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28 novembre 2014 5 28 /11 /novembre /2014 15:52
Ederlezi : comédie pessimiste / Velibor Čolić

Saviez-vous que la musique tzigane est un subtil mélange de mélopées yiddish, de sevdah bosniaque (la sevdalinka = musique traditionnelle), de fanfares serbes ou autrichiennes ?

Non ? Alors, pour découvrir ce patrimoine tzigane, lisez ce roman unique en son genre, mélange de conte, de magie, de légende, de croyance populaire, de réalité loufoque ou dramatique, de rire et de pleur, de musique, d'alcool et d'amour, qui conte les joies et les peines d'un peuple si méconnu.

 

"Je m’appelle Azlan Tchorelo, Azlan Bahtalo et Azlan Chavoro Baïramovitch et je suis mort ce matin"...

Ainsi commence le roman.

 

Azlan Baïramovitch habite le petit village de Strehaïa, un village aujourd’hui rayé de la carte. Ce village, aux trois noms (Baïramovitch, Baïrami et Baïramovski), symbolise les trois peuples qui y coexistent : il n'a pas d'église, pas de mosquée et pas de maire. Ce n'est pas un lieu géographique déterminé car il change de place au cours de l'histoire. Il se trouve "tantôt en Macédoine, tantôt dans l’Empire ottoman, souvent en Yougoslavie, mais parfois aussi dans le royaume serbe"...

 

Le village est surplombé d'une montagne, la Dent de Mémère, sorte de pic de calcaire dénudé, cachant de nombreux serpents venimeux parmi ses nombreux cailloux. Face à ce lieu inhospitalier, une toute petite montagne verdoyante abrite le cimetière : les habitants la nomment le Dos du Diable. A ses pieds, coule un torrent qui coupe le village en deux. C'est là que pour Ederlezi "on allumait les feux sur ses rives et on jetait des couronnes de fleurs dans les flots..."

Bien sûr sur cette rivière se trouve un pont "vieux comme le monde" et objet de multiples légendes...

Voilà pour le décor !

 

La vie des habitants est simple : Les Baïramovitch (les serbes)  sont des chanteurs, les Baïrami (les Albanais) tous des marchands, et les Baïramovski (les Macédoniens), des artisans.

 

Azlan, comme il se doit, chante dans cinq langues différentes. Il est le fils de Lyoubo le Bonze, "un original, un peu dérangé et poète, un ange éthylique, beau et heureux comme un enfant", un gadjo joueur de clarinette arrivé un jour au village à la fin de l'hiver 1900 et reparti dès les premiers signes du printemps 1901. Sa mère est Soulemanya Baïramovitch. Elle l'élève seule et simplement dans la pauvreté, mais il apprend l'art du chant chez trois maîtres différents dont son oncle, Zohan le Cobreau.

Azlan Tchorelo (=le pauvre) ressemble à son gadjo de père !

 

Son personnage est un prétexte pour nous conter l'histoire de ce célèbre Orchestre Ploska, orchestre tzigane dont il est le leader. "Nous étions cinq et un beau matin nous partîmes sur la route..."

L'orchestre se crée tout seul. Il est composé de cinq musiciens virtuoses mais loin d'être des saints : buveurs, dragueurs, séducteurs, bagarreurs, conteurs et blagueurs, et de plus, roublards à leurs heures !

Il y a : Palko Baïramovski, un menuisier, voisin et amant de Soulemanya (qui a d'ailleurs construit pour la naissance d'Azlan, le fameux  berceau servant aussi de pétrin).

"Maître Palko" est le violoniste du groupe.

Nanosh Balmarovski, son fils, est le trompettiste.

Costica l'Albanais qui ressemble à un loup-garou, joue de l'accordéon.

Enfin, Matcho Baïramovski, costaud comme un bébé ours, surnommé le Diklo (foulard de femme) est le clarinettiste.

 

Juste après Ederlezi, tous les printemps, l'orchestre part sur les routes. Les musiciens voyagent à pied et ne reviennent au village qu'avec les premières neiges.

 

Tous les cinq colportent ainsi leurs chansons (tristes ou joyeuses) et leurs blagues, de village en village, où ils sont conviés pour des fêtes (baptêmes, mariages, anniversaires) ou pour des enterrements (qui là-bas sont aussi des fêtes).

Il n'existe pas moins de dix-sept mots en langue tzigane pour décrire le chagrin... Quel programme !

 

Mais l'histoire les rattrapera trois fois au cours de ce terrible XXe siècle...

La tournée du premier orchestre se terminera tragiquement en 1943. Les membres de l'orchestre sont arrêtés par les Oustachis (fascistes croates alliés des nazis) et sont déportés  dans le camp de Jasenovac où ils seront tous, un par un, sauvagement exterminés (comme des milliers d'autres tziganes) après avoir joué une dernière fois devant leurs bourreaux, Azlan Tchorelo est égorgé.

 

Quelques temps après, dans le petit village de Strehaïa, arrive un jeune garçon doué pour le chant. Il s'installe chez Esma, la fille aînée de l'oncle d'Azlan. Considéré comme la réincarnation d'Azlan, on lui donne le nom d'Azlan Bathalo (= le bienheureux). Il porte au cou une large cicatrice témoignant sans erreur possible de son origine. Il suit lui aussi l'enseignement de trois maîtres dont le célèbre pèlerin soufi presque aveugle, Karim la Sîrba, rescapé des camps.

 

Azlan Bathalo fonde un premier orchestre composé de cinq personnes tous des cousins : Bidishka, Ordan, Zoran et Djidjo. Ils jouent dans les villages, puis jusqu'à Belgrade où ils s'installent un temps.

 

Azlan se marie sept fois... et fonde, après la mort accidentelle d'Ordan et l'emprisonnement de Bidishka, une nouvelle formation avec Abaz Giovanni Baïramovski (le neveu de maître Palko) poète, ivrogne et musicien à ses heures.

"Il y a trois preuves, disait-il, que Jésus était un tzigane. La première : il a transformé l’eau en vin. La deuxième : il n’a jamais vraiment travaillé, il a juste traîné un peu partout. Et enfin, la troisième : s’il a réussi à faire quelque chose, c’était toujours un miracle".

Dans l'orchestre, il y a aussi Ekrem le Boxeur (un ivrogne) et Ekrem le Patriote (un résistant sorti d'un camp de rééducation).

Azlan devient le "roi de la musique tzigane". Il voyage jusqu'en Inde où Gandhi l'aurait invité... Il rencontre pleins d'autres personnages avant de revenir tout simplement au village où il meurt transpercé par les balles des soldats serbes.

 

On retrouve encore Azlan une troisième fois, à Strehaïa en 1991 : il est le petit-fils de Bidishka et petit-neveu d'Azlan Bathalo... D'abord appelé Azlan Raklo (= garçon non tzigane), il sera rebaptisé Azlan Chavoro plus tard...par la vieille Marisha. Seul rescapé du village pendant la guerre, alors que les serbes ont reçu pour ordre de fusiller tous les habitants du village, on perd sa trace...

Il arrive en Europe grâce à Raïko le Cygne. On le retrouvera tout seul dans la "jungle" de Calais en 2009, parmi les sans-papiers...

Il a chanté sur les routes le répertoire du grand Bathalo et le chante encore à Calais dans un restaurant turc avec de nouveaux compagnons de route.

Mais cette fois le destin l'attend une nuit au fond d'une impasse...

 

Ce que j'en pense

 

Les trois réincarnations successives d'Azlan sont une succession de bonheurs et de drames ! Ses voyages sont ponctués de fêtes, suivies d'arrestations, de rencontres amoureuses, de musique et d'alcool.

On suit Azlan au cours de tout un siècle d'histoire. C'est un poète bringueur, auquel il est difficile pourtant de s'attacher tant il est insaisissable. 

Le lecteur fait connaissance avec les personnages qu'il rencontre sur sa route, tous originaux, alcooliques mais si humains, poètes et férus de musique...

 

En effet, les autres personnages du roman sont tous mémorables !

- ainsi Jacob Auesbach, anthopologue allemand et vagabond, dont on parle peu mais qui, lui, parle beaucoup dans le roman : il est venu au début du XXe siècle pour "compter les habitants" et il décrit finalement la vie du village dans sa chronique (dans un journal ? à la radio ? le lecteur n'en saura rien !).

- Salko la Ploska, le premier chanteur du village est, on le saura plus tard dans le roman, l'arrière-grand-père d'Azlan.

"Guidé par une étrange étoile, Salko voyageait sans cesse, partout, tout le temps. Il parlait quatre langues slaves, mais également la langue muette faite de gestes et de signes qu’utilisent les joueurs de cartes professionnels et les taulards."

- Danko Calo dit aussi Danko le Kirvo, alias Arthur Rimbaud, est un poète blond, mince et sans moustache au visage juvénile qui passe quelques jours au village au début du XXe siècle, et marque profondément les conteurs, poètes, musiciens...et les femmes !  On le retrouve ensuite bizarrement parmi les prisonniers en train de soutenir Azlan...plusieurs décennies après.

"Les enfants disent ce qu’ils font, les hommes ce qu’ils pensent, les vieux ce qu’ils ont vu ou entendu. Danko est un poète et un menteur qui dit toujours la vérité."

- Zohan le Cobreau (l'oncle d'Azlan), "un bonhomme qui chantait tellement bien qu'il faisait sortir les poissons hors de l'eau".

- Boro le Ratsa, Asim le Nègre et bien d'autres...

Bref toute une galerie de personnages tous plus humains les uns que les autres qui "s'avancent dans l'histoire au son du violon".

 

L'auteur qui n'est pas d'origine tzigane, joue avec les frontières et les personnages.  Azlan apparaît par exemple au festival de Cannes en 1967 aux côtés d’Aleksandar Petrović  (le célèbre réalisateur et scénariste yougoslave) qui a tourné le film "J'ai même rencontré des tziganes heureux" en 1967.

Apparaissent aussi, au fil du récit, d'autres personnages bien réels comme Nicola Tesla (inventeur et découvreur ayant travaillé sur l'électricité),  Indira Gandhi qui invite Azlan plusieurs fois en Inde, Yul Brinner et Omar Sharif, tous deux acteurs...mais aussi le Général Tito.

Les  musiciens dont nos héros s'inspirent, sont aussi bien réels comme par exemple Janos Bihari (illustre violoniste tzigane du XIXe siècle). Les musiques existent aussi (j'ai pas tout vérifié pour autant !).

 

Ce n'est pas un roman à lire d'une traite car il n'est pas facile à lire bien que l'écriture et la narration soit fluides. L'action est lente et répétitive. Il faut prendre le temps de savourer les nombreuses anecdotes qui étayent le roman, de s'imprégner des légendes (comme le célèbre duel entre la vieille Marishka, un peu sorcière et la terrible Papillone- une vampire).

Les descriptions détaillées des personnages (tous superbes) permettent d'entrer dans l'ambiance particulière du roman.

Souvent l'auteur passe d'un personnage à l'autre sans préciser ni le temps ni le lieu. Certains personnages se retrouvent plusieurs fois au cours du siècle. D'autres disparaissent à jamais, à moins qu'eux aussi ne se réincarnent ?

 

Tout n’est pas dit ou expliqué et il arrive souvent qu'on perde la trace d'Azlan pendant quelques jours, semaines, mois ou années pour s'attacher à tel ou tel autre personnage secondaire pendant ce temps. Ces digressions peuvent perturber les lecteurs trop jeunes ou les impatients :)

 

Dans ce roman, l'auteur rend hommage au peuple tzigane et à son patrimoine culturel. Il rend hommage aussi à ces femmes et à ces hommes inconnus et à la richesse de leur culture. Azlan devient le symbole du Rom errant éternellement sur les routes, traversant les décennies porté par la seule musique. Il est impossible de de le supprimer car il renaît de ses cendres et revient toujours avec courage pour recommencer à vivre... Perpétuel bouc émissaire, Azlan représente la "figure intemporelle de celui qui n’a pas de pays et fuit toujours ne sachant pas où aller ni où se poser".

 

A noter : Dans les Balkans les tziganes ne sont pas des nomades. Ils ont (comme dans le roman) une maison où ils vivent l'hiver mais se déplacent souvent l'été : ils voyagent mais reviennent toujours chez eux.

Ce ne sont pas des victimes mais des vagabonds...Ils sont sensibles (des écorchés vifs) et passent beaucoup plus vite que nous du calme à la bagarre.

Leurs croyances sont fonctions de leur religion (ils sont musulmans ou orthodoxes) et du pays où ils vivent. Leur culture est difficile à comprendre pour les gadjis que nous sommes...

Ils sont libres et sans attaches mais est-ce une raison parce qu'on ne les comprend pas pour en faire des éternels "étrangers".

Lire l'article de Bernard Pivot ICI.

 

Pourquoi les Roms sont-ils condamnés à une errance perpétuelle ?

Shamano Alfaro, coiffé de son béret basque, nous le dit :

"Lorsque Dieu créa le monde, il appela les hommes.

Approchez, leur dit-il, venez chercher votre part de richesses.

Tous les peuples vinrent à lui. Ils portaient des sacs, des besaces, des récipients divers. Et à tous Dieu donna du blé, du lard, des vêtements et des chaussures.

Le tour des tziganes vint : "Tendez vos sacs", dit le Seigneur.

- Nous n'avons pas de sacs, répondirent modestement les tziganes. Nous n'avons rien en fait, notre Seigneur...

"Tant pis pour vous. Vous irez donc de par le monde et vous vous servirez chez les autres."

Voilà pourquoi les Tziganes vont de village en village, demandant aux paysans du pain, du lard et des pommes de terre."

 

L'auteur, réfugié en France depuis 1992, écrit maintenant complètement en français. Quel bel hommage à notre pays qui a su l'accueillir et à notre langue !

« J'ai loué une langue, le français. Ce n'est pas la mienne, je n'en suis pas le propriétaire, mais c'est comme dans une maison qu'on loue : on finit par s'y sentir à l'aise. »

"Etre exilé c'est être étranger... mais partout. C'est peut-être aussi parler toutes les langues avec un accent y compris sa langue maternelle."

Zanko, le violoniste de la Campanella dira "Etre étranger c'est avoir un accent partout, y compris chez soi."

L'auteur nous livre dans le "Courrier des Blakans" un petit abécédaire ICI.

Pour ceux qui veulent approfondir, je mets en bas de page (en ficher-joint) une biographie de l'auteur, courte synthèse des infos glanées sur le net...

 

Et le titre alors  ?

 

Ederlezi... C'est un très beau chant traditionnel tzigane qui se chante lors de la fête de la Saint Georges qui a lieu traditionnellement le 6 mai, une des plus belles fêtes tziganes qui célèbre l'arrivée du printemps. On l'a entendu la première fois en France lors de la parution du film d'Emir Kusturica "Le temps des gitans" en 1989.

Je crois que tout le monde le connaît mais si ce n'est pas votre cas n'hésitez pas à écouter la version ci-dessous par exemple.  Sur youtube il y a pleins d'autres interprétations que je trouve aussi belles les unes que les autres...

 

Un conseil, relisez le préambule du roman en écoutant la musique et vous comprendrez alors toute la portée de ce texte...

 

L'auteur a été en résidence à Marseille durant l'année 2014.

Il a obtenu le Prix des lecteurs de la ville de Brive  pour Ederlezi, un prix largement mérité vous l'aurez compris !

Petite biographie de Velibor Colic

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