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19 décembre 2014 5 19 /12 /décembre /2014 14:17
L'autre rive du Bosphore / Theresa Révay

Prix Historia du roman historique 2014...

Pour en savoir plus sur ce prix et sur l'auteur, cliquer ICI.

 

Contexte historique

 

L'histoire nous transporte au début du XX° siècle dans la ville mythique de Constantinople (actuellement appelée Istanbul)...Partagée en deux par le Bosphore, tiraillée entre l'Europe et l'Asie, Istanbul doit accepter la chute de l'empire ottoman.

Nous sommes en novembre 1918. En Europe, l'armistice vient d'être signée, marquant la fin de la Première Guerre Mondiale, mais en Turquie, c'est le début de la guerre d'indépendance. Les Turcs ont en effet fait alliance avec l'Allemagne : ils ont donc perdu la guerre.  Les  vainqueurs se disputent l’empire ottoman.

Anglais et français, victorieux, ne se contentent pas de mouiller leurs vaisseaux dans le Bosphore, ils envahissent le pays et occupent peu à peu toute la partie européenne de la Turquie. Les grecs et les italiens occupent l'autre rive. Personne ne songe alors aux habitants de ces régions...Tous verront leur vie chamboulée à jamais. 

Les stambouliotes en particulier, aiment leur ville et souffrent de la voir envahie par les étrangers.
 

La fin du sultanat est proche : l'empire ottoman a dominé l'Europe pendant des siècles, mais aujourd'hui il s'effondre...

 

Parmi la jeune génération de turcs, ouverte pourtant depuis toujours aux communautés les plus diverses, un sentiment national prend naissance...

Les jeunes se rassemblent autour de Mustafa Kemal (Atatürk) devenu leur idole. La résistance s'organise et la lutte pour une nation turque libre et indépendante d'une part et pour une république turque d'autre part (en remplacement de l'empire) s'amplifie de jour en jour.

 

"La montagne aride avait été conquise puis perdue plusieurs fois. Elle offrait peu d'abris aux défenseurs turcs...Les déflagrations incessantes des obus soulevaient une pluie de pierres et de poussières. Hans s'adossa à la paroi de la tranchée creusée à coups d'explosifs dans le roc. Il ressentait des soubresauts jusque dans les vertèbres...C'est ici, vers l'an 1220, qu'Ertogrul avait commandé à sa horde de guerriers descendue d'Asie centrale de fonder leur foyer. Sept siècles plus tard, la jeune nation de Mustafa Kemal y combattait pied à pied pour survivre."

 

Parmi les événements marquants de cette période, les Grecs envahissent l'Anatolie et de nombreux massacres en résultent (dont le génocide arménien durant lequel les deux tiers des arméniens de l'empire ottoman furent massacrés).

 

A la fin du roman, Mustafa Kemal est au pouvoir... Il réformera la Turquie et en fera un état moderne et d'avant-garde parmi tous les peuples musulmans. Il donnera en particulier davantage de droit aux femmes.

 

 

Le roman

 

Leyla Hanim est la superbe et intelligente épouse de Selim, le dévoué secrétaire du sultan, Mehmet VI.  Elle vit dans le haremlik en compagnie de sa belle-mère, une ancienne esclave affranchie qui la contraint à respecter la tradition, mais qui va très vite se révéler, au cours du roman, être une femme ouverte et profondément compréhensive qui aime sincèrement sa belle-fille.

 

Selim, son mari, très traditionnaliste et proche du pouvoir ottoman, est occupé par son travail. Leyla et Selim ont deux adorables enfants : Ahmet et Perihan.

 

Mais voilà que leur maison est réquisitionnée pour y loger une famille française. Louis Gardelle débarque chez eux et s'installe dans la maison, le jour où, comme par hasard, Ahmet disparaît, plongeant sa mère dans l'inquiétude et l'obligeant à le chercher, seule, dans la ville... A-t-il voulu descendre jusqu'au port voir les vaisseaux ?

 

La maison occupée continue néanmoins à vivre, ce qui n'est pas toujours facile, surtout lorsque la femme et la fille de Louis Gardelle arrivent de France.

 

La situation se complique encore quand les russes blancs se réfugient en ville, fuyant la chute du tsar.

 

Et voilà que Selim doit se rendre à Paris pour parlementer autour de la survie de l'empire ottoman...laissant Leyla seule pour plusieurs longs mois.

 

Leyla rejoint la résistance et suit en cela les pas de son jeune frère, Orhan. Elle va sauver un jeune résistant grièvement blessé, en le soignant et en acceptant de le cacher au sein du haremlik. Hans Kästner est pourtant allemand d'origine. Archéologue de formation, il est tombé amoureux de la Turquie qu'il a toujours considéré comme son second pays et se bat pour elle. Partisan du général Mustafa Kemal, devenu l'idole des jeunes turcs et le symbole de la liberté, de la laïcité et de la modernité pour le peuple turc musulman, ses idées font leur chemin dans le coeur de Leyla.

 

Au retour de Selim, accusée de trahison car elle s'est mise à écrire dans un journal révolutionnaire, elle doit fuir sa famille pour éviter d'être emprisonnée.  Elle rejoint alors Hans en Anatolie et participe à la résistance nationale. Les deux jeunes gens succombent à leur amour. Ils partagent déjà tant d'idéaux : ils se laissent emporter par leur passion et prennent goût à la liberté.

 

Désormais rien n'est plus important pour Leyla que cette liberté toute neuve, pour son peuple mais aussi pour elle-même.

Mais le destin va lui réserver encore bien des épreuves...

La combattive Leyla connaîtra beaucoup de souffrance durant les cinq années durant lesquelles se déroule le roman. Sa petite fille va mourir d'une méningite foudroyante pendant son absence et elle se reprochera de ne pas avoir été là à temps, pour la tenir dans ses bras une dernière fois. Plus tard, Orhan, son jeune frère qu'elle croyait dans l'administration, va se faire tuer au combat... Que lui importe qu'il soit mort en héros, il n'est plus là, lui qu'elle avait juré de toujours protéger...

De plus, pourra-t-elle vivre pleinement sa passion  avec  Hans ?

 

 

Ce que j'en pense

 

L'auteur a habilement choisi ses personnages pour leur appartenance à diverses communautés. Ainsi le lecteur ne peut qu'adhérer aux différents points de vue de chacun sur les événements historiques décrits dans le roman...

Car le lecteur se laisse prendre à leur histoire tant ces personnages sont véridiques et leurs propos sonnent justes : aucun ne dénote dans le contexte historique ce qui rend ce roman très authentique. Le lecteur se laisse porter par la magie romanesque tout en apprenant plein de détails sur  cette période peu connue et peu décrite dans la littérature.

 

Les femmes d'abord...

 

Leyla, le personnage central du roman est une jeune femme intelligente et cultivée, à la fois respectueuse des traditions, par obligation mais aussi par conviction, et très moderne.

Son éducation lui a permis d'étudier (elle parle plusieurs langues). Elle va très vite s’investir dans le combat des femmes turques puis dans celui des nationalistes...

Leyla tentera tout au long du roman de concilier le lien très fort qui l’unit à son mari, son amour pour ses enfants, et la passion qu’elle éprouve pour Hans ce qui nous la rendra encore plus attachante.

C'est aussi une héroïne musulmane praticante dont la liberté de penser, de vivre son quotidien aurait tout à fait pu exister. Sa façon de parler d'amour, sa vision du couple, son envie de liberté et d'indépendance, son point de vue sur la société est tout à fait surprenant pour nous occidentaux qui pensions, à tort, que la Turquie en ce temps-là n'était pas si...moderne et évoluée.

L'auteur nous donne avec Leyla, un magnifique portrait de femme, très attachante.

"Élevées sans pudibonderie, les Ottomanes n’étaient pas naïves. La sexualité n’avait rien de tabou pour elles. Leyla avait eu la chance de devenir l’épouse d’un homme qui lui plaisait physiquement et sa sensualité s’était pleinement épanouie dans les premiers temps."

 

Gülbahar, la mère de Selim est une belle-mère impressionnante car très traditionaliste. C'est en fait une femme intelligente et ouverte, elle aussi. Elle saura prouver à Leyla son attachement.  Elle sait aussi garder un secret et comprendra la soif de liberté de sa belle-fille.

 

Rose, la femme française installée chez eux, découvrira en arrivant, un pays qu'elle ne comprend pas et qui lui fait peur...Plutôt rigide à cause de son éducation, elle est terrorisée par l'étranger et déteste les changements.

De plus elle ne reconnaît plus son mari tant il a changé et elle se sent seule et délaissée. 

"L'orient tournait la tête aux hommes. Tout y était trop différent. Les femmes, la liberté des moeurs, l'exotisme, le climat, le sentiment d'impunité qui venait d'être éloigné de ses proches...Comment ne pas se laisser aller à toutes sortes de faiblesses ?"

Coincée dans ses principes, elle n'hésitera pas, par jalousie, à nuire à Leyla sans pour autant mesurer les conséquences de ses actes (sa dénonciation oblige Leyla à fuir les siens) mais  aura la franchise de l'avouer...et de s'en repentir.

"-Pardonnez-moi, implora-t-elle, saisissant la main de Leyla et courbant la tête...

Bouleversée, Leyla n'avait pas de mots pour la consoler. Elle pensait à Périhan et son coeur saignait...Désormais, elle portait sa douleur au plus secret de son corps et de son âme comme elle avait autrefois porté son enfant, mais toute espérance était morte. Elle ne lui fit aucun reproche. Le ressentiment est stérile. La haine aussi."

Découvrant qu'elle est trompée (son mari a une liaison avec une jeune russe qui se prostitue pour survivre), elle quittera la ville pour rejoindre sa soeur à Smyrne.

 

Zeynep Hanim, la cousine de Leyla est une femme exceptionnelle qui s'investit dans la cause de femmes. C'est elle qui va inciter Leyla à écrire... ce qui ne sera pas sans conséquence sur son destin.

 

Les hommes maintenant...

 

Louis Gardelle, le capitaine de frégate français venu s'installer dans la maison de Leyla, a été conquis par la Turquie ce qui rend la venue de Rose, sa femme et de Marie, sa fille, problématique. Tombé sous les charmes de Nina, une jeune prostituée russe, le voilà profondément épris...pour ne pas dire obsédé par ses charmes.

Mais avec elle, il n'est pas au bout de ses surprises.

 

Hans, est un archéologue passionné par les Hittites, ces guerriers qui ont régné sur l'Anatolie et la Syrie pendant plus de mille ans. Il est intarissable à leur sujet ! Mais il est intensément passionné par la cause turque et la superbe Leyla. Toutes ces passions le détruisent peu à peu car il n'arrive pas à se projeter dans l'avenir.

"...Hans comprit qu'elle ressentait le même trouble que lui. L'attirance était là, avec son ardeur irrésistible, riche de tous les dangers et de toutes les déraisons. Il s'en voulut de lui infliger ce tumulte. Jamais leur chemin n'aurait dû se croiser. Tout cela était inconcevable et dangereux."

"Hans, lui, vivait chaque instant avec Leyla avec la même intensité que si ce devait être le dernier...il étouffait la sensation angoissante que tout cela était trop beau pour durer..."

 

Selim se montre réticent au changement et très traditionnaliste puisqu'il ira jusqu'à prendre une deuxième épouse sans en informer Leyla qu'il aime pourtant sincèrement. Mais il saura affronter sa destinée avec dignité et saura s'ouvrir au monde qui l'entoure.

Il est donc en colère quand il apprend que Leyla écrit des articles dans les journaux...

"Sa consternation se teinta de colère. Comment Leyla avait-elle osé prendre une telle initiative sans lui en demander la permission ? Parce que tu ne la lui aurais jamais accordée !  s'agaça-t-il. Ce n'était pas à l'épouse d'un secrétaire du padichah, jeune diplomate prometteur, d'écrire des papiers comminatoires à l'encontre du gouvernement..."

 

Mustafa Kemal, seul personnage qui a réellement existé est là, bien présent tout au long du roman. Finalament l'auteur nous dépeint les hommes et les femmes qui se sont battus pour lui et pour ses idées.

 

Bien d'autres personnages apparaissent au cours du roman comme Orhan, le jeune frère de Leyla,et ses compagnons de lutte, Nina la jeune russe dont Louis s'est épris... Ils auront tous un rôle important à jouer dans le destin de Leyla.

 

 

C'est un roman historique très bien écrit où le lecteur apprend pleins de détails sur cette période de l'histoire...où l'Orient et l'Occident se sont rencontrés. Dépaysement assuré !

Le lecteur voit avec ravissement la prise de pouvoir des femmes et leur rôle important dans la guerre d'indépendance.

Ce roman est plus qu'une simple histoire d'amour sur fond de fresque historique. Il nous dépeint avec beaucoup de réalisme le choc des cultures, la peur des différences, l'espoir d'une vie libre, l'idéalisme de la jeunesse, la difficulté d'abandonner les traditions pour la modernité et les désillusions nées des souffrances, des violences et de la guerre.

Il nous donne à voir un orient bien loin des clichés actuels...

 

Remarque : un glossaire permet de comprendre les quelques termes turcs qui resteraient obcurs pour vous à la lecture de ce roman...

 

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