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19 novembre 2014 3 19 /11 /novembre /2014 09:23
Le dernier arbre / Tim Gautreaux

Dans l'Amérique sudiste des années 20, deux frères se retrouvent...

 

L'aîné, Bayron, a quitté le milieu familial peu après son retour de la Grande Guerre durant laquelle il a d'abord été consultant pour le gouvernement américain puis combattant, en 1917, comme des milliers de jeunes américains volontaires qui se sont engagés dans l'armée et ont été envoyés en Europe pour y combattre.

Au lieu de rentrer chez lui, en Pensylvanie, Bayron a préféré fuir son père : c'est à cause de lui que Bayron a tant souffert là-bas. C'est lui aussi qui l'a poussé à s'engager, rêvant qu'il ferait une brillante carrière militaire... Bayron lui en veut !

Maintenant, il a choisi de s'engager dans la police où il a d'abord oeuvré dans différents états, semant les problèmes derrière lui, avant de s'installer depuis peu en Louisiane au coeur d'une exploitation forestière, la scierie Nimbus, où il est devenu "constable", c'est-à dire officier de police, et assure la sécurité sur l'exploitation.

 

Le second, Randolph, est chargé par le père de le retrouver, pour le remettre dans le droit chemin c'est-à dire le ramener à la maison (et à la raison) : traditionnellement c'est l'aîné qui doit se charger de l'exploitation des multiples sociétés du père, un gros industriel travaillant dans le bois.

Lorsque le père apprend par hasard par un de ses employés, que Bayron est constable dans une scierie, il s'empresse de l'acheter et de mettre à sa tête son deuxième fils, Randolph. Il envoie donc Randolph au fin fond de la Lousiane dans le but de diriger l'exploitation et de revenir quelques mois plus tard avec son frère.

 

Mais les choses ne se passent pas du tout comme prévu...

 

Lorsque Randolph débarque du train, après un voyage long et éprouvant, il découvre que Byron, s'il est revenu apparemment indemne de ses combats en Europe, est profondément affecté au niveau psychologique.

La scierie est un milieu d'hommes, tous travailleurs, noirs ou blancs, mais portés sur l'alcool et ils n'ont que le saloon pour oublier leur travail quotidien harassant et les conditions extrêmes dans lesquelles ils l'exercent.

 

Le saloon est tenu par un certain Galleri mais appartient à la mafia sicilienne locale et en particulier à un certain Buzatti dont tout le monde craint les représailles et avec qui Byron a des problèmes car le constable n'hésite pas à arrêter les bagarres et à punir les tricheurs.

 

Lorsque Byron et Randolph décident de fermer le saloon le dimanche, les représailles ne se font pas attendre...

Les dents d'une scie circulaire se cassent et blessent grièvement des ouvriers (c'est un sabotage) et d'autres incidents de plus en plus graves suivront. Au saloon mais aussi sur l'exploitation, la violence des bagarres va crescendo et Byron ne sait plus comment les arrêter.

 

Un soir,  Vicente, qui est donneur de cartes au saloon et un homme de main de Buzetti,  triche... il s'en suit une bagarre sanglante.

Voulant stopper les hostilités, Randolph le tue sans le faire exprès, déclenchant une véritable vendetta...

La plupart des mafieux à la solde de Buzatti ont fait la guerre, comme Byron et n'hésitent pas à obéir à leur chef quelle que soit leur mission. C'est le cas du terrible Crouch qui n'a pas perdu que son oeil à la guerre...

 

 

Ce que j'en pense

 

L'auteur réussit parfaitement à recréer ce monde disparu en nous décrivant les rudes conditions de vie des bûcherons au temps des grandes exploitations forestières et de l'industrialisation du sud des États-Unis.

L'ambiance de ce roman est très particulière et c'est difficile pour le lecteur de s'évader de ce bourbier ambiant. En effet, il  ressent de plein fouet la moiteur, l'humidité et la chaleur de la Lousiane et se retrouve transporté au coeur des conflits et de la violence.

Ici à Nimbus,  il y a des baraquements pour les blancs et d'autres pour les noirs, des baraquements pour les célibataires et des petites maisons en bois pour les couples et les familles. Pas de routes goudronnées, ni de latrines, pas d'école, ni d'église, mais de la boue, des marécages et de la puanteur... avec en bruit de fond, le bruit incessant de la scierie.

 

Au milieu de ce décor, des êtres humains travaillent et vivent.

 

D'abord, il y a les personnages principaux...c'est-à-dire les deux frères Aldridge.

 

Byron boit trop de whisky et se laisse souvent gagner par la violence mais il écoute toute la journée sur son vieux phonographe des chansons mélancoliques et romantiques. Il est persuadé qu'il vaut mieux tuer un homme s'il risque d'en tuer plusieurs...et le fait sans état d'âme. Mais toute cette violence lui rappelle les tueries de la Grande Guerre et cela le détruit peu à peu.

" A perte de vue, des cadavres déformés jonchaient le sol, pareils à des détritus. Nous aurions dû devenir dingues, il me semble, mais ce n'était pas le moment, alors qu'autour de nous volaient des balles de Mauser. Devenir dingues c'est venu plus tard."

Pourtant toute émotion n'a pas disparu chez ce grand gaillard : il a épousé Ella, se montre tendre et prévenant avec elle et il est encore capable de pleurer... De plus il fondra de tendresse pour le petit Walter...

 

Randolph est un homme de valeur, respectueux de la loi. Il se laissera pourtant imbiber, non par l'alcool, mais par l'ambiance. Il aura du mal à maintenir, par l'unique négociation, la violence de ses bûcherons et à éviter les accidents liés à l'absorption massive d'alcool. Bon fils, il écrit à son père de longues lettres et aime sincèrement sa femme Lillian qu'il a laissé seule à Pittsburg.

Il culpabilisera d'avoir tué un homme pour en épargner deux autres...et aura du mal à accepter son geste.

Tout au long du roman, il fera tout son possible pour aider son frère et le sauver  de cette violence intérieure, quitte à lui mentir à propos de Walter et, sa générosité ne laissera pas le lecteur indifférent...

 

Il y a ensuite les trois femmes : Lillian, Ella et Mya. L'auteur nous livre là de superbes portraits de femmes.  Elles traversent la tempête en apportant des solutions à la violence avec beaucoup d'humanité...

 

Lillian s'ennuie tant de son mari, qu'elle finira par venir le rejoindre au milieu des marécages et des moustiques...délaissant la civilisation pour être auprès de lui et s'investissant dans la vie locale, n'hésitant pas à créer une école et organiser un office...

"Lilian s'installa dans l'exploitation forestière et apprit à supporter la chaleur captive du marais...Elle apprit qu'il était nécessaire de garder une pelle à portée de main sur la véranda pour décapiter les serpents dormant sur les marches au soleil de l'après-midi."

 

Ella qui a épousé Byron a le mérite de le comprendre. Elle l'aide beaucoup sans le savoir.

"Ella apparut dans l'encadrement de la porte et s'appuya contre le chambranle, les yeux fixés sur son beau-frère. Au bout d'un moment, elle posa son index sous un oeil bleu et sec. Randolph ne comprit pas tout de suite, mais quand il tourna la tête il vit qur Byron pleurait"...

"Ella sentit des tremblements parcourir les bras de Byron, des séquelles de la commotion qu'il avait subie pendant la guerre...ils le traversaient tels des messages, tous les jours."

 

Mya, la gouvernante noire à la peau blanche (qui a seulement un quart de sang noir) a décidé d'avoir un enfant avec un blanc pour que jamais un médecin ne refuse de la soigner.  Elle rêve de partir dans le nord pour refaire sa vie là où personne ne pourra jamais deviner qu'elle est noire et le petit Walter naîtra... un petit innocent, fils d'un des deux frères qui sera très vite pris pour cible par les siciliens.

" En restant ici, j'épouserais un Noir, et ça ne serait pas si mal, sauf que je ne ferais rien d'autre qu'avoir des enfants et mourir de faim".

"Ne vous inquiétez pas au sujet de mes raisons. C'est vous que j'ai choisi parce que vous aimez votre frère, c'est tout. Et ce genre de sentiment peut se transmettre à l'enfant."

 

Les personnages secondaires ne sont pas en reste comme par exemple le vieux Merville, âgé de presque 80 ans, qui continue à collectionner les armes consfisquées lors de ses tournées et à les planquer derrière son armoire...

et bien d'autres que je vous laisse découvrir et qui donnent toute son épaisseur à l'intrigue.

 

Dans ce roman très dur où la violence et la vengeance constituent la trame de fond, et où le suspense monte crescendo, la beauté est pourtant omniprésente presqu'à chaque page... Le lecteur ressent du respect pour ces hommes et ces femmes qui ont traversé ces épreuves pour participer à la construction de leur pays.

Nos personnages s'interrogent et n'hésitent pas à remettre en question leurs idées et leurs actes.

 

Les deux frères, qui réapprennent à se comprendre, partagent beaucoup de tendresse, ce qui les sauvera, l'un aidant l'autre, chacun leur tour, à survivre aux malheurs qui les attendent.

C'est pour eux deux un parcours initiatique, Byron arrivera à se libérer de l'emprise de ses souvenirs grâce au petit Walter, et Randolph, qui a toujours eu le second rôle se verra gagner en assurance et participer activement à sa vie.

 

Tout, dans ce roman est dans l'ambivalence : la violence du quotidien s'oppose à la tendresse des deux frères...

Le saloon, lieu de débauche, de prostitution et de jeux d'argent amène à la fois la civilisation dans ce lieu perdu qu'est Nimbus "ce lieu relié à tout ce qui constituait la civilisation par quelques kilomètres de voie ferrée", mais entraîne de nombreuses bagarres où les hommes retrouvent leurs intincts d'animaux.

La communication se développe : la voie ferrée, le télégraphe et plus tard dans le roman le téléphone et ces nouveaux moyens de communication s'opposent à l'ancien monde, au racisme blanc-noir, à la précarité des installations...

La nature est représentée par ces superbes cyprès chauves géants. Elle permet aux hommes de gagner de l'argent et à des familles entières de vivre, mais amène aussi la mort par la présence d'animaux dangereux comme les alligators ou les terribles et venimeux mocassins d'eau, de redoutables serpents.

 

La fin du roman est magnifique.

Les deux frères reviennent sur les lieux désolés où les souches inutiles sont les seuls témoins des actions passées...irréversibles, tant pour la forêt que pour les hommes.

 

Extraits...

 

"Il se demanda combien de gens connaissaient seulement l'existence de Nimbus, ce point minuscule sur la carte de son père, au coeur d'une immense tache verte comme la forêt."

"Tu m'as demandé à quoi ressemblait une vie de constable."..."Eh bien, on m'a chassé d'une ville où j'ai refusé de tuer un homme, et on m'a chassé d'une autre ville parce que j'en avais tué un..."

"La parole, ce n'est pas seulement des mots, mais le reflet de la personne que vous êtes."

"C'est vrai, reconnut tristement son frère. Le disque ne peut pas changer. Tout comme moi ou toi. On nous a gravés pour jouer notre chanson, et c'est tout".

"Les samedis engendraient des bagarres, de la même façon qu'une après-midi de canicule dégénérait en orage."

"Je ne comprendrai jamais pourquoi le gouvernement des Etats-Unis m'a donné carte blanche pour loger des balles de calibre .30 dans des gamins allemands patriotes, alors que la loi, ou les destins ne me laissent pas pourchasser et expédier en enfer un cyclope tueur d'enfant qui brandit des serpents."

"Ses enfants étaient passés à travers lui comme s'il était une porte ouverte, et ils ne regardaient plus en arrière".

" La dernière image que Randolph emporta de Nimbus...fut celle du cheval fixant sans le voir le phonographe mal calé, un animal trahi et abandonné, mais dont le pelage luisait sous le soleil radieux, et entouré de hautes herbes qui jaillissaient autour de lui d'un monde délabré."

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