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19 août 2014 2 19 /08 /août /2014 07:17
Des impatientes de Sylvain Pattieu

Comme d'habitude lorsque je découvre un auteur j'aime lire ses autres titres...

J'ai découvert depuis peu Sylvain Pattieu, un jeune maître de conférence en histoire contemporaine à l'Université Paris 8, enseignant en lycée et de plus né en Provence (je suis chauvine !), avec son dernier roman "Le bonheur pauvre rengaine", roman documentaire que j'ai trouvé très intéressant.

Sorti il y a deux ans déjà, "Des impatientes", son premier roman, ne m'avait pas tenté à l'époque car il avait été beaucoup lu et très commenté dans la salle des professeurs. J'avais l'impression de ne plus rien avoir à découvrir... Comme d'habitude, je me trompais !

 

De quoi ça parle ?

 

Ce roman nous livre les pensées et la vie quotidienne de deux jeunes filles totalement opposées dans leurs modes de vie et leurs projets d'avenir. Elles vont, par la machine impitoyable du destin en marche, se retrouver exclues du lycée et embauchées, ensemble,  dans un grand magasin de décoration parisien, où l'injustice régnante va les rapprocher à leur insu !

 

 

Comment en sont-elles arrivées là ? Vous le saurez en rentrant dans l'histoire...

 

Qu'ont-elles en commun ?

Elles habitent la même cité, sont blacks, ont le même âge (ou presque) et fréquentent le même lycée.

 

Leurs différences ?

 

L'une Alima- Nadine Sissoko, élève de S, rêve de faire de longues études et elle en a les capacités car elle est plutôt bonne élève, sérieuse et appréciée par ses professeurs. Tout l'immeuble lui demande d'ailleurs d'expliquer aux plus petits les exercices difficiles et elle espère être recrutée pour entrer au concours de Science Po réservé aux élèves de banlieue. Pour elle, le lycée c'est la promotion sociale, c'est la seule valeur sûre en ce monde pour ne pas vivre ce que sa mère a enduré en arrivant en France et aussi, pour faire honneur à sa famille. Elle fait tout pour passer inaperçue et se faire oublier.

 

L'autre, Bintou Masinka,  est plutôt considérée comme une "grande gueule". Elle perturbe les cours, arrive tous les matins en retard et rêve de rencontrer des garçons.  D'ailleurs elle ne va en classe que pour voir les copines et draguer ! Elle n'a jamais ses affaires, n'apprend pas ses cours, ne fait pas d'efforts et passe son temps à être exclue. Pourtant elle sait être généreuse et met la même fougue à devenir haineuse.  Pour elle, le lycée c'est un cocon, une sécurité qui lui permet de grandir, de remplir le vide de sa vie, de combler l'absence de sa soeur morte prématurément, en attendant_elle ne sait pas trop ce qu'elle attend en fait_mais peut-être d'avoir le bac ? En attendant elle subit ce lieu qu'elle déteste, donc elle se révolte, elle trépigne, elle fait tout pour se faire remarquer...

 

Mais les rêves de l'une et de l'autre vont être détruits en quelques secondes à peine, et pour une broutille... Tout va basculer !

 

L'histoire débute dans leur lycée dit "difficile" situé dans la région parisienne, coincé entre la voie rapide, le commissariat, le terrain de foot  et  les cités. Là, tous les jours, des centaines d'adolescents et des enseignants courageux vont vivre une journée remarquable ou pas.  Le chahut, les bagarres, les rigolades, les contrôles, les cours intéressants ou pas, les profs qu'on aime ou pas (idem pour les élèves), les rêves, les désillusions...telle est la vie quotidienne de milliers d'enseignants, de personnels éducatifs et d'élèves !

Voilà pour le décor de la première partie du livre intitulé "la rupture" .

 

Cette rupture, comme le lecteur va le découvrir, c'est celle des deux jeunes filles avec le milieu scolaire et avec leurs rêves, mais aussi celle de Kévin, un des jeunes professeurs du lycée, personnage secondaire à la présence pourtant indispensable pour le déroulé de l'histoire, rupture donc, avec sa petite amie mais aussi avec sa vie d'avant... Hypersensible, incapable de maîtriser ses émotions, il est plus préoccupé par lui-même que par ses élèves même si une certaine admiration pointe pourtant dans ses propos : "Moi, ces filles je les admire, je les appelle des "fleurs de banlieue", ...elles poussent comme ça, sans engrais sur du béton".

 

L'incident :

 

Kévin perd patience et exclut Alima parce qu'elle donne raison à un de ses camarades de classe qui contestait le fait qu'il propose un contrôle surprise (il avait suffisamment de problèmes comme ça et même s'il essayait de séparer sa vie privée de sa vie professionnelle, il reconnaîtra et regrettera son échec).

En larmes dans la cour, elle a le malheur de se faire consoler par Eddy, qu'elle ne connaît pas, dont Bintou est follement amoureuse. Bintou la voit par la fenêtre de sa classe, sort de ses gonds et de sa classe (sans autorisation). Et voilà qu'Alima craque, se retrouve dans une bagarre...dont je vous passe les détails truculents et très réalistes mais une bagarre grave puisque lorsque Kévin intervient, il prend des coups !

On ne frappe pas un adulte dans un établissement scolaire (et soit dit en passant un élève non plus) : c'est le conseil de discipline et le renvoi assuré...

 

Les voilà maintenant toutes deux dans un autre monde, celui du travail, et grâce à l'assistante sociale du lycée dans le même microcosme, celui d'un magasin de déco (mieux qu'IKEA !).

 

C'est la deuxième partie inattendue du roman, intitulée "Les bonnes femmes" (titre d'un film de Claude Chabrol). Elle fait entrer le lecteur dans l'univers très féminin des caissières, avec sa pénibilité, ses injustices, son ennui, ses règles strictes de bonne tenue, de sourires obligatoires... 

Là, elles vont découvrir le poids du quotidien, les chefs qui s'octroient des petits pouvoirs mesquins, les pesanteurs du système, les règles incontournables à appliquer pour être une bonne caissière (règles énoncées en début de chapitre, non sans humour !)...

Jusqu'à la révolte finale !

 

Le roman est enrichi de textes parallèles : rapports d'enseignants, récits de rêves, correspondances...ce qui donnent beaucoup de vie à l'ensemble.

 

C'est un roman à plusieurs voix : celle des adolescentes d'abord puis de Kévin, le jeune professeur d'histoire qui va se trouver indirectement mais "moralement responsable" de l'incident. Puis plus tard celle d'Aziz, le vigile du magasin tombé amoureux d'Alima dès le premier instant et qui cherchera par n'importe quel moyen à se protéger... Comme Kévin, il a du mal à maîtriser ses émotions et il s'est battu pour en arriver là où il est : pour avoir enfin des papiers en règle, pour faire des études, pour obtenir ce travail de vigile...

Tous deux ne sauront pas comprendre les adolescentes, et surtout les aider à grandir.

 

S'intercalent au milieu de ces voix, des chapitres descriptifs  qui plantent le décor et donnent le ton : la salle des professeurs (l'ambiance est véridique en ZEP), le lycée et les personnels qui y travaillent, le magasin.


Ces voix sont très réalistes, les tournures de phrases, les mots du vocabulaire de chacun aussi. Tous ceux qui ont vécu de près ou de loin avec des jeunes de quartiers difficiles vont les reconnaître sans que l'auteur tombe pourtant dans la caricature. On se retrouve observateur "de l'intérieur" puisque par le "je" le lecteur entre dans la peau des personnages.

 

On comprend les ados (même Bintou), on comprend les profs et leurs difficultés de vivre... Le seul acte qui n'a pas emporté mon adhésion, et que j'ai eu du mal à excuser, c'est celui d'Aziz. Mais il fallait bien trouver une fin à ce roman-documentaire.

En fait, ce n'est pas une fin véritable car dans la vraie vie il n'y a pas de fin,  mais cette fin-là  permet le dénouement. Et c'est une fin plausible...

 

On voit bien que ces deux univers si différents (le lycée de banlieue et le grand magasin de centre ville) sont deux lieux très bien connus par l'auteur...

 

On ne peut s'empêcher d'admirer Alima et Bintou car elles le sont admirables et attachantes chacune pour des raisons différentes !

Elles luttent contre les injustices chacune à sa manière, selon son vécu, son expérience de la vie, son histoire familiale...

 

Leur destin semble tracé d'avance et, en tant que filles d"immigrés, il semble que, quels que soient leurs rêves, leurs capacités d'adaptation, leurs réussites personnelles ou leurs échecs, leur avenir soit tout tracé sans possibilité de changement. Voilà une des faiblesses révoltantes de notre société. Le lecteur assiste, impuissant, au gachis de ces deux vies mais ne tombe pas pour autant dans le désespoir.

 

« Elles ont poussé entre les murs, n'importe comment, herbes folles sans tuteurs, et elles se sont frayé un passage, le corps dans l'ombre, la tête tournée vers le soleil. »

 

Alima et Bintou, la douée, bûcheuse et sérieuse et celle en qui les enseignant n'avait pas eu confiance, s'en sortiront-elles ?

 

L'histoire ne nous le dit pas... elle nous laisse juste entrevoir et imaginer la suite et le lecteur sort de ce roman-récit de vie, plein d'espoir.

En effet, au delà des clichés véhiculés sur les enfants d'immigrés, on ne peut s'empêcher de leur souhaiter à toutes deux tous les bonheurs du monde.

 

Car j'en ai rencontré de ces ados en LEP et je sais qu'aujoud'hui, je ne regrette pas de leur avoir à l'époque fait confiance et je ne doute pas un seul instant qu'ils (ou elles) soient tous (ou toutes) ou presque devenu(e)s des adultes formidables.

 

A ne pas oublier  !

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