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16 octobre 2014 4 16 /10 /octobre /2014 07:20
Les mots qu'on ne me dit pas / Véronique Poulain

Dans ce court récit autobiographique, l'auteur relate des moments choisis de sa jeunesse, de son adolescence et de sa vie quotidienne au sein d'une famille pas comme les autres puisque ses deux parents sont sourds.

 

Ce que j'ai aimé dans ce témoignage...

 

L'auteur nous parle de l'amour et de l'attention qu'on lui porte par les gestes, les regards, et les multiples attentions de ses parents. Mais, à certains moments, le manque de mots se fait sentir : elle voudrait entendre dire cet amour avec des mots (surtout pour son père).

 

Elle nous parle de la chance qu'elle a d'être bilingue et de parler la LSF (Langue des Signes française) et la nôtre, mais aussi de la difficulté de se faire comprendre.  La LSF est une véritable langue, mais certains mots n'expriment pas la même chose que la langue française parlée oralement.

 

Elle nous raconte les frasques, qu'elle et ses cousins, ne se privent pas de faire à leurs parents : les injures à voix haute, la musique mise à fond, les explications fausses...

 

Elle nous raconte la gêne, voire la honte, lors de certains événements de la vie quotidienne. Elle nous montre la difficulté, quand on est une enfant, d'accepter la différence de ses parents, dans un monde où le handicap suscite encore trop souvent, curiosité ou pitié. Elle voudrait tant être comme les autres !

 

Elle parle avec honnêteté de sa révolte d'adolescente et de son fantasme d'avoir des parents "normaux".

 

Enfin, elle nous parle aussi du rôle joué par ses grands-parents pleins de bienveillance mais qui sauront rester à leur place et n'intervenir qu'en cas de besoin urgent.

 

Son livre est donc un témoignage sur les difficultés de vivre avec le handicap, cette différence qui sépare même les êtres qui s'aiment, dans son cas familial, parce qu'ils ne peuvent pas se parler.

 

Si ce récit a pour ambition de mieux faire connaître le monde des sourds aux autres, il a atteint son but.

 

Car si on ne connaît pas de sourds...

 

On ne sait pas à quel point ils sont rieurs et sensibles au comique de situation, ni à quel point ils savent vivre dans le présent parce que ce présent est bien assez compliqué à gérer.

 

On ne sait pas comment les appeler pour attirer leur attention (en éclairant la lumière, en leur tapant sur l'épaule ou en gesticulant), ni qu'ils donnent des surnoms aux personnes qu'ils connaissent.

 

On ne sait pas non plus l'importance de l'expression du visage pour eux. On ne sait pas non plus qu'il y a une poétique "ligne du temps", ni que lorsqu'ils racontent une histoire chaque personnage a une place déterminée dans l'espace.

 

On ignore aussi que leurs autres sens sont si développés qu'ils devinent tout de suite notre état d'esprit d'un simple regard, car ils sont très observateurs et intuitifs.

 

On ignore encore que la LSF est bien une langue à part entière avec des phrases qui ont une syntaxe précise. En principe, d'abord le temps (quand), puis le lieu (où), puis le sujet (qui)et enfin l'action (quoi) donc le verbe, ni que beaucoup de signes miment l'action et que l'alphabet est la première chose à connaître car il est très utilisé pour épeler les mots.

 

 

Ce qui m'a déçue dans ce témoignage...

 

Je pense que ce qui l'a surtout séparée de ses parents c'est cette rage qu'elle a encore en elle et qui suinte du récit à chaque chapitre ou presque. Elle a le droit de l'exprimer bien sûr...mais à cause de ce ton particulier, je n'ai pas réussi à être touchée par ce témoignage alors que je connais des sourds et que beaucoup de ses propos ont le mérite de mieux les faire connaître.

 

Pourtant, ses mots à elles sont simples, ses phrases courtes. Elle a voulu rendre son livre accessible à tous. Il peut d'ailleurs être lu dès l'adolescence et permet de donner un certain regard, pour ne pas dire un regard très personnel sur le monde des sourds.

 

Car tous les sourds ne ressemblent pas au portrait qu'elle nous fait de ses parents. Il y a autant de personnalités différentes chez les sourds que chez les autres...vous en doutiez ?

 

C'est là que j'ai été presque "choquée", je dois le dire, par certains de ses propos donnant une vision  très (trop) caricaturale de ses parents et donc, à travers eux, des sourds en général.

 

Par exemple, elle laisse entendre que les sourds font du bruit. Oui c'est vrai lorsqu'ils sont entre eux et qu'ils s'amusent. Ils émettent des sons, ils rient, ils bougent  sans cesse...

C'est bien normal, c'est leur façon à eux de s'amuser !

Ils font du bruit aussi quand ils sont petits : ils ne connaissent pas  encore leurs limites mais normalement l'éducation de leur parents (sourds ou pas) est là pour leur apprendre à se tenir correctement en public, à ne pas hurler, à ne pas déranger les autres, ni heurter portes, chaises, tasses ou encore "avoir des gaz" en public (ou dans le métro comme elle le dit de sa mère). C'est ce que tous les parents apprennent à leurs enfants ! Non ??

 

L'auteur oublie de préciser que ses parents ont fait partie de la génération de sourds qui n'ont pas pu s'instruire comme les autres enfants de leur âge parce qu'il n'existait que peu d'instituts spécialisés et qu'ils n'étaient pas acceptés dans l'école communale de leur ville ou village.

 

Elle effleure le sujet certes mais ne dit pas non plus que la LSF a été interdite en France en 1880 par le Congès de Milan et l'est restée jusque dans les années 1990 alors que tous les sourds la pratiquaient en cachette (même dans les instituts spécialisés où on leur apprenait à lire sur les lèvres et à "parler").

 

L'auteur nous parle par contre du "réveil sourd" durant lequel, dans les années 70, la communauté des sourds a revendiqué son identité. Son oncle puis ses parents y ont activement participé.

Il faudra attendre 2005 pour que les écoles de la république propose un enseignement bilingue en classe...

 

Même si l'auteur affirme qu'elle est aujourd'hui fière de ses parents (et il y a de quoi) cela ne transparaît pas du tout dans le ton du récit...et l'énumération de la dernière page n'est pas arrivée à me convaincre du contraire.

Ce qui transparaît c'est qu'elle leur en veut encore de ce qu'ils sont et de ce qu'elle n'a pas eu, sans réellement avoir compris la richesse qu'elle a reçu d'eux...

 

Cette recherche absolue de la normalité que je n'ai pas à juger (et qui semble normale dans l'enfance et l'adolescence) donne un goût amer et pessimiste à l'ensemble et je trouve cela dommage car ce qui me dérange c'est qu'elle laisse entendre (sans jeu de mots) que des parents sourds ne peuvent pas apporter équilibre et bonheur à leur enfant.

Je ne suis donc pas convaincue par son récit, ni par le ton employé parfois carrément méchant...

 

S'il y a quelques passages humoristiques, l'ensemble reste très négatif et c'est dommage !

 

Finalement ce livre, même si on doit reconnaître à l'auteur une certaine honnêteté, n'a pas réussi à me toucher et je doute que les sourds s'y reconnaissent. J'attends de voir leur avis sur le net.

 

J'ai bien peur que se cache derrière ce récit un livre "fabriqué" et un éditeur qui a su "vendre" son produit parce que le sujet s'y prêtait.

 

Mon avis sur ce livre est donc partagé, vous l'aurez compris !

 

Petite biographie de l'auteur

 

Véronique Poulain a été pendant 15 ans l'assistante de Guy Bedos. C'est aussi la nièce de l'humoriste Guy Bouchauveau dont elle parle dans ce livre.  Il a créé en 1979 l'Académie de la Langue des Signes Française. Il est devenu humoriste en 1980 et a permis, par ses tournées de one man show, non seulement en France mais dans toute l'Europe et aux États-Unis, de faire connaître la LSF et le monde des sourds. Il a incarné l'Abbé de l'épée dans le film de Michel Rouvière du même nom.

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commentaires

Farfadet 86 13/02/2020 09:53

Une critique bien menée entre le pour et le contre où de ce dernier point de vue c'est le ton de l'auteur qui ternit la considération que l'auteure a pour ses parents et les sourds en général.
Effectivement dans mon avis je n'avais nullement pris en compte ce côté exagéré et caricatural qui ressort de ses descriptions de certaines situations.
J'apprécie ici ce paragraphe "Car si on ne connait pas de sourds" qui met en lumière des aspects de leur relation a autrui sourds et no-sourds, ignorés par beaucoup de gens devant un jour se confronter à cette rencontre.
Autre approche des personnes sourde et de leur rapport au monde des entendants le livre de Fabrice Bertin dont tu as lu ma critique sur mon blog
"Le théorème de la chaussette".
une présentation Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=f99bIcOr5hI

Bonne journée Manou.

manou 13/02/2020 11:07

Merci d'être venu jusqu'ici il n'y avait aucune obligation bien entendu mais c'est un sujet qui me tient moi aussi à coeur ayant une personne sourde dans ma famille. J'irai voir de plus près la présentation sur youtube. merci pour le lien ainsi si d'autres personnes passent par là, elles le verront aussi. Belle journée Farfadet

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