de la musique, même si les cordes viennent à manquer...

 

Quelques soutiens inespérés arriveront de l'extérieur grâce au curé qui arrivera à convaincre le directeur de la nécessité de sortir les enfants du camp pour les faire jouer à l'extérieur, ou bien, les dames des bonnes oeuvres qui apporteront vêtements, conseils mais ne sauront pas toujours s'éloigner des clichés de l'époque.

 

Quelques événements extérieurs viendront apporter quelques ouvertures dans le camp comme les activités de la Résistance, les ordres plus ou moins souples des gardiens, le passage de convois allemands...

 

Comment Alba pourra-t-elle arriver à se construire et à devenir femme dans ce contexte ?

 

C'est un roman superbe. L'auteur s'exprime avec tendresse et pudeur pour décrire le calvaire vécu par le peuple manouche. C'est un livre souvent douloureux, à la fois roman et récit-témoignage, écrit dans le respect de ce peuple écorché vif mais fier et courageux. Plein d'espoir, il nous parle de solidarité, d'amour, de liberté et de la capacité incroyable de ce peuple à vivre avec pratiquement rien... Il retrace sans apitoiement un fait peu connu de l'histoire de France : l'internement dans des camps de rétention des peuples nomades qui a été mis en place sur le territoire français à la suite du décret du 6 Avril 1940.

6 500 tsiganes seront regroupés et enfermés dans une trentaine de camps répartis sur le territoire français.

350 vivront dans le camp des Alliers.

Pourquoi ? Parce que d'après le gouvernement en place, en période de guerre, les nomades, les SDF, les apatrides représentaient un danger potentiel pour la sécurité du territoire...

 

L'auteur s'est inspirée de sa rencontre avec Alexienne, une vieille manouche ayant été internée dans le camp des Alliers durant la guerre. Elle découvre alors non seulement le peuple manouche mais aussi son histoire. Elle s'inspire de la vie et des souvenirs de cette femme aux yeux bleus âgés de plus de 80 ans, pour le personnage d'Alba. En racontant ses six ans d'internement dans le camp, l'auteur rend hommage à toutes ces familles qui ont été privées de liberté.

 

"L'âge d'Alba, sa mère aveugle, son amoureux (dont le prénom a été changé pour le roman), la description de son premier accouchement dans le camp d'internement, tout cela est véridique" a déclaré l'auteur dans un interview. Il est vrai qur cela ne pouvait pas être imaginé avec autant de réalisme.

 

L'auteur se place du côté des femmes car "dans leur chair, elles ont toujours porté raison et vérité".

 

"N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures", dit le proverbe...En effet, "on n’entre pas impunément chez les Tsiganes, ni dans leur présent ni dans leur mémoire"… Mais c’est d’une voix libre et juste, que l'auteur fait revivre leur parole, leur douleur et leur fierté.

Que celui ou celle qui ne succombera pas au charme sauvage d'Alba le dise...Elle, qui sera le ciment de sa famille et le symbole de la vie, de la jeunesse, du renouveau donc de l'espoir pour son peuple, marque le lecteur à jamais. Il se souviendra longtemps de ses pensées, de ses actes, de son courage et de l'apaisement qu'elle transmet à travers son histoire...

A noter la couverture est très belle et très explicite : une roue isolée sans roulotte...

 

Quelques extraits

 

"L’idée de la guerre s’enfonce en eux, alourdit leurs pas. Ils sont français. Une identité qui prend la couleur et le poids de la honte. On les rassemble, on leur promet un hébergement pour mettre fin à leur soi-disant nomadisme qui doit être éradiqué comme une maladie honteuse. Ils sont devenus une menace".

 

"Jusque là, ils marchaient sur des chemins, sur le fil de leur vie, oscillation douce entre la roulotte et l'horizon toujours changeant des campagnes du Poitou. Sur ce fil jamais tendu, le besoin de partir, de gagner sa croute. Sur ce fil jamais tendu, une vie rebelle, chahutée, chantée".


"Les arbres sont comme les hommes. Tous se valent mais ils n’ont pas la même manière de s’élever, d’aller toucher le ciel". 

 

"Les chevaux sont leurs ailes, leur puissance, leur signe extérieur de richesse. Ils sentent l’orage, les drames, imposent le respect aux gadjé, emportent des familles entières où bon leur semble. C’est à cheval qu’on s’enfuit, qu’on enlève les fiancées, qu’on traverse les forêts, les contrées inconnues, qu’on franchit les regards hostiles".

 

"Les objectifs secondaires de l'internement sont de leur apprendre à vivre comme tout le monde, d'abandonner leurs rites, leurs vices, d'adopter des règles d'hygiène, d'éduquer les enfants, de les faire travailler afin qu'ils soient pas à la charge de l'état"

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